MAROC
08/09/2018 15h:36 CET

[Souvenirs d'école] Abdellah Taïa: "J'étais amoureux de mes professeurs"

Les meilleurs (et pires) souvenirs d'école des personnalités marocaines.

HERVE LASSINCE

ÉCOLE - C’est la rentrée. Un événement qui a sûrement marqué votre enfance, synonyme d’odeur de cahiers neufs pour certains, de boule au ventre pour d’autres. Pour revivre ces instants heureux ou malheureux de la scolarité, le HuffPost Maroc a recueilli les témoignages de plusieurs personnalités marocaines, qui nous racontent les meilleurs et pires souvenirs de leurs années passées sur les bancs de l’école. Aujourd’hui, l’écrivain et réalisateur Abdellah Taïa, 45 ans, se livre:

“J’ai suivi ma scolarité à l’école publique à Salé, dans le quartier de Hay Salam, au début des années 80. J’adorais aller à l’école. On n’avait pas besoin de me pousser pour y aller. Non pas parce que j’aimais tant que ça étudier, mais parce que j’avais toujours l’impression qu’il allait se passer quelque chose. On ne partait jamais en vacances à cause des conditions sociales et économiques de ma famille et je m’ennuyais beaucoup l’été, donc j’attendais la rentrée avec impatience. L’école était un événement en soi, qui me sortait des murs de la maison où j’étais entouré de mes frères et soeurs.

Ce qui m’a traumatisé toute ma scolarité, c’est que la rentrée avait généralement lieu autour du 15 septembre. Or mon père, qui était un simple chaouch (“homme à tout faire”) dans une administration, n’était pas payé avant la fin du mois, donc je devais aller à l’école pendant deux semaines sans fournitures scolaires. Il fallait assumer ça devant tout le monde. À l’école primaire, j’allais à l’école avec des sandales en plastique, celles que portent les pauvres. J’avais honte.

Une année où je devais être très perturbé pour je ne sais quelle raison, une de mes profs n’arrêtait pas de me gifler et moi, je la défiais du regard. Je faisais presque exprès de la pousser à me gifler! Je n’étais pas l’élève modèle, mais j’aimais aller à l’école, et quand il y avait des examens, je faisais en sorte d’avoir les notes qu’il faut pour passer.

Abdellah Taia/DR
Abdellah Taïa enfant (à droite) avec son petit frère.

Je n’étais pas forcément un très bon élève, j’avais 11, 12 de moyenne, maximum 13, mais je m’investissais beaucoup. J’avais déjà la volonté d’expérimenter sur les autres mes idées, ça m’intéressait d’être au milieu des autres et de voir comme je réagissais par rapport à eux, comment j’adaptais ma personnalité. Par contre j’étais très bon à l’oral. En arabe et en français, chaque semaine, on avait une heure d’expression orale pour discuter d’un sujet et je me rappelle que je voulais être le meilleur, celui qui devait absolument parler.

Et le nombre de profs dont j’étais amoureux... Mes années de collège sont restées pour moi attachées à deux profs: le prof d’arabe, qui était très attendri par moi. Un jour, sa femme a accouché d’un garçon, et il est venu me voir pour me dire qu’il l’avait appelé comme moi, Abdellah. C’est seulement des années plus tard que je me suis souvenu de ça... C’était curieux et romanesque! Même s’il ne s’est rien passé bien entendu. Et puis mon prof de mathématiques, dont j’étais amoureux pendant mes quatre années de collège. Il était tout le temps habillé en djellaba. Je me souviens que c’était un homme à la fois colérique et tendre.

Le lycée pour moi, ce sont des souvenirs de manifestations contre l’invasion américaine en Irak. C’était en pleine guerre du Golfe dans les années 90. Beaucoup d’Arabes étaient pour Saddam Hussein. C’est aussi le souvenir d’une prof d’arabe, qui n’était pas voilée, et qui du jour au lendemain s’est voilée et a passé un cours à nous expliquer pourquoi, mais sans faire de prosélytisme. Ce qui était drôle, c’est que la semaine d’après, le cours qu’elle nous avait donné portait sur le grand poète arabe du Xe siècle Abû Nuwas, qui était homosexuel. Ses poèmes étaient au programme.

Je n’étais pas très bon en matières scientifiques, sauf en biologie. J’étais plutôt littéraire, même si étrangement je n’étais pas excellent en français et que j’ai eu une note assez médiocre au bac. Je me suis quand même inscrit à l’université en littérature française à Rabat et la femme de l’administration, quand elle a vu ma note, m’a dit: “mon fils, tu vas rater ton année, tu n’es pas bon”. À l’université, je me suis pourtant révélé être un très bon étudiant et major de ma promo pendant 5 ans.”