03/10/2019 16h:14 CET | Actualisé 03/10/2019 17h:57 CET

Stress hydrique et construction de barrages: Un algorithme bancal

Le stress hydrique au Maroc est indéniable et la construction des barrages n'est pas la solution.

AGF via Getty Images
Le barrage Sidi Chahed, près de Chefchaouen.

ÉCONOMIE - C’est sous le protectorat que le premier barrage du Maroc a été construit, barrage “Sidi Saïd Maâchou” mis en eau en 1929 pour les besoins de la population coloniale. Feu le roi Hassan II avait compris l’importance de l’eau pour un pays semi-aride. Dès 1967, le roi avait engagé le pays dans une politique audacieuse de construction de barrages à des fins agricoles, pour l’irrigation d’un million d’hectares avant la fin du 20e siècle. L’objectif est atteint en 1997.

La construction des barrages est poursuivie par le roi Mohammed VI avec 2 à 3 grands barrages construits par an. Aujourd’hui, le Maroc dispose de 148 grands barrages et de 1000 petits barrages avec une capacité de production hydroélectrique de 1777 mégawatts (MW) qui sera portée à 2200 MW vers l’année 2020 (chiffres Masen) par la construction de nouveaux barrages.

Malgré la construction régulière de ces infrastructures, depuis les années 60, la disponibilité en eau est passée de 2 560m3/habitant/an en 1960 à 730 m3/habitant/an actuellement. Le Maroc est à la 19ème place dans la zone Mena quant au risque de pénurie d’eau. L’état des lieux est inquiétant.

L’histoire hydrique du Maroc de ces 90 dernières années montre que la construction de nouveaux barrages ne résout pas le problème du stress de l’eau. L’expérience espagnole le montre aussi. L’Espagne, pays connaissant, comme le Maroc, une problématique majeure d’eau, a mis en place, depuis l’époque Franco, un millier de barrages, qu’elle n’arrive plus à remplir.

Les pluies fortes ne profitent ni aux barrages ni aux nappes phréatiques.

Depuis 2009, avec le lancement de la stratégie nationale énergétique, le Maroc ambitionne de porter à l’horizon 2020 la participation des énergies vertes à hauteur de 42% et d’ici 2030 à 52% de la puissance électrique installée totale, de même qu’économiser 12% de la consommation d’énergie en 2020 et 15% en 2030.

Pendant le sommet “Action Climat” de l’ONU à New-York, la princesse Lalla Hasnaa a donné lecture au message royal qui nous apprend que le Maroc va revoir à la hausse ses ambitions en matière d’énergies renouvelables. En clair, c’est de l’électricité produite par des éoliennes, de centrales solaires et de barrages hydrauliques dont il est question. L’électricité hydraulique est tributaire du volume des précipitations. Électricité et eau sont donc interdépendantes dans la stratégie énergétique du pays. 

Dans le monde entier, les changements climatiques extrêmes et parfois inédits ont imposé un nouveau grand défi mondial. La crue éclair d’Imlil est un exemple récent dont se souvient encore le Maroc. Pour les barrages, les fortes pluies (habituelles) réduisent leur capacité de stockage d’eau par une érosion des bassins versants. C’est un phénomène connu.

Les derniers chiffres du secrétariat d’Etat chargé de l’Eau (qui a été supprimé en 2017) ont montré que les barrages perdent 75 millions de m3 chaque année. Une perte qui va s’accélérer avec l’érosion due aux très fortes pluies. La capacité des barrages va donc baisser plus vite, sans garantie de leur remplissage à 100% parce que la pluie imprévisible et le nouveau climat entraînent la baisse de production hydroélectrique. Ainsi, par exemple, le 2e plus grand barrage du royaume “Al Massira” a perdu 80% de sa capacité d’eau depuis 2015.

Durant l’Aïd al Adha de cette année, des coupures d’eau se sont produites à Sidi Bennour, Zagora, Ouazzane, certains quartiers de Casablanca, Oulad Khellouf (Kelaâ des Sraghna), Oujda et dans ses environs, Taourirt, Laâyoune, Sidi Mellouk, Sidi Zouine (Marrakech), Moulay Bouazza (Khénifra).

