MAROC
07/09/2019 17h:52 CET | Actualisé 13/09/2019 12h:36 CET

[Souvenirs d'école] Gad Elmaleh: "J’ai eu beaucoup d’absences et pourtant je n’ai jamais raté l’école" (INTERVIEW)

L'humoriste se confie, dans une interview exclusive, sur sa jeunesse sur les bancs des écoles au Maroc.

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ÉCOLE - C’est la rentrée. Un événement qui a sûrement marqué votre enfance, synonyme d’odeur de cahiers neufs pour certains, de boule au ventre pour d’autres. Pour revivre ces instants heureux ou malheureux de la scolarité, le HuffPost Maroc a recueilli les témoignages de plusieurs personnalités marocaines, qui nous racontent les meilleurs et pires souvenirs de leurs années passées sur les bancs de l’école. Aujourd’hui, l’humoriste et acteur Gad Elmaleh, 47 ans, se livre dans une interview inédite et se remémore sa jeunesse sur les bancs des écoles au Maroc: 

HuffPost Maroc: Bonjour Gad. Peux-tu nous rappeler où as-tu fait ta scolarité?

Gad Elmaleh: Tu sais, déjà je me suis dit, pourquoi on fait ça, cette interview sur les souvenirs? Mais en fait, ça a réveillé des choses et ça m’a ému, c’est finalement cool comme idée! Donc, j’ai fait ma scolarité à Casablanca et j’étais à la Mission française, à Georges Bizet. Avant le primaire, je ne sais pas ce que je foutais ni où j’étais, une garderie sûrement, j’en ai aucune idée. Mais disons que le primaire, je l’ai fait à Bizet et c’était assez cool, bon enseignement et surtout, c’est là-bas que j’ai appris l’arabe. J’avais un cours d’arabe dès le CE1 et j’ai appris à le lire et à l’écrire.

Tu aimais ça, les cours d’arabe? 

Non, je n’aimais aucun cours. Ni le français, ni l’histoire, ni l’arabe. Je n’aimais pas l’école. J’étais totalement déconnecté, je rêvais de spectacle, je rêvais de scène, j’avais déjà des aspirations artistiques. C’est après que je me suis rendu compte que les fondements que j’ai eus me permettent aujourd’hui de lire l’arabe et ça m’a beaucoup aidé. En parallèle, j’avais le mercredi des cours d’hébreu dans une école juive. Gamin, j’apprenais les deux langues. Avec du recul, je réalise que c’était assez incroyable. Et c’est assez intéressant puisque les racines des deux langues sont très similaires et quand tu es enfant, tu peux apprendre assez facilement deux langues en même temps. C’était à l’époque une ouverture d’esprit incroyable pour un enfant mais je ne l’ai pas vu comme ça, là je te fais un discours d’adulte qui a réfléchi entre-temps (rires)

Quels faits marquant retiens-tu de tes années d’école au Maroc ? 

Il y a un truc que vraiment je regrette, c’est de ne pas avoir eu de cours d’histoire du Maroc quand j’étais gamin. Ça me parait absurde et très étonnant mais je n’entendais parler du Maroc que dans les cours d’histoire et géographie plus tard, mais avec la perspective de l’histoire de France et de comment le Maroc y était inclu. Tu dois avoir un cours sur l’histoire et l’enseignement du pays dans lequel tu es en train de grandir! Lorsque tu te lèves le matin, même si tu es à la mission française, tu es au Maroc. Mais bon, de manière générale, je suis très content de l’enseignement qu’on avait, et si tu étais à la mission, c’est qu’il ne fallait pas se plaindre, et que normalement labas 3lik (“tout va bien pour toi”, ndlr). 

Pas mal de tes sketchs tournent autour de l’école, des enfants à la sortie etc. Quel genre d’élève était Gad Elmaleh? 

Tu sais, il y a le cliché de l’élève turbulent parce que quand tu deviens artiste, on te dit souvent: “Ah ouais, tu étais un sacré machin-chose” mais alors pas du tout! Je n’étais absolument pas le cliché de l’élève turbulent qui fout le bordel en classe, j’étais plutôt l’élève déconnecté, en train de planer, rêveur, qui aspirait à d’autres choses, différentes de la rigidité scolaire.

