ALGÉRIE
12/05/2019 21h:22 CET | Actualisé 13/05/2019 10h:11 CET

Sonatro : Comment le décès d’un ancien syndicaliste a déclenché un mouvement de protestation à Reghaïa

Dans la banlieue est d'Alger, les employés de la Société nationale de grands travaux routiers ne comptent plus se taire. Reportage.

Hamdi Baala
Les employés de la Sonatro organisent un rassemblement de protestation au siège de la direction générale de l'entreprise, le 12 mai 2019.

Les employés de la Société nationale de grands travaux routiers (Sonatro) ont organisé dimanche 12 mai un rassemblement de protestation à Alger, un énième sit-in depuis le décès le mois dernier d’un ancien syndicaliste lors d’une réunion de dialogue.

Pour près de 900 travailleurs de la Sonatro à travers l’Algérie, la matinée de dimanche ouvrait un deuxième mois de protestation. La mort le 8 avril dernier au sein de la direction générale de Fodil Mansouri, ancien syndicaliste populaire parmi les employés, a déclenché cette vague de rassemblements.

Quelques dizaines d’employés se sont rassemblés dès 8H30 à l’entrée du siège de la direction générale de l’entreprise à Reghaïa, dans la banlieue est de la capitale. Sous le soleil déjà tapant de ce 7e jour du Ramadan, ils parlent doucement entre eux ou aux journalistes venus couvrir la protestation.

Ils insistent sur le fait qu’il s’agit d’un rassemblement et non d’une grève. Ils décrivent la « tyrannie » d’un environnement de travail qu’alimente un cumul de plusieurs années d’injustice et de dépassements.


Ils accablent l’administration, à sa tête le directeur général Mohamed Remini. Sur le mur de l’accueil de la Sonatro est accroché un article de magazine avec un portrait du DG titré: «La Sonatro dans mon cœur ». Dans le cœur de ses employés, c’est pourtant la «qonta» (l’angoisse).

« Son portrait n’est pas seulement à l’accueil, c’est partout dans l’entreprise ou plutôt dans le royaume, comme le portrait de Bouteflika », ironise un jeune employé. 

La miniature d’une révolution populaire

Les employés devenus ainsi des syndicalistes dans l’âme pas encore formalisés dénoncent par ailleurs le leadership du syndicat, affilié à la centrale UGTA. Selon eux, ce dernier est acquis à la direction générale depuis que M.Mansouri a été poussé à la sortie par un « coup monté » en 2013.

“Depuis que les nouveaux syndicalistes sont là, ils ne font que punir et virer des travailleurs”, affirme Sid Ali Mohamed, un conducteur des travaux à la Sonatro.

Hamdi Baala

 

D’autres témoignent qu’ils ont écopé de mises à pied ou de questionnaires pour avoir “posé une main sur la joue” ou encore pour avoir parlé à un collègue en présence du directeur. “Même les privés n’abusent pas ainsi”, s’indigne un jeune employé.

Entreprise publique créée en 1968, la Sonatro a longtemps été la référence à l’échelle nationale en matière de travaux routiers, autoroutiers et aéroportuaires. L’établissement a réalisé les aérodromes de la majorité des aéroports en Algérie et même celui de Koffra en Libye. 

Au sommet de sa gloire, la Sonatro employait plus de 6000 travailleurs. Puis la crise des années 90 et les privatisations sont passées par là et aujourd’hui, ce chiffre a été divisé par six. Certains évoquent le problème du recours abusif aux contrats à durée déterminée, renouvelables tous les trois mois et affirment que certains de leurs collègues ont travaillé jusqu’à 12 ans sous cette forme.

Ils exigent aussi le départ de Mohamed Remini, le directeur général de la Sonatro qu’ils accusent de favoritisme et d’abus de pouvoir.

“Ce n’était pas notre revendication au début, mais comme l’administration ne veut pas prendre en charge nos demandes, il faut qu’il parte aussi”, explique une technicienne de l’entreprise.

“Il est comme Gaïd Salah, il ne fait que gagner du temps face à la contestation”, ajoute un agent de sécurité, faisant un parallèle entre la situation dans l’entreprise et les discours du chef d’état-major de l’armée vis-à-vis des manifestations en cours depuis le 22 février.

