TUNISIE
29/03/2018 23h:36 CET | Actualisé 29/03/2018 23h:42 CET

Sonia M'barek se livre au HuffPost Tunisie pour parler du statut de l'artiste entre le passé et l'avenir

Figure de la chanson arabo-andalouse en Tunisie, universitaire, mainte fois à la tête de festivals dont le plus emblématique est le Festival international de Carthage, ministre de la Culture et de la sauvegarde du patrimoine de janvier à août 2016, Sonia M’barek revêt son habit de docteur en sciences politiques et publie “Le Statut du musicien en Tunisie. Etat des lieux de la politique musicale : Approche sociologique”. 

Sonia M’barek se plaît dans cet exercice et promet d’autres ouvrages à l’avenir. “Le moment est venu pour que j’apporte ma contribution scientifique et culturelle d’une expérience du terrain au niveau national et international à travers l’écrit en tant qu’artiste et en tant que politologue, les deux sont complémentaires”, confie-t-elle au HuffPost Tunisie.

À travers son livre, Sonia M’barek décortique les politiques culturelles depuis
l’indépendance, dresse leurs paradoxes et leurs limites, et propose des pistes pour la refonte des modèles de gouvernance de la culture et la valorisation des métiers artistiques.


La culture : un enjeu de pouvoir


Du règne du président Habib Bourguiba jusqu’à aujourd’hui, les politiques culturelles ont évolué au gré des enjeux de l’époque, ses acteurs et ses contraintes.

“Dès les années 60, la culture était un moyen pour Bourguiba pour assoir la
souveraineté de l’Etat. La culture était un vecteur d’unité nationale dans une période où tout était à construire”, explique Sonia M’barek.


Chedli Klibi, Mahmoud Messadi, Habib Boularès, et Bechir Ben Slama étaient, selon elle, les premiers artisans de cette politique culturelle. “Ils avaient une vision alliant la culture et l’éducation au développement sociétal”, note-t-elle, en insistant sur “l’homogénéité” de l’élite de l’époque.


Mais L’État de Bourguiba était devenu le seul dispensateur des valeurs et des pratiques culturelles. Il légifère, organise et produit en la matière, mais se contente de trois secteurs: la musique, le théâtre et le cinéma, en marginalisant d’autres arts comme la danse, l’art plastique, les arts populaires et autres.
L’artiste parle néanmoins d’une embellie culturelle durant deux décennies de l’ère bourguibienne.

Exclusivement organisé par l’Etat, la culture est plus que jamais un
enjeu de pouvoir.

Un fait accentué sous la présidence de Ben Ali. Deux phénomènes caractérisent cette époque : une massification des pratiques culturelles avec une multiplication des festivals et une mobilisation des artistes- acteurs passifs du dit changement- et une pléthore de lois et de consultations successives en vue d’améliorer et de protéger les droits des artistes et pour répondre aux diverses maux du secteur culturel. Tout cela en l’absence de liberté d’expression.

Le total décalage entre le discours et la méthode n’a pas conduit au renforcement de la liberté créatrice mais bien au contraire. Il a engendré une paralysie du souffle innovateur, précise Sonia M’barek.

“La mobilisation des artistes était accompagnée d’une politique de saupoudrage et de massification festivalière, conduisant à une standardisation des pratiques artistiques.

Les pratiques musicales constituent en nombre celles qui ont connu sous la première République et encore aujourd’hui la plus forte progression notamment depuis les années 1980, et cela à un triple niveau.
D’abord au niveau de la musique enregistrée et la pluralité des supports de diffusion, le développement des médias, ensuite la prolifération des festivals internationaux, nationaux, régionaux et locaux dédiés à la musique à plus de 70%. Également l’augmentation du nombre de détenteurs de la carte professionnelle et artistique passant de 4000 en 1986 à plus de 14000 en 2016, sans oublier l’augmentation fulgurante des pratiques musicales en amateur. Cette situation a accentué la précarité du statut professionnel du musicien ”, affirme-t-elle.

