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26/10/2018 14h:57 CET | Actualisé 26/10/2018 14h:58 CET

ÉDITO - [+212] Spoutnik contre Apollo

"Notre époque a multiplié les canaux pour raconter ses histoires et diffuser son soft power."

ABDELHAK SENNA via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

J’ai découvert le soft power au lycée pendant un cours d’histoire-géo, probablement en classe de première. Mon cerveau était fasciné par cette compétition entre Russes et Américains, en pleine Guerre Froide, pour gagner les cœurs du monde et investir leurs rêves. Qui des Russes ou des Américains allait décrocher la Lune? Cette guerre du soft power entre les États-Unis et l’URSS n’avait littéralement pas de frontières. Les belligérants pouvaient inventer autant de champs de bataille qu’ils le souhaitaient, de la musique au cinéma en passant par la littérature, la publicité, le sport et j’en passe.

Comme beaucoup d’importations américaines, la traduction vers le français est particulièrement laide, mais peu importe. Le soft power ou puissance douce, est un concept de relations internationales[1] qui désigne la capacité d’un acteur politique à influencer indirectement les autres, à travers des moyens non coercitifs: structurels, culturels ou idéologiques.

Chimamanda Ngozie Adichie est une grande écrivaine nigériane, dont les livres se vendent par milliers à travers le monde. Dans un TED talk intitulé “The danger of a single story” elle raconte qu’elle a commencé à lire à l’âge de 4 ans, naturellement des livres pour enfants anglais et américains. Quand elle commence à écrire vers l’âge de 7 ans, ses récits sont le reflet de ses premières lectures: ses personnages sont blonds aux yeux bleus, ils jouent dans la neige et boivent de la ginger beer. Chimamanda Ngozie Adichie raconte qu’en grandissant au Nigéria, elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’était la ginger beer. Par procuration, elle en a fait boire des litres à ses personnages.

Les premiers livres que j’ai lus étaient des livres français. Quand j’ai commencé à écrire, à l’école primaire, mes personnages avaient pour habitude de coiffer leurs cheveux blonds au peigne avant d’aller se coucher. Ils adoraient les greniers poussiéreux plein de trésors et l’automne les rendait mélancoliques. Ils mangeaient des châtaignes, des framboises, des groseilles, du sucre d’orge, de la guimauve et surtout ils avaient tous des prénoms étrangers. Autour de moi pourtant, la poussière n’avait rien de poétique, les fruits rouges n’existaient presque pas au Maroc et le peigne pouvait difficilement faire plus qu’un aller simple dans mes cheveux. Mes amies s’appelaient Hind, Rim, Sarah, mes poupées Catherine, Sonia et Carolina.

Chimamanda Ngozie Adichie explique que parce que tous les livres qu’elle a lus comportaient des personnages étrangers à elle, elle avait intériorisé l’idée que seuls des étrangers pouvaient se trouver dans des livres, être des personnages, vivre des histoires. Par conséquent, elle ne peut s’identifier ni aux histoires qu’elle lit ni même à celles qu’elle imagine car elle n’y a tout simplement pas sa place. Elle parle aussi des images préconçues qu’on a de l’Afrique, de cette histoire unique de l’Afrique façonné par la littérature étrangère. Elle cite Kipling dans Le Fardeau de l’homme blanc qui décrit les peuples colonisés comme “agités et sauvages”, “mi enfants, mi-démons”.

Sa perception de la littérature a changé quand elle a découvert des auteurs comme Camara Laye. Dans ses livres, des filles qui lui ressemblent pouvaient être des personnages et même des héroïnes. Le fait de voir, ou plus précisément de lire que c’était possible a eu un effet libérateur sur sa pensée, son imagination, son écriture, et plus largement sa création. C’est l’enjeu de la représentation. De consommatrice culturelle, Chimamanda Ngozie Adichie est devenue une productrice et une actrice de la culture, traduite dans 25 langues à travers le monde, une véritable démonstration de soft power contemporain. Elle a pris le pouvoir sur les mots pour raconter des histoires qui lui ressemblent, où elle ne parle pas que de misère, de pauvreté et de guerre civile. 

La fin de la Guerre Froide n’a ni fait disparaître le soft power, ni notre vulnérabilité face aux histoires qu’on nous raconte. Notre époque a multiplié les canaux pour raconter ses histoires et diffuser son soft power. Il suffit d’envisager son pouvoir, et de se considérer comme acteur pour ne pas se laisser dicter ses rêves, ses idées, ses aspirations, ses projets. La guerre elle, ne s’est jamais vraiment terminée, elle consiste à se raconter, s’écrire, se représenter au quotidien, pour ne pas vivre uniquement dans la nostalgie d’un passé révolu, ou dans la frustration de raccourcis qui menacent la complexité de nos identités.

Certain.e.s ont choisi leurs armes. Parmi eux, le producteur Mohamed Sqalli et le photographe Ilyes Griyeb que j’ai interviewés cette semaine. Le duo est à l’origine du collectif NAAR, qui nait quelques temps après le plagiat des photos d’Ilyes Grieb par le rappeur anglais Skepta. Ils s’engagent pleinement dans un marché culturel hyper concurrentiel en tant que producteurs, pour travailler avec les meilleur.e.s et décider de ce qu’ils veulent dire au monde.

[1] Joseph Nye

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