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30/08/2018 13h:14 CET | Actualisé 30/08/2018 13h:14 CET

Svastika, viol et torture... Une tragédie pas sans précédent

"La culture du silence est une terrible prison qui permet l’impunité de nos monstres"

STRINGER via Getty Images

Il arrive parfois que le sursaut d’une seule femme réveille l’indifférence alentour. Khadija Okkarou, 17 ans, est avachie sur un tapis grossier. Elle présente aux caméras ses marques indélébiles: des tatouages couvrent son corps, des brûlures au bout des doigts, des jambes entièrement couvertes de larges plaies. Sur un bout de peau, on la voit nue, dessinée par ses agresseurs. Sur un autre, un svastika.

Séquestrée, violée et torturée pendant près de deux mois, elle a été enlevée par un groupe de quinze délinquants dans le village d’Oulad Ayyad, au centre du pays. Que disent les habitants? La sécurité est insuffisante, les forces de l’ordre sont en sous-nombre.

Ce n’est pas un fait sans précédent.

Une adolescente de 16 ans s’est suicidée en 2012 après avoir été contrainte d’épouser son violeur. C’est Amina Filali qui reste dans nos mémoires. La mobilisation civile après sa mort avait débouché sur l’abrogation de l’article 475 du code pénal, qui permettait aux violeurs d’échapper à la prison en épousant leur victime.

En 2016, une mineure de 16 ans s’était elle immolée par le feu après avoir été victime d’un viol collectif, ses agresseurs l’ayant menacée de diffuser des vidéos de son viol. Les prévenus avaient été remis en liberté provisoire avant leur procès, ce qui avait suscité un scandale.

En 2015, deux jeunes filles portant des jupes ont été prises à partie par la foule dans la ville d’Inezgane, au sud du pays. Le 11 août 2017, une meute de jeunes a poursuivi une jeune fille marchant seule à Tanger sous prétexte qu’elle portait une tenue aguicheuse. En 2017 encore, une jeune fille a été sexuellement abusée dans un bus casablancais sous le regard des passagers. A Safi, le 31 mai 2018, un couple est violemment agressé par la foule après avoir été surpris dans un même véhicule. Le 25 mars 2018, une vidéo insoutenable montre une adolescente plaquée à terre par un jeune homme qui la déshabille de force tout en lui touchant les parties intimes de son corps. Le 4 juin 2018, une autre vidéo. Un groupe d’individus cagoulés et armés de bâtons en train d’injurier une jeune femme au visage ensanglanté et un homme. Ces-derniers se trouvaient dans une camionnette, dans un village près de Safi. Les assaillants justifiaient leurs actes par le fait que les victimes “s’apprêtaient à manger pendant le ramadan” et à avoir une “relation sexuelle”.

Ces affaires sont une goutte d’eau dans un océan de honte. Elles ne représentent que les crimes les plus médiatisés. Derrière les murs, dans les espaces clos des foyers, une toute autre vérité n’est ni traitée, ni connue.

"La culture du silence est une terrible prison qui permet l’impunité de nos monstres"

Que fait donc la justice? Elle dissuade par ses défauts au lieu de remédier aux maux. Peines insuffisantes à l’égard des maris violents ou des employeurs délinquants, traitement trop lent des dossiers, sommes bien trop onéreuses pour des personnes sans le sou qui ne peuvent supporter une procédure juridique coûteuse et longue, regard suspicieux portés à l’encontre de celles qui ont été humiliées, bafouées ou injustement traitées.

Le nombre d’affaires de viols traitées par la justice marocaine a doublé en 2017, passant de 800 en moyenne à 1.600. Et pourtant, ces chiffres ne disent rien. Qu’en est-il chaque jour? Rares sont les femmes à porter plainte. La culture du silence est une terrible prison qui permet l’impunité de nos monstres. Les estimations devraient gonfler à plusieurs dizaines de milliers le nombre de viols recensés.

La violence à l’encontre des femmes? Pléthorique et impunie. Les sauvages et la loi du Talion occupent les rues. Si Khadija représente l’horreur dans son paroxysme, cette tragédie reflète l’état des mœurs dans notre pays: la surpuissance déviante et mortifère du sentiment pervers de masculinité.

Que signifie ce svastika? L’immonde essence de notre jeunesse en perdition. Que signifient aussi toutes ces affaires? Notre rapport malsain à la violence. Un trop grand nombre de citoyens se sentent absolument légitimes dans l’exécution de leur propre loi. Et pourtant, ceci est intolérable. À ce stade où les faits dépassent l’entendement, être silencieux et inactif, c’est être complice. N’oublions jamais Khadija, n’oublions jamais les milliers de marocaines battues et violées chaque année, n’oublions jamais la première lutte que nous devons mener: celle qui mettra fin à cette culture du “masculin tout puissant”.

Il y a quelques semaines, la campagne #SoisUnHomme confirmait cette tendance culturelle malsaine. Un mot d’ordre misogyne encourageait les hommes à “couvrir” leurs femmes.

Toutefois, un homme ne se mesure pas à sa domination sur la femme. Un homme ne gagne pas en stature en imposant son despotisme privé à ses consœurs. Le respect et la liberté sont les deux valeurs qui guident toute relation humaine, quel que soit le genre des partis. Le grand travers de notre société, c’est la construction du sexe social masculin sur la domination d’autrui. Nos hommes sont élevés dans la violence, dans l’affirmation de soi, dans la construction de leurs micro-arènes totalitaires. Plus leur tête est vide, plus la bêtise y résonne avec force. En l’absence d’avenir et de certitudes, ils bâtissent leur confiance en soi sur la certitude d’être un dominant.

La question de la femme au Maroc doit pourtant être une priorité d’envergure nationale. Pas une n’est loin du carcan despotique d’un frère, d’un père ou d’un mari. Un peuple ne peut concevoir un quelconque élan vers la modernité s’il n’est pas en mesure d’accorder, à chacun de ses membres, une égale dignité. Et c’est pour cette dignité, pour cette tremblante égalité, pour ce respect, qu’aucun de nous ne doit se morfondre dans le fatalisme.

La cause de la femme est un enjeu vital pour notre société. La femme marocaine a le droit à mieux. Ne laissons pas l’obscurantisme s’attaquer à nos sœurs, à nos filles, à nos mères. C’est une honte nationale et chacun de nous doit contribuer à cette relève, à cette correction des mœurs.