28/09/2018 15h:50 CET | Actualisé 01/10/2018 10h:41 CET

Sommet WIA: "En Afrique du Nord, le taux d'entrepreneuriat des femmes est plus faible que dans le reste du continent" (ENTRETIEN)

Des disparités persistent en Afrique, "terre promise de l'entrepreneuriat féminin".

Drazen_ via Getty Images

ÉCONOMIE - Avec 24% de femmes africaines créatrices d’entreprises, soit le taux le plus élevé au monde, et une femme sur trois déclarant avoir un projet de création d’entreprise, le continent africain est en voie vers l’émancipation selon une étude du cabinet Roland Berger menée pour l’initiative de développement économique des femmes “Women In Africa”, dont le sommet annuel se tient à Marrakech jusqu’au 29 septembre.

En tête devant l’Amérique latine et les Caraïbes (17%), l’Amérique du Nord (12%) et l’Europe et l’Asie centrale (8%), le continent africain concentre ainsi le plus fort taux de création d’entreprises par des femmes. Jusqu’ici, outre les rapports de The Global Entrepreneurship Monitor (GEM), qui ne couvraient que 19 des 54 pays africains entre 2012 et 2017, peu de données et statistiques dressaient un état des lieux de l’entrepreneuriat des femmes en Afrique.

Basée sur des données socio-démographiques de la Banque mondiale et sur quinze indicateurs tels que les niveaux d’éducation, la facilité de création d’une entreprise ou les taux de fertilité, l’étude de Roland Berger fait une estimation du taux d’activité entrepreneurial féminin total des pays africains mais relève toutefois certaines disparités, paradoxes et obstacles pour ces femmes qui démarrent une activité avant tout pour assurer un moyen de subsistance.

Dans un entretien accordé au HuffPost Maroc, Anne Bioulac, directrice générale de Roland Berger France, insiste sur la nécessité d’accompagner les Africaines, “exemples pour toutes les femmes dans le monde”, et revient sur ce rapport réalisé au printemps 2018.

HuffPost Maroc: Votre étude évoque certaines disparités avec notamment 26% de femmes entrepreneurs en Afrique subsaharienne contre 8% en Afrique du Nord. Comment expliquez-vous cet écart assez important? 

Anne Bioulac: Lors de l’étude, nous avons remarqué que le taux d’entrepreneuriat dans les pays anglophones, francophones et lusophones n’étaient pas si différents, avec respectivement 27%, 26% et 22% de femmes créatrices d’entreprises. En Afrique du Nord, les taux sont beaucoup plus faibles avec seulement 8% de femmes entrepreneurs. ll y a un écart évident et nous nous sommes rendu compte qu’il n’avait pas de lien avec la langue mais plutôt avec la richesse, l’éducation et le taux d’alphabétisation, moins développés dans les pays subsahariens où les femmes entreprennent davantage car elles n’ont rien à perdre, elles n’ont pas accès au marché de l’emploi donc elles se créent leur propres opportunités. En revanche, en Afrique du Nord, les femmes travaillent moins, c’est notamment lié à la culture et à la religion, on pousse moins les femmes à travailler. 

Les données (PIB, indice de développement...) indiquent qu’il y a une dynamique et une croissance dans les pays anglo-saxons moins développées que chez leurs homologues francophones, pourtant votre rapport semble dire que la comparaison entre les deux zones linguistiques est “démodée”, pourquoi?

Ce que révèle l’enquête c’est que chez les femmes des deux zones, l’état d’esprit entrepreneurial est le même, l’écart est presque inexistant donc la comparaison semble démodée. Cependant -et c’est une question d’éducation- il est vrai que dans les systèmes français, on sanctionne alors que dans les systèmes anglo-saxons, on encourage, on ose et ça peut complètement changer le rapport au travail et au monde de l’entreprise. 

WIA 2017

Vous parlez de facteurs culturels et religieux qui freinent les femmes nord-africaines à se lancer dans l’entrepreneuriat. C’est une indication plutôt intuitive que scientifique finalement? 

Déjà, il faut savoir que le taux d’entrepreneuriat est faible car l’Afrique du Nord est plus riche que le reste du continent. Et dans les pays riches, les femmes entreprennent moins car elles ont accès au marché de l’emploi plus facilement, dans une économie plus formelle, avec moins de prises de risques pour faire vivre leur famille et leurs enfants. Dans ces pays-là, on se retrouve avec à peu près 40% des femmes entrepreneurs parmi le taux de femmes qui travaillent alors que partout ailleurs, on a un taux de 50% environ. A titre comparatif, la situation en France n’est guère différente avec un taux de femmes entrepreneurs de 7%. Elles ont une situation et un emploi qui permettent de subsister aux nombreux besoins, même si elles gagnent moins bien leur vie que les hommes.

Dans les pays où le taux d’entrepreneuriat est fort, à part la nécessité de créer une activité génératrice de revenus, y a-t-il d’autres facteurs qui motivent les femmes à entreprendre? 

Au Nigéria, par exemple, où il y a une forte concentration de femmes entrepreneurs, il y a plus d’infrastructures donc elles vont surtout entreprendre dans la tech et le digital alors que dans la majorité des pays africains, beaucoup de femmes s’investissent dans le social, dans le développement écologique, l’éducation, l’agriculture... Elles s’engagent dans des domaines au service de la société, sûrement plus prioritaires que le domaine tech qui est créateur de valeurs pour la valeur. La femme entrepreneur africaine, qui évolue surtout dans une économie informelle, est très impliquée dans la communauté. Je pense qu’il y a véritablement une leçon à tirer de l’expérience féminine africaine. Elles sont capables d’entreprendre, elles ont un gros potentiel de créativité plus libéré qu’ailleurs. Leur détermination paye et les chiffres le prouvent, elles créent de la richesse sur le continent avec 150 à 200 milliards de dollars de valeur ajoutée. Ce n’est pas un revenu négligeable pour l’économie africaine. Malgré certaines disparités, les femmes entrepreneurs africaines transforment le continent.

Cependant, selon votre étude, 39% des femmes entrepreneurs cessent leur activités car peu profitables et 15% n’ont pas accès aux financements nécessaires. Malgré les progrès, des inégalités persistent. Comment briser le plafond de verre et permettre à toutes les femmes africaines de développer leurs activités et de les faire prospérer?

Il faut avant tout que les femmes travaillent sur elles-mêmes et prennent conscience de leur potentiel. Le rôle social est important, l’éducation aussi. Ensuite, il faut de l’aide et de l’accompagnement, qui ne sont pas toujours à disposition. Il faut pousser la création d’associations de soutien et de partage. Les hommes sont bien plus présents dans les réseaux, sont plus connectés alors que les femmes avancent souvent seules. Il est très compliqué pour elles de lever des fonds et de savoir vendre leur projet pour trouver des investisseurs car il y a toujours un doute sur les performances et les capacités des femmes à tenir une entreprise. Les principaux enjeux sont donc d’aider ces femmes à pouvoir s’intégrer dans le monde financier et économique majoritairement masculin, de les former, créer des incubateurs et structurer des réseaux notamment grâce au numérique.