TUNISIE
29/08/2019 22h:48 CET

Sur les incendies en Amazonie, pourquoi Bolsonaro n'est pas le seul pointé du doigt

Le dirigeant bolivien Evo Morales est lui aussi au centre des critiques alors que les incendies ne faiblissent pas en Amérique du sud.

AFP
Evo Morales, Jair Bolsonaro, Mario Abdo

AMAZONIE - Jair Bolsonaro est-il l’arbre qui cache la forêt de dirigeants sud-américains dangereux pour l’Amazonie? Le président brésilien est au centre des critiques occidentales depuis que le “poumon de la planète” s’embrase. Pourtant, il n’est pas le seul à mettre ce joyau de l’humanité en péril, à en croire les ONG sur place qui s’alarment de pratiques toujours plus destructrices. Au Brésil comme ailleurs. 

Les données de l’INPE -un centre de recherche national centré sur l’espace et l’analyse atmosphérique- sont en effet alarmantes. Elles montrent une accélération de 88% de la déforestation au Brésil en 2019 par rapport à 2018. Quand, dans le même temps, les incendies augmentent de 83%. 

Jair Bolsonaro concentre justement toutes les critiques pour sa politique encourageant les exploitants à accélérer la déforestation. Interrogé par la BBC, Ricardo Mello, à la tête du programme Amazonie du WWF, estime que les incendies sont “la conséquence de l’augmentation de la déforestation vue dans les dernières données”. Et l’image du “Trump sud-américain” ne va sans doute pas s’améliorer aux yeux des défenseurs de l’écologie après sa dispute puérile avec le président de la République française, consistant à conditionner l’acceptation de l’aide internationale pour combattre les feux aux excuses d’Emmanuel Macron. 

Mais au-delà de toute cette attention portée sur le Brésil -parce qu’il concentre aussi la grande majorité des incendies en Amazonie- d’autres dirigeants sud-américains ne sont pas exempts de tout reproche. Le Bolivien Eva Morales et le Paraguayen Mario Abdo rejoignent peu à peu le président Jair Bolsonaro sur le banc des accusés.

En Bolivie, les promesses trahies de Morales

Comme son homologue, Evo Morales est pointé du doigt pour sa politique agricole. Mis sous pression par les organisations environnementales locales après plusieurs jours d’atermoiements, le dirigeant de gauche a finalement accepté les offres d’aide de plusieurs pays de la région et de l’Espagne pour combattre les incendies incontrôlés qui ravagent depuis plusieurs semaines le Pantanal bolivien, aux confins du Brésil et du Paraguay. À tel point qu’il a même temporairement dû suspendre sa campagne électorale, alors qu’il brigue fin octobre un quatrième mandat contesté.

Au cœur des critiques des organisations écologistes, le “chaqueo”, pratique de la culture sur brûlis largement répandue et ouvertement encouragée, selon elles, par le gouvernement qui soutient l’extension des activités agricoles intensives. 

“Nous parlons d’une politique d’État convenue avec le secteur des affaires de l’est de la Bolivie pour étendre la frontière (...) à l’agriculture intensive, au soja génétiquement modifié, aux plantations de canne à sucre et à l’habilitation des pâturages pour l’élevage du bétail”, dénonce Leonardo Tamburini, directeur de l’ONG Cejis. 

Les écologistes pointent précisément du doigt une loi de 2016 qui élargit les surfaces de déboisements autorisés de 5 hectares à 20 hectares et un décret datant de juillet qui permet des incendies sous contrôle pour déforester. 

Les graphiques ci-dessous montrent effectivement l’importance de l’année 2016, et les données de l’autorité pour la sauvegarde de la terre et des forêts boliviennes symbolisent le tournant agricole de la politique bolivienne. Le tout premier montre à quel point Evo Morales a contribué à juguler, jusqu’en 2015, la déforestation galopante. Avec comme effet principal: la diminution drastique des incendies sur le territoire. L’année suivante, soit celle de la loi polémique sur les déboisements, les feux de forêts ont explosé -comme le montre la deuxième image- atteignant un niveau inédit en six ans. 