“Le DG et tous les cadres dirigeants, yetnahaw gaâ”, balance sa collègue, poussant la comparaison jusqu’à emprunter un des slogans phares de la révolution.

Les employés parlent aussi des souffrances de leurs collègues d’autres filiales dans le pays, notamment celles du sud où l’entreprise ne leur fournit même pas de repas.

“Les gens qui sont affectés au Sud, sans aide ni promotion, nous les appelons dans le jargon de l’entreprise : les détenus de la prison”, ricane un autre protestataire.

Bras croisés et mines frondeuses, les protestataires dénoncent une « gestion catastrophique » et évoquent des salaires misérables pour des personnes qui ont passé jusqu’à 25 ans dans l’entreprise, alors que les cadres dirigeants touchent des millions en primes selon eux.

Pour Sid Ali Mohamed, la solution réside dans la tenue de nouvelles élections pour remplacer le leadership actuel du syndicat afin que leurs préoccupations soient réellement entendues.

 

“Le Zaïm”

 

Fodil Mansouri, ancien syndicaliste, avait 54 ans avant de mourir d’une crise cardiaque. Les circonstances de sa mort ont déclenché cette mobilisation.

“Avant sa mort, on avait peur. Mais maintenant, on s’en fout. On s’est libéré car on n’a plus rien à perdre”, assène une employée aux ressources humaines de la Sonatro.

Employé de l’entreprise depuis 1992, il s’est battu pour arracher une prime de 9000 dinars pour chacun de ses collègues lorsqu’il a été secrétaire général du syndicat entre 2012 et 2013, entre autres acquis.

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Fodil Mansouri en grève de la faim au siège de la Sonatro à Reghaïa, quelques jours avant son décès. 

 

Le surnommé “le Zaïm” par ses collègues était un homme très apprécié. Ils évoquent son souvenir avec beaucoup d’émotion.

Pour ses collègues, M. Mansouri a été victime d’un complot monté par l’administration de l’entreprise afin de l’écarter du syndicat. Il a été poursuivi en justice en 2013 pour abus sexuel présumé sur mineur, avant d’être innocenté. Mais entre temps, il a été écarté de la tête du syndicat et a contracté des problèmes cardiaques.

M. Mansouri participait le 8 avril dernier à une réunion de dialogue entre l’administration et le syndicat, en présence du directeur général. L’ancien syndicaliste était revenu quelques jours plus tôt de Tindouf où il habitait afin de tenter de récupérer le syndicat. Il avait mené une grève de la faim pendant plusieurs jours.

 

« Il connaissait la loi, contrairement à eux. Les membres du syndicat lui ont manqué de respect lors de la réunion», affirme Farid Aoudia, mécanicien à la Sonatro présent ce jour-là à la réunion.

Selon ce dernier, deux membres du syndicat ont provoqué Fodil Mansouri qui a succombé à une crise cardiaque. « Ils l’ont laissé là par terre et sont partis manger », témoigne-t-il. L’ambulance de l’entreprise n’a pas été déployée pour le sauver. A l’arrivée de la protection civile il était déjà mort.

Nos requêtes de rencontrer le directeur général Mohamed Remini pour discuter de la situation sont restées sans réponse.

 

“Où sont vos représentants ?”

 

Vers 11 heures, le président du Conseil d’Administration de la Sonatro, Mohamed Bouchama, est descendu voir le rassemblement.

“Réunissez vos revendications et nous allons en discuter”, répond-il à des protestataires qui lui parlent des humiliations que font subir des cadres de l’entreprise à des employés.

Il leur reproche de ne pas avoir de représentants, alors que les employés accusent le leadership actuel du syndicat de défendre les intérêts de l’administration plutôt que les leurs.

“Présentez-nous quatre ou cinq représentants, comme jeudi dernier. Nous ne pouvons pas discuter comme ça avec tout le monde”, ajoute M. Bouchama.

Les employés estiment qu’il s’agit d’une tentative de gagner du temps et entendent poursuivre la protestation. Certains veulent s’adresser directement au ministère des Travaux publics.