LES BLOGS
19/05/2019 10h:39 CET | Actualisé 19/05/2019 10h:39 CET

Stratège militaire contre stratège politique ?

Ramzi Boudina / Reuters

A bien observer la scène politique, l’autorité en place propose des mesures et actions à court terme dont la perspective stratégique n’est pas assumée. L’état-major et/ou son chef se sont lancés dans la dénonciation d’un “complot” contre l’autorité militaire,  la mise en accusation de personnalités du régime et d’hommes d’affaires et la tenue d’une élection présidentielle dans une échéance très rapprochée.

Des préoccupations court-termistes au service de quelle stratégie ?

Les actions à court-terme peuvent trouver leur justification dans leurs rapports à une stratégie déterminée. Qu’en est-il ?

1- La dénonciation du complot” contre l’Armée convainc peu de monde. Les informations répandues tendent à faire accréditer plutôt l’idée d’un parachèvement de la victoire du Chef d’état-major. Le clan Bouteflika voulait écarter l’actuel Chef d’état-major. Ce dernier a pris les devants et a poussé l’ex-Président vers la sortie en se réclamant de la volonté populaire. La victoire de l’état-major semble totale et la neutralisation des « comploteurs » défaits ne parait ni urgente ni surtout utile à la période intérimaire née de la démission de Bouteflika.

2- La mise en accusation et l’incarcération de personnalités politiques et du monde économique et leur défilé devant les tribunaux  s’assimilent plus à une opération médiatique tendant à convaincre le mouvement populaire de la prise en charge d’une de ses revendications. En apparence oui, en apparence seulement. C’est un personnel politique sous l’effet du KO qui se prête sans volonté sérieuse de se défendre à ces exhibitions destinées à l’opinion publique. Car personne ne peut retenir que cette opération puisse remettre en cause profondément le phénomène de la corruption ni que la justice longtemps aux ordres échappe subitement aux injonctions du pouvoir. Cette opération spectaculaire revêt un caractère superficiel et n’annonce pas les changements en profondeur attendus par la Société civile.

3- Le maintien de la date du 4 Juillet comme échéance pour l’élection présidentielle n’est peut être même pas pris au sérieux par ses partisans tant cette échéance paraît irréaliste et surtout réprouvée par le puissant mouvement populaire. Le formalisme constitutionnel dont se réclament les « légalistes » est inconsistant. Le retrait de confiance à l’ex-Président opéré par l’état-major de l’Armée est entaché dès le départ d’inconstitutionnalité. Le mouvement populaire ne s’en est pas plaint. Il était intéressé avant tout par la mise à l’écart du clan Bouteflika.

Ce recours au spectaculaire suscite la suspicion. Ce n’est pas vouloir faire un procès d’intention à l’état-major de l’Armée et/ou  à son chef que de s’interroger sur la stratégie qui soutient ces positions tactiques.

Une stratégie de la continuité ?

Il est habituel pour les partisans d’un système de gouvernement décrié ou au bilan condamné d’incriminer les dirigeants et de requalifier le système en prônant le renouvellement du personnel politique. Dans ce cas, le jugement est soit moral, « il nous faut des gens honnêtes », soit technique, « il nous faut des gens compétents ». Cela revient, par conviction, par confort intellectuel ou matériel, par intérêt au sens large, à ne pas remettre en cause le système en place. Le changement politique aboutira inévitablement à une nouvelle redistribution des pouvoirs. S’agissant de l’Armée, l’incertitude que cette perspective crée  peut pousser au conservatisme. Dans un tel état d’esprit, le mot d’ordre de continuité lancé pour le fantomatique 5ème mandat renait de ses cendres et prend place à nouveau dans l’arène politique. Cette thèse est plausible. Pourquoi ? Parce que d’autres signaux provenant de l’autorité en place peuvent la corroborer. Le déploiement de dispositifs répressifs contre le mouvement populaire, la volonté de l’amoindrir par les barrages filtrants, les interdictions de circulation vers Alger, les intimidations et arrestations, l’insolent interdit aux manifestants d’accéder à l’esplanade de la Grande-poste par des brigades de policiers en démonstration de force, les campagnes de dénigrement dans la presse officielle et les réseaux sociaux et l’infamante accusation de manipulation par la « main de l’étranger » sont autant de gestes qui ne trompent pas. Les autorités veulent casser le mouvement populaire. Ce formidable mouvement populaire inédit dans l’histoire de l’Algériea revêtu la forme d’une démocratie directe sans délégations, ni intermédiaires. Les Vendredis de rassemblement ressemblent, toutes proportions gardées, à de véritables AGORA. La formespontanée, c’est-à-dire ne s’inscrivant pas dans un cadre organisé étroit, lui imprime un contenu unitaire. Elle laisse toute sa place à l’initiative individuelle qui permet la créativité et la variété. Les vertus pacifique, solidaire et culturelle du mouvement en sont le résultat.  La bataille qui s’est menée le 13ème Vendredi pour la reconquête par les manifestants de l’esplanade de la Grande-poste d’Alger, lieu symbolique, a donné une image de la volonté de résistance et de persévérance du Mouvement. Les tentatives de diviser le Mouvement ont jusqu’à présent échoué. Toute intention de le diminuer, de l’affaiblir porte atteinte à son message, à son orientation. Pourquoi chercher donc à l’affaiblir ? N’est-ce pas une entreprise pour le soumettre à un projet qui lui est étranger : la continuité du système autoritaire décrié ?

L’Etat de droit antinomique de l’Etat autoritaire

Le changement revendiqué par le mouvement populaire n’est pas simple. En empruntant au langage des internautes, c’est un vrai changement de logiciel. En effet, c’est un renversement de valeurs, de culture. De nouveaux algorithmes doivent être construits. A l’Etat autoritaire et dominateur étouffant les libertés et les initiatives individuelles, doit succéder un Etat de droit, c’est-à-dire un Etat caractérisé par la suprématie du droit protecteur des libertés individuelles. Ce changement demande de la préparation et du temps. Dès les premiers pas de la Transition, toutes les mesures tactiques, c’est-à-dire du court terme, doivent servir cet objectif stratégique. Ces mesures tactiques sont évaluées à l’aune de la stratégie d’édification de l’Etat de droit. La Transition politique, c’est la mise sur pied du soutien législatif, réglementaire, culturel et logistique aux libertés individuelles et aux libertés démocratiques. Comment concilier le développement récent des arrestations arbitraires et des mesures d’empêchement du mouvement populaire avec un projet de Société des libertés, avec la démocratie ? Ces mesures répressives se rapportent à une stratégie divergente. Elles se rapportent au maintien de l’Etat autoritaire. Nous sommes donc en présence de deux stratégies politiques. Ce n’est pas une opposition entre stratégie militaire et stratégie politique qui ont des objets et des horizons différents. En temps de guerre comme en temps de paix, dans un Etat de droit, la stratégie militaire  est au service de la stratégie politique. Toute opposition entre ces deux stratégies entraine une fracture grandement dommageable pour le pays et son peuple. Fort heureusement, la divergence n’est pas sur le terrain de la défense nationale et de la protection de l’intégrité du territoire national. En réalité, nous sommes en présence de deux stratégies politiques divergentes, la stratégie de la continuité et la stratégie du changement, la stratégie de l’Etat autoritaire et la stratégie de l’Etat de droit. Le brouillage vient du fait que la stratégie de l’Etat autoritaire porte la tenue de combat.