@ABT
Deux graphiques qui montrent la corrélation déboisement / incendies en Bolivie
@ABT
Deux graphiques qui montrent la corrélation déboisement / incendies en Bolivie

 

Au Paraguay? “La forêt n’est pas en sécurité”

Leonardo Tamburini souligne effectivement que le gouvernement d’Evo Morales va désormais à l’encontre de ce qu’a longtemps représenté le chef de l’État bolivien: un Indien aymara, grand défenseur de la nature et un des promoteurs de la “Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère”, établie à l’initiative des peuples amérindiens. “Le gouvernement a perdu le cap par rapport aux principes philosophiques et idéologiques qui l’ont amené au pouvoir en 2006 et il a désormais pour base un modèle de développement extractiviste” d’exploitation massive des ressources naturelles, se désole-t-il. 

Troisième pays de la région touché par les incendies dramatiques: le Paraguay. Comme au Brésil ou en Bolivie, les zones touchées sont particulièrement étendues et le bilan s’annonce très lourd. 

“Environ 90% des 15.000 hectares de la réserve naturelle de Tres Gigantes ont été brûlés par des incendies, environ 20.000 hectares ont été touchés à Bahía Negra et environ 41.000 hectares ont été perdus dans les réserves appartenant au Pantanal paraguayen”, a détaillé un membre du ministère de l’Environnement, Julio Mareco, au cours de la semaine. 

Et les ONG de s’en prendre ici aussi aux gouvernants et au premier d’entre eux, le président conservateur Mario Abdo. Pour Jony, du mouvement mondial pour les droits des peuples autochtones “Survival”, “la forêt n’est pas en sécurité.” “Les incendies illégaux massifs que nous voyons au Brésil ne se produisent pas autant au Paraguay, mais cela ne veut pas dire que la forêt est en sécurité - elle ne l’est pas”, explique-t-il au HuffPost avant de poursuivre: “Comme tout est déjà presque entre des mains privées, les propriétaires fonciers défricheront généralement la plupart de leurs biens, vendront du bois dur et transformeront le reste en cultures ou pâturages pour le bétail.”

La complicité des Occidentaux?

L’organisation accuse les autorités d’encourager ce système désastreux pour l’Amazonie mais juteux pour les entreprises privées. “Les communautés autochtones doivent récupérer leurs terres dans le cadre d’un processus long et bureaucratique, qui est également coûteux”, nous explique Jony. Et “Survival” de déplorer: “le gouvernement ne fait rien pour empêcher tout ça.”

Pas question cependant pour ces pays de s’auto-flageller. Evo Morales, dans la lignée du climato-sceptique Jair Bolsonaro, a imputé les feux de forêts en Amazonie à la sécheresse.

Avant de remercier quelques jours plus tard les Occidentaux pour leur “petite, petite, toute petite contribution” de 20 millions de dollars, tout en leur demandant de s’impliquer davantage dans la région. Selon lui, les pays industrialisés, les sept principaux qui se sont réunis pendant deux jours en France au sommet du G7 notamment, “doivent beaucoup contribuer, et pas seulement quand il y a des incendies”. 

Les dirigeants sud-américains ne sont d’ailleurs pas les seuls à être sous le feu nourri des critiques. Depuis plusieurs jours, la petite musique qui monte consiste à présenter les gouvernements des pays industrialisés comme des “complices” du désastre actuel en Amazonie. Ce sont même les mots d’Emmanuel Macron. “Sur le soja, on a une part de responsabilité”, a-t-il reconnu lundi 26 août en évoquant “la dépendance” du pays à cette culture emblématique du grignotage de terrain sur la forêt amazonienne. 

En 2017, la France a acheté au pays d’Amérique du Sud l’équivalent de 98,3 millions de dollars de fèves de soja et de 529 millions de dollars de tourteau de soja pour notamment nourrir son bétail, selon les Nations unies. L’Union européenne est quant à elle le deuxième importateur de soja au monde et se fournit principalement au Brésil.

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