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06/06/2018 03h:15 CET | Actualisé 06/06/2018 04h:10 CET

Sortir de l’assurance de notre impuissance

Ramzi Boudina / Reuters

“Dominer” est un verbe transitif qui a marqué ce qu’est l’Algérianité. Il s’est conjugué à tous les temps de verbe, et nous a accompagnés dans de multiples épreuves politiques, toutes marquées par l’ascendance, l’imposition, le surclassement jusqu’à l’exclusion la plus rédhibitoire.

Sous le régime colonial, la domination a plongé les Algériens dans l’ordre d’un nouveau champ de violence, dans lequel se déroulaient, sans contrefaçon, les interactions entre dominants et indigènes. Singulièrement, c’est cette même force de domination qui a été à la source des soulèvements émancipateurs. Très tôt, nos aïeux se sont engagés dans une sorte de grève morale face à la puissance coloniale, traçant les contours d’une promesse politique à l’intransigeante nouvelle : celle de l’invention d’un imaginaire alternatif par la confiance en soi et en autrui.

Ce serment politique d’un autre temps nous laisse entrevoir de possibles lignes de fuite face à un présent algérien moribond, marqué par la méfiance et les suspicions à tout va. À cet état de fait, le Pouvoir n’y est pas étranger puisqu’il s’est assuré que point de fissures n’estompent le mur de la méfiance qui sépare les Algériens. Aujourd’hui, bien plus qu’à l’époque coloniale, celui-ci est un véritable rempart à toute action collective.

La méfiance réverbère notre propre impuissance à agir en autrui, et nous console dans l’impossibilité de “faire communauté”. Elle dévalue naturellement nos apports citoyens,  et accentue au fil du temps nos réticences à transformer l’avenir de l’Algérie en destin commun.

Dans cette Cité agitée et étouffée, nous, Algériennes et les Algériens, sommes à mi-distance entre contentement et appréhension. Nous demeurons comme habités par un effroi moléculaire, organique, en nous-mêmes, où chaque fois que nous percevons une lueur d’espoir éclaircir notre horizon politique, nous nous efforçons d’y voir le sens de l’interdit et de la machination.

Résignés face à l’ordre établi, nous fantasmons sur un avenir “nôtre”, sans que nous soyons prêts à nous y engager. Coincés entre le tragique du présent et l’incertain du futur, nous regardons, souvent, l’avenir se construire pour nous, mais sans nous.

S’il est vrai que les séquelles de la décennie noire ou rouge maintiennent des fossés politiques béants entre les citoyens algériens, le Système n’a pas lésiné d’efforts afin d’aménager une domination par les petites peurs, d’hier et d’aujourd’hui. Mais comme à la fin du régime colonial, ce Système vit dans le sentiment que quelque chose au sein de la communauté citoyenne relève de l’inassignable.

Traversée par des doutes, il saisit parfaitement que ses constructions imaginaires et ses représentations symboliques peuvent s’effondrer comme un château de cartes, à tout moment. 

Le Système aura beau exciper une insécurité imaginée ou réelle, coopter des pans entiers de l’élite politico-économique, invoquer la rhétorique de la main étrangère, falsifier l’histoire de femmes et hommes courageux et engagés, proclamer au monde son exemplarité ou subjuguer la Raison religieuse, sa plus grande peur est de voir les Algériennes et les Algériens faire corps dans une montée en citoyenneté de tous.

Alors, pouvons-nous un jour dépasser l’impuissance de notre totalité? Sommes-nous en mesure de diluer nos crispations individuelles dans notre force collective?

L’engagement citoyen porte en lui une puissance intellectuelle, réflexive et porteuse de rêve

 Nous ne pouvons plus nous permettre le statu quo. Nous ne pouvons plus nous permettre cette proximité sans réciprocité qui nous condamne à vivre dans la méfiance et la culture de la défiance.

Est venu le temps du ressaisissement. Celui où hommes et femmes en tant que citoyens et citoyennes soulèvent ensemble, dans un geste sisyphéen, ces barrières qui nous morcèlent.

La confiance en soi est déjà un de nos premiers remèdes. Elle favorisera un dialogue vertueux et une délibération citoyenne agissant directement sur nos armatures psychologiques. Par conséquent, faisons en sorte d’y investir notre temps et nos actions, tout en imaginant l’engagement sous de nouvelles instances.

L’engagement citoyen porte en lui une puissance intellectuelle, réflexive et porteuse de rêve. Il est l’âme même de toute société décente comme le disait Georges Orwell. Dès lors, nous devons avancer en tant que communauté citoyenne en rang serré, et réinscrire l’idée de la grève morale dans des actes d’engagement afin de préparer le terrain à des pratiques politiques directes.

En réalité, l’impuissance dans laquelle nous sommes enclavés porte en elle, déjà, les germes d’une prise de conscience collective et l’émergence d’une Raison citoyenne en perpétuelle construction. Des milliers citoyens à travers le pays s’organisent et œuvrent dans des initiatives spontanées, des projets associatifs structurés et des démarches politiques engagées, traçant la ligne discontinue de la confiance citoyenne. Ils tentent, vaille que vaille, de déconstruire les murs érigés entre nous en dressant leur dessein en puissance fondatrice.

Mais il n’en demeure pas moins que ces idées, projets, initiatives, actions, bref ces engagements sont bien peu nombreux et ne se coordonnent pas encore comme un mouvement intégral du changement.

Mû par une modernité politique qui ne dit pas encore sans nom, notre Algérie, lointaine et prochaine, se construit dès à présent dans l’arène citoyenne. Penser ce monde en éclosion, c’est notamment reprendre confiance en soi et réinscrire l’assurance de notre puissance en autrui.

Si nous faisons en sorte d’agrémenter cette modernité balbutiante en fixant la confiance au cœur de nos engagements, les maillons de la citoyenneté s’enchaineront. Ils restaureront les poutres de nos casbahs imaginaires et ouvriront les portes d’une Grande Maison commune.

À l’intérieur, tel un jet d’eau au centre du patio, la citoyenneté rafraichirait nos espérances et nos mondes. C’est dans cette montée en humanité que les premières lueurs de lumière éclaireront l’avenir de l’Algérie. Gageons que chacun de nous saura réexaminer l’émiettement de nos engagements, toujours insuffisants.