TUNISIE
07/06/2019 11h:08 CET

Sommet des deux Rives - Patricia Ricard, cheffe de file de la délégation française: "Ce Sommet permettra de créer une génération solidaire" face aux enjeux de la région

"Nous ne nous en sortirons qu’en échangeant nos savoirs et en créant une génération liée par la volonté commune d’aller sur les chemins de résilience"

FRED DUFOUR via Getty Images

Annoncé à Tunis en début d’année par le président français Emmanuel Macron, le sommet des deux rives de la Méditerranée ou Forum de la Méditerranée est en phase de finalisation.

Après les différents forums thématiques sur “l’Energie”, “la jeunesse, l’éducation et la mobilité”, “l’économie et la compétitivité”, “Culture, médias, tourisme” et “Environnement et développement durable”, réunissant près de 200 personnes représentant la société civile de 5 pays du nord et des 5 pays du sud de la Méditerranée, le Forum de Tunis, qui se déroulera les 11 et 12 juin, viendra en faire la synthèse et retenir les projets concrets à mettre en place.

Chaque État du dialogue 5+5 a suggéré dix personnalités issues de la société civile, l’une d’entre elles dans chaque pays est désignée chef de file. Il s’agit de Patricia Ricard pour la France.

Présidente de l’Institut océanographique Paul Ricard, la petite fille de l’industriel français, s’est dès son plus jeune âge engagée dans la défense de l’environnement, faisant de la mer, son cheval de bataille, et ce dès le début des années 1990.

Face aux différents dangers qui guettent la Mer Méditerranée et en marge du Forum de Tunis, Patricia Ricard a accepté de répondre aux questions du HuffPost Tunisie. Interview.

HuffPost Tunisie: En quoi le sommet des deux Rives est important en termes de développement durable?

Patricia Ricard: Le Sommet des deux Rives est important en termes de développement durable car la communauté scientifique a toujours dit que la mer Méditerranée, qui est une mer fermée, entourée de ces deux Rives et avec une partie Occidentale et une partie Orientale, était un Océan modèle dans l’approche “activité humaine et impact sur le milieu marin”. C’est une région qui va de toute façon être fortement impactée par le changement climatique et par le stress hydrique mais c’est également une région qui, depuis des temps millénaires, a su répondre à la rareté de l’eau ou encore aux chaleurs importantes. Nous pensons notamment aux habitats sobres en énergie, conçus avec des matériaux locaux et qui aujourd’hui sont peut-être plus performants que des airs conditionnés pour maintenir les habitations à des températures constantes et agréables.

Par ailleurs, la nécessité de prendre en charge la conservation et la protection de la faune méditerranéenne et de la mer Méditerranée dans l’ensemble de son écosystème ne pourra être atteinte que par la collaboration des pays concernés.

On remarque aujourd’hui également de grandes ruptures sociales et techniques sur les deux rives et ce Sommet va en partie permettre, en partageant les visions, les approches, les projets ainsi que les efforts de créer une génération qui soit à la fois à cheval sur les deux rives, bien dans sa culture mais également en connexion avec la génération de la rive opposée. Seul cela nous permettra de créer d’une génération solidaire, capable d’affronter ces enjeux et surtout de donner naissance à une civilisation de résilience et de réconciliation.

Quels sont les enjeux qui pourraient, dans ce sens, trouver autant écho du côté de la rive nord que de la rive sud?

Notre prise de conscience des changements globaux, et des changements climatiques en particulier, a bouleversé notre paradigme par rapport à la nature et à nos modes de vie et de consommation.

On voit aujourd’hui revenir l’importance des circuits courts, du local, de la traçabilité des produits que l’on va consommer. Et je crois que dans la rive sud, cette approche du local est beaucoup plus forte et qu’elle peut fortement inspirer la rive nord ; nous savons par exemple aujourd’hui qu’en matière de pollution dans le domaine textile ce sont plutôt les nanoparticules de nylon ou de plastique issus des vêtements qui en sont à l’origine, tandis que les vêtements issus de matériaux biosourcés, comme le lin, le chanvre ou le coton, sont effectivement beaucoup moins néfastes pour la vie marine.

Zoubeir Souissi / Reuters

 

En revanche je crois qu’il y a encore une technicité sur la rive nord qui pourrait faire l’objet d’un transfert de compétences, d’autant plus qu’il y a des différences et disparités en termes de réglementations, et qu’aujourd’hui un équilibre vertueux dans une approche win-win entre des travaux prospectifs sur la rive nord et des démonstrateurs/proof of concept sur la rive sud. En tout cas ce qui est à retenir, c’est que nous ne nous en sortirons qu’en échangeant nos savoirs et en créant une génération liée par la volonté commune d’aller sur les chemins de résilience.

Aujourd’hui la rive nord semble plus au fait écologiquement que la rive sud, ne serait-il pas difficile de faire émerger une vision commune?

