TUNISIE
14/09/2018 16h:40 CET

[Souvenirs d'école] Mustapha Ben Jaafar: "En 1953, je fus momentanément exclu du collège suite à un sit-in sauvagement réprimé par la police"

"Je me souviens des nombreuses soirées où je devais faire mes devoirs à la lumière d’une bougie, l’électricité ayant été coupée faute de paiement!"

Anadolu Agency via Getty Images

ÉCOLE - C’est la rentrée. Un événement qui a sûrement marqué votre enfance, synonyme d’odeur de cahiers neufs pour certains, de boule au ventre pour d’autres. Pour revivre ces instants heureux ou malheureux de la scolarité, le HuffPost Tunisie (sur une idée originale du HuffPost Maroc) a recueilli les témoignages de plusieurs personnalités tunisiennes, qui nous racontent les meilleurs et pires souvenirs de leurs années passées sur les bancs de l’école. Aujourd’hui, l’ancien ministre de la Santé publique, ancien président de l’Assemblée Constituante tunisienne et ancien secrétaire général d’Ettakatol Mustapha Ben Jaafar, se livre)

“Descendant d’une famille d’hommes de loi (“adoul”), fils d’enseignant j’ai pu poursuivre un cycle scolaire moderniste: mon père Mohamed, formé conjointement à la Zitouna et au lycée Carnot était enseignant à l’école franco-arabe El Arféniya, établissement privé de bienfaisance à Bab Souika. C’est là que j’ai suivi mes études primaires de 1946 à 1952, encadré par les collègues et amis de mon père décédé trop tôt en 1946 lorsque j’avais 6 ans.

C’est de cette époque que remonte mon pire souvenir avec la perte, en l’espace de quarante huit heures, de mon frère ainé Rachid et de mon père Mohamed. Mais à l’âge de six ans, je discernais mal l’ampleur du drame qui frappait ma famille. Je venais de rentrer en première année à l’école franco arabe El Arféniya où enseignait mon père. Les conditions matérielles de la famille sont devenues alors très difficiles et je me souviens des nombreuses soirées où je devais faire mes devoirs à la lumière d’une bougie, l’électricité ayant été coupée faute de paiement! L’affection solidaire de ses collègues et surtout le courage de ma mère et le soutien de mes cousins qui m’ont pris en charge ont contribué à amortir le choc.

Mustapha Ben Jaafar
École El Arfenia. À gauche Si Mohamed Ben Jaafar, au centre ses 3 neveux fils d' Ali, Nasser, Béchir et le jeune Abderrazaq_ À droite Md Azouz El Kalaï.

 

À 11 ans j’ai obtenu le Certificat d’Études et réussi au Concours d’accès au Collège Sadiki, situé à quelques centaines de mètres de notre maison familiale. Cet accès par concours au prestigieux collège Sadiki, creuset depuis 1875 de la quasi-totalité des élites politiques et sociales du pays, va être pour moi et les miens un vrai moment de bonheur. J’y suis entré en septembre 1952. Sérieux, réservé en public, j’étais un bon élève apprécié par mes professeurs. Bien noté dans les matières littéraires, je m’en tirais assez bien dans les autres. J’ai obtenu le baccalauréat section sciences en 1958 – deux ans après l’Indépendance, et été admis à l’Institut ses Hautes Etudes de Tunis avant de partir, grâce à une bourse d’État, suivre des études de médecine à Paris en septembre 1960.

J’ai été éduqué d’une manière très stricte par mes grands cousins avec qui je partageais la maison familiale. Ils ont contribué à façonner ma personnalité et à m’inculquer les valeurs que je vais continuer à défendre ma vie durant: l’ainé Slaheddine, 25ans, futur magistrat va être mon vrai tuteur: encadrement scolaire rigoureux et, en dépit de conditions matérielles modestes, obligation de toujours avoir une tenue correcte. Mais il faut noter que parallèlement à ce parcours scolaire “normal” s’est superposée une toile de fond qui m’a laissé des traces indélébiles m’inculquant le virus politique conséquemment à l’ambiance du quartier de Bab Souika, cœur battant de la lutte anti-colonialiste,  et à la personnalité de Naceur le cousin cadet de 22 ans, militant destourien de la première heure, responsable de la cellule néo-destourienne de Halfaouine dès 1947, qui va vite devenir un modèle .

Mustapha Ben Jaafar
Mustapha Ben Jaafar assis à la droite des enseignants:  Mohamed Achour, lettres arabes et Rachid Bou Halila, Histoire géographie,

 

Le milieu du Collège Sadiki a été pour moi une période particulièrement enrichissante. J’y ai eu l’opportunité de faire la connaissance de toute la future intelligentsia du pays, des ainés et des camarades issus de niveaux sociaux variés venus de toutes les régions du pays, et avec lesquels j’ai tissé d’excellentes relations. Ce n’est que plus tard, à l’université que j’ai découvert sectarismes et régionalismes.

Cette période a été aussi pour moi le début de la prise de conscience du fait colonial. Aux enseignants tunisiens se mêlaient des français partagés entre partisans de l’ordre colonial et défenseurs d’une certaine égalité entre Français et Tunisiens. Mes premières années de collège ont été marquées par la politique répressive menée par le résident général De Hautecloque. Dans ce début des années 50 notre domicile à Bab Souika était périodiquement l’objet de descentes policières nocturnes et mon cousin Naceur fut par trois fois arrêté et jeté en prison. Il y eu l’assassinat du leader syndicaliste Farhat Hached, le 5 décembre 1952, le développement de la résistance et la montée de la contestation. En 1953, je fus momentanément exclu du collège suite à un sit-in sauvagement réprimé par la police.

Mustapha Ben Jaafar
Mustapha Ben Jaafar, assis à gauche de M. Blanzé professeur de français.

 

En somme bien qu’ayant connu une scolarité “normale” les conditions particulières dans lesquelles elle s’est déroulée: environnement familial perturbé et impact d’un contexte national particulièrement riche et mouvementé, ont été essentielles pour le développement de ma personnalité, privilégiant les problèmes nationaux au détriment des problèmes personnels”.

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