Les dernières études montrent que la quantité d’eau disponible peut chuter à 500 m3/habitant/an à l’horizon 2025 sous la pression du changement climatique tôt ou tard. C’est donc dans l’urgence que de nouveaux barrages vont ainsi être construits pour tenter de résoudre ce problème qui s’aggrave depuis près de 60 ans... En effet, les climatologues prédisent qu’il va pleuvoir jusqu’à 30% de moins, mais plus intensément. Les pluies fortes ne profitent ni aux barrages ni aux nappes phréatiques. Elles se déversent en mer. Au 1er octobre 2019, le taux de remplissage des principaux grands barrages a continué de baisser: il est de 47,4%. Près de 10% de moins qu’à la même période en 2018. 

Aux aléas climatiques s’ajoute une mauvaise gestion de l’eau.

Aux aléas climatiques s’ajoute une mauvaise gestion de l’eau. C’est le constat qu’avait fait, il y a deux ans dans une interview, le défunt Ahmed Iraqi, ex-secrétaire d’Etat de l’environnement et président de l’Association marocaine des études et recherches sur les changements climatiques.

Autre problème récurrent: la fuite d’eau dans les canalisations. Il tombe près de 150 milliards de m³ de pluie chaque année au Maroc. Près de 21 milliards de m³ en moyenne peuvent être captés par les différends barrages, selon les années, variant de 5 milliards à 50 milliards! La consommation du pays est d’environ 14 milliards de m³ (rapport sur les barrages, 2016, secrétariat d’Etat chargé de l’eau).

Pour atteindre les objectifs fixés par la lettre royale, le développement de la production ne suffit pas. Il est primordial que la stratégie énergétique soit accompagnée par une sensibilisation accrue au gaspillage de l’eau et de l’électricité, ensuite par une accélération du développement du photovoltaïque sur les toits pour le bâti existant et futur. Il faut enfin développer la récupération d’eau de pluie dans les villes, pour le nouveau et ancien bâti.

La mise en place de récupération d’eau de pluie en ville va réduire la pression urbaine de l’eau sur les barrages. Il ne faut pas oublier à ce niveau que, depuis toujours, dans certaines zones rurales du Maroc, la captation de pluie relève d’une pratique acquise. Les populations anciennes ont mis en place des Matfias et Khettaras pour la récupération d’eau de pluie. Dans plusieurs oasis, on trouve encore “les maîtres de l’eau” (oasis Aguinane) qui assurent une distribution équitable de la captation entre les familles du village. Il faut s’en inspirer pour encourager la captation d’eau de pluie dans les villes partout au Maroc.

Des systèmes de récupération d’eau de pluie doivent être obligatoires pour les nouveaux bâtis publics ou privés et encourager par des subventions toute installation dans ce cadre en ce qui concerne les constructions déjà réalisées et où cela est possible: usines, résidences, villas, bâtiments administratifs… L’eau de pluie captée peut être utilisée dans les jardins, les machines à laver, le lavage de voitures et de sols, les chasses d’eau. Le Maroc peut s’inspirer de la stratégie belge qui prévoit, dans certaines régions du pays, la récupération de l’eau de pluie obligatoire pour les propriétaires de nouvelles constructions.

On se souvient des capsules télévisées qui sensibilisent au gaspillage de l’eau. Cette communication doit se propager et s’accentuer sur les réseaux sociaux pour encourager les bonnes pratiques à adopter tant en ville qu’en milieu rural.

Avec l’augmentation constante de la demande en eau, de la baisse d’une pluviométrie irrégulière et d’un niveau de barrage moyen, le problème du stress hydrique ne peut être résolu. Il peut juste être maîtrisé par une éducation au gaspillage de l’eau et d’électricité et par la généralisation, la promotion et l’encouragement de la captation d’eau de pluie dans les villes. Barrages et usines de dessalement d’eau de mer ne font, eux, que reculer l’échéance d’un stress hydrique toujours plus important qui guette à l’horizon.