Je crois que cela serait une grave erreur que de confondre développement durable, écologie, biodiversité et climat. Je vois sur la rive nord beaucoup de mesures d’adaptation, mais elles ne sont pas toujours des mesures d’atténuation ; paradoxalement, dans la rive sud des approches plus locales et traditionnelles vont être souvent plus protectrices pour la biodiversité. Les grandes pratiques intensives agricoles de la rive nord, à grand renfort d’intrants chimiques que ce soit le glyphosate ou les pesticides et engrais, sont évidemment plus néfastes qu’une approche locale et traditionnelle d’une agriculture respectueuse des écosystèmes.

FADEL SENNA via Getty Images

 

Il faut bien comprendre aujourd’hui que l’avenir de notre planète s’inscrit dans un nexus océan-climat-biodiversité dont la zone méditerranéenne occidentale peut être le parfait exemple.

Toute initiative, approche et étude économique doit donc garder très fortement en mémoire cette triple approche et pour les océans, se demander: est-ce que ce que je fais a un impact sur la vie marine, sur la biodiversité? Suis-je dans une situation d’atténuation et d’adaptation au changement climatique?

En insistant très fortement sur l’atténuation, car c’est ce qu’on voit le moins en ce moment.

Il nous faut également nous souvenir que ce sont les écosystèmes marins, les posidonies ou le phytoplancton par exemple, qui vont avoir un impact très fort sur la captation et le stockage du carbone, mais également dans la production d’oxygène.

Donc oui, effectivement, ce Sommet des deux Rives peut être un remarquable tremplin pour mettre en place des projets et des visions tout à fait cohérents avec ce triple challenge.

Vous avez évoqué à de nombreuses reprises le concept de biomimétisme, pouvez-vous nous en dire plus?

Il s’agit tout simplement d’intégrer le fait que la nature est porteuse de solutions. Je dis toujours que la nature nous donne des leçons de futur. Aujourd’hui la plupart de nos réponses sont des réponses technologiques alors qu’en fait le biomimétisme consiste à observer les trois éléments et sciences fondamentales du vivant: la physique, la chimie et la biologie.

Je vais reprendre l’exemple de la climatisation. Les lois de la physique vous montrent qu’effectivement, les murs épais, des toits en coupole et des matériaux locaux avec éventuellement des capacités réfractaires à la chaleur vont être bien plus impactant qu’un air conditionné domotique branché sur votre portable.

Je crois que la rive Nord s’est un petit peu perdue dans les “techs”, beaucoup d’investissements ont été faits ces dernières années sur le numérique et le digital, mais ils doivent demeurer des outils au service de la transition écologique et énergétique, et ne doivent en aucun cas devenir un accélérateur d’une consommation dont on connaît aujourd’hui les effets néfastes et qui peut en plus accélérer une double peine sociale, les inégalités environnementales et climatiques étant plus fortes pour les populations les plus vulnérables.

Milos Bicanski via Getty Images

 

Un lien semble être brisé entre l’Homme et la nature. Comment faire pour renouer ce lien?

Tout simplement en montrant le côté remarquablement efficace et efficient, voire rentable, des solutions fondées sur la nature, puisque ce sont tout d’abord des solutions demandant des investissements moindres. Elles sont également généralement sobres en énergie et en travaux d’infrastructures. Elles ramènent au local et à l’humain et sont des solutions éminemment résiliantes.

Il faut aujourd’hui comprendre que le sort de la nature et le sort des sociétés humaines sont parfaitement liés et je crois que nous assistons aujourd’hui à une révolution copernicienne dans notre rapport au vivant. Nous avons compris que les écosystèmes, les espèces et les espaces étaient des fondamentaux sans lesquels nos sociétés humaines ne pouvaient survivre. Je pense que c’est effectivement le fruit d’une prise de conscience qui a commencé il y a un demi-siècle.

Comment les entreprises peuvent-elles s’inspirer de la nature dans le cadre du développement durable?

Cela peut se faire à tous les niveaux.

Au niveau des formes si elles sont dans de la production d’objets utilitaires: elles peuvent s’inspirer des systèmes si elles sont dans la production de systèmes un peu plus complexes ou de mécaniques.

Mais surtout je pense qu’une entreprise peut s’inspirer également du management de la nature, puisque si vous regardez de plus près, la nature est une société idéale et une entreprise extrêmement bien gérée car il n’y a pas stocks, jamais de pénurie, les matériaux sont locaux, tout ce qui est produit est parfaitement recyclable et non-toxique et il y a une très grande diversité dans les écosystèmes.

Je dirai même plus, l’observation des écosystèmes complexes comme des forêts ou des fonds marins nous montre que c’est la différence au sein de ces écosystèmes qui fait l’excellence et la résilience. Je crois que nous avons encore beaucoup à apprendre de la nature, car nous avons encore plutôt nous tendance à avoir des entreprises qui vont être mono-produits avec des économies d’échelle favorisant l’