La culture continue à être un enjeu crucial après la révolution, souligne M’barek: ”Entant qu’outil incontournable pour la sensibilisation aux valeurs démocratiques, à partir de la culture, on va pouvoir construire un nouveau projet sociétal inclusif, combinant entre droit à la culture et citoyenneté, valorisant le capital humain, à travers le savoir la créativité, la diversité et l’innovation. Ce projet est au centre du processus de la transition démocratique. C’est à travers la culture et l’éducation que les mentalités évoluent”, insiste-t-elle.

Elle souligne l’importance de ces deux piliers pour enraciner une culture démocratique d’où la nécessité qu’ils soient épargnés par la politique
politicienne et les querelles de pouvoir, fait-elle savoir: “Ces deux ministères ne  doivent pas être politisés”, lance-t-elle.


Conférer un statut à l’artiste


Alors que les politiques culturelles ont été lancées depuis l’indépendance, la question du statut de l’artiste a été occulté. La loi qui régit l’octroi des cartes professionnelle et artistique donnant l’accès à la profession musicale par exemple date de 1969.


Pour elle, le système des cartes professionnelles dans sa version actuelle est désuet et à abroger car en décalage avec la Constitution du 26 Janvier 2014 qui consacre dans son article 42 la liberté de création et le droit à la culture.

Elle évoque notamment la problématique de la distinction à travers la carte entre les artistes amateurs et les artistes professionnels ainsi que la marginalisation de certains arts comme l’art de rue, la danse et les arts plastiques .

“La relation contractuelle doit prévaloir à mon avis”, dit-elle.


Autre problème qu’elle a relevé, la précarité des artistes au niveau de la rémunération, de la couverture sociale, de la protection de leurs droits matériels et moraux qu’ils soient interprètes ou auteurs etc, en insistant sur le fait qu’elle a tenu à y remédier quand elle était au ministère, en proposant le projet de loi sur le statut de l’artiste et les métiers artistiques.

“L’artiste a le droit à une vie digne et à statut décent”.

Et d’ajouter: “Le projet de loi que j’avais initier avait pour objectif fondamental la reconnaissance de la contribution des artistes et des travailleurs culturels à l’enrichissement politique, social, économique, industriel, technologique, en consacrant leur liberté d’expression. Il s’agissait d’améliorer la situation professionnelle en mettant en place des mesures légales reconnaissant la triple dimension du statut professionnel de l’artiste, en matière de droit au travail, de droits sociaux, et de droits d’auteur et interprète”, affirme-t-elle.


Quel rôle pour les artistes?


L’artiste a des droits mais aussi des devoirs. Pour Sonia M’barek, il est temps de se défaire de la logique d’assistance et de clientélisme, de se construire individuellement puis dans un deuxième temps de demander l’appui institutionnel.

Pour cela il faudrait des cahiers de charge précis conformes aux normes internationales, que les législations et les guides accompagnant les projets artistiques soient à la portée de tous pour mettre tout le monde sur un même pied d’égalité.

Elle a salué des exemples à suivre tels que l’initiative de la fête des Bergers de Adnen Helali à proximité de Jbel Sammama, le projet Cinévog de Moncef Dhouib et bien d’autres projets portés par des mécènes, ou même des artistes qui se sont pleinement investis depuis des décennies dans la production et la diffusion théâtrale ou cinématographique, etc. 


Qu’en-est t-il des lobbies, du réseautage pour l’octroi des subventions de l’Etat? L’ancienne ministre avance que “comme tout domaine, il y a des réseaux, des lobbies”, mais insiste sur la nécessité du renforcement de la transparence, et de la redevabilité en la matière pour construire un nouveau contrat de confiance.

“L’opinion publique a le droit de savoir où va l’argent, pour en faire quoi et avec quel résultat. C’est ce que j’ai mis en place au ministère”.

Dans la vidéo ci-dessous, Sonia M’barek s’exprime sur les polémiques autour de la Cité de la culture et du Festival international de Hammamet, sur l’avenir du Festival de Carthage, les artistes sous l’ancien régime...

 

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