Et ça m’a permis de développer mon propre imaginaire, de déconnecter. On n’avait ni Instagram ni YouTube à l’époque, donc je m’évadais autrement, je rêvais, je savais que ma place n’était pas là. Alors oui, je faisais rire les copains mais le cliché du rigolo de la classe, ce n’était pas moi. Il y a un petit peu de ça mais c’était surtout de la rêverie et même de la mélancolie. Un petit peu de blues, j’étais pas bien là où j’étais. Tu sais le nombre de fois où je suis sorti de chez moi, enfant, seul, à Casablanca, pour marcher des heures et aller au bord de la mer? Plein de fois dans ma vie. Je n’avais pas de téléphone, pas de walkman, je marchais juste pour réfléchir et m’inspirer, et ça m’a beaucoup aidé. 

De manière générale, que disaient tes professeurs sur toi? 

Il y avait deux types de professeurs. Ceux pas du tout à l’écoute et qui pensaient que j’étais seulement un cas désespéré, qui disaient à mes parents: “Mais il faut faire quelque chose”. Je pense notamment à un qui a dit à mon père qu’il fallait m’emmener voir un psychologue, une autre avait dit “c’est ou Elmaleh ou moi dans cette école”, un directeur qui a dit “lui c’est un raté, il fera rien de sa vie”. Donc ça a créé des complexes chez moi, je n’étais pas du tout bien dans mes baskets parce que mes parents à l’époque n’étaient pas du tout comme ceux de maintenant, du genre: “mais non, on va écouter notre gamin”, c’était plutôt “le professeur a raison”. 

Puis, il y en avait d’autres, bien entendu beaucoup, beaucoup plus rares et que j’ai connu dans les écoles de théâtre, et qui m’ont compris. Ils disaient: “ce mec-là n’est pas bon dans ce qu’il fait là tout de suite, immédiatement, mais il a quelque chose, il a un truc qui lui appartient et on va voir comment on peut l’aider”. Mais bon ceux-là je les ai rencontrés bien plus tard dans ma vie. 

Que pouvait-on lire sur tes bulletins scolaires? 

Le point commun de toutes les matières, sur tous les bulletins, le mot qui rendait fou mon père c’était: indiscipliné. A un moment donné, il a tellement craqué, mon père, qu’il m’a dit: “Tu peux avoir des mauvaises notes, j’en ai rien à foutre, mais je ne veux plus voir ce mot ‘indiscipliné‘”. Et une phrase qui le rendait dingue c’est “Gad n’est pas là”. Il me criait “Tu es là mais tu n’es pas là, pourquoi tu n’es pas là?” alors je lui répondais: “Mais je ne suis pas là parce que je ne suis pas là, parce ce que je ne veux pas être là-bas”, il devenait fou. J’étais là physiquement mais mon âme, ma tête n’étaient pas là. En fait moi, j’ai eu beaucoup d’absences et pourtant je n’ai jamais raté l’école. C’est joli de dire ça et ça résume bien ma scolarité.

Quelle est la pire bêtise que tu aies faite à l’école? 

Il y en a tellement. Mais celle que je regrette, c’est d’avoir dégonflé les pneus de la voiture du directeur. Le geste n’était pas cool, ça ne voulait rien dire. C’était une espèce de revanche bête sur un truc injuste qu’il m’avait fait, il m’avait tellement grondé alors que pour une fois, j’avais pas fait grand chose. C’était le seul pouvoir que j’avais. Dégonfler un pneu quand t’es gamin, tu sais, il te faut juste un petit doigt et “psssshhhhht”. Et puis je m’en rappelle encore, “it took me forever” comme disent les Américains (”ça m’a pris un temps fou”, ndlr) car dégonfler quatre pneus de voiture quand tu as onze ans, c’est long!

Tu t’es dénoncé ou fait attraper? 

Non, il ne l’a jamais su. Il va le savoir grâce à cette interview (rires). En plus je m’excuse, donc ça va. Mea culpa.  

Et Gad au lycée, comment il était? 

Déjà, j’ai fait plusieurs écoles pour la simple et bonne raison que j’ai été viré de partout. J’ai fait les écoles publiques, privées, la mission française, l’école juive. J’étais au lycée Maïmonide à Casablanca aussi, c’était très intéressant, c’est à la base une école juive avec un projet d’enseignement hébreu et tout ce qui va avec. Mais il y avait un mélange incroyable. Et j’ai encore des potes qui sont musulmans ou juifs et qui étaient ensemble dans cette école. C’était étonnant comme mélange, assez unique pour mériter d’être cité car il y avait même des étudiants marocains qui prenaient des cours d’hébreu, et à l’époque, je ne comprenais vraiment pas pourquoi, je leur disais “mais pourquoi vous faites ça?!” C’est très unique au Maroc, et c’est assez rare.

Instagram/ Gad Elmaleh
Gad

Tu as notamment fait un passage éclair au lycée Lyautey...

Après ces quelques écoles que j’ai faites, je ne vais pas dire qu’il n’y avait plus d’école pour moi à Casablanca mais presque, parce qu’en plus, j’ai été viré de Lyautey en sixième, puis j’y suis retourné pour refaire cette classe. Le truc qui m’a fait rire, d’ailleurs, c’est qu’ils m’ont viré de Lyautey pour me réinviter quelques années après pour une sorte de rencontre avec les étudiants en tant qu’ancien de l’école. En théorie, on invite les gens qui ont eu un parcours scolaire exemplaire pour revenir dans leur école de base pour transmettre, etc. et j’y suis retourné avec beaucoup de fierté car mon parcours artistique était successfull (exemplaire, ndlr) mais je leur ai dit: “Mais vous êtes gonflés quand même, vous m’avez viré et vous me rappelez maintenant”.

Bon c’était touchant parce que quelque part, le message, c’était de dire aux étudiants, sans les pousser à se faire virer bien sûr, que le parcours de chacun est important et que la singularité est importante. Et surtout, de leur faire comprendre que oui, c’est bien de travailler à l’école mais c’est pas parce que t’as 18 en maths que tu vas faire une carrière exceptionnelle. Je suis désolé de dire ça, ça va pas plaire aux parents qui vont lire cette interview, mais chaque chemin est différent, il faut accompagner les jeunes vers ce qu’ils aiment. 

Comment tu as eu ce déclic, cette envie de tout plaquer pour vivre la vie d’artiste ?

Je suis parti jeune, à 17 ans de Casablanca pour plein de raisons. D’abord parce que mes parents en avaient un peu marre, ensuite j’avais de la famille qui avait émigré au Canada depuis très longtemps donc j’ai été faire ma seconde à Montréal, puis première et terminale. Ensuite j’ai enchaîné avec la fac, une année de science politique et j’ai craqué. J’ai dit: “moi je ne veux pas faire ça, je ne peux pas faire ça, je veux être acteur, humoriste, artiste”.

J’ai eu le déclic d’ailleurs très, très jeune. Ma carrière, je ne l’ai pas démarrée sur les planches mais chez ma famille. Je l’ai déjà racontée, cette anecdote, je séchais les cours, j’allais chez ma grand-mère, je la faisais rire avec des imitations. Elle habitait place Verdun, boulevard de Bordeaux. Je montais chez elle, je faisais mon show et en échange, elle ne disait pas à mes parents que j’avais séché les cours. C’était complètement fou. J’avais dix, onze ans. J’allais à pieds du boulevard Ziraoui jusqu’à place Verdun, pour faire rire cette vieille dame qui était seule chez elle. Et c’était la révélation. 

Puis un jour, des années plus tard, de retour de Montréal, je dis à mes parents sans demander leur avis: “Je vous annonce que je pars à Paris pour faire les cours Florent. J’ai travaillé trois mois dans un hôpital de Montréal, je peux me payer le billet d’avion et quelques mois d’école”. J’ai eu une chance incroyable une fois arrivé à Paris car j’ai passé le concours de la classe libre, et j’ai eu la gratuité de l’école pendant deux ans car j’ai réussi le concours. C’est d’ailleurs le seul concours que j’ai réussi de ma vie, celui d’acteur. 

Tu as deux fils. Comment vivent-ils leur rentrée scolaire? 

Le plus grand a bientôt 19 ans et il est en école de commerce. Il a beaucoup voyagé dans le monde, mais il a les pieds sur terre et l’école, c’est son truc. Le plus petit, c’est autre chose, il est rentré au CP il y a quelques jours et alors je ne sais toujours pas quoi penser de ça, je découvre, je guette ses réactions. Il est un petit peu 3afrit (“petit malin”, ndlr) sur les bords, il est très malicieux, donc on verra comment se passe cette première rentrée pour lui. En tout cas, c’est très important pour moi de dire à mes gamins de faire ce qu’ils désirent dans la vie, je ne veux pas les pousser à suivre un chemin qui ne leur plait pas. Et c’est très important, au Maroc notamment, que les parents comprennent qu’il faut laisser la liberté à son enfant d’être ce qu’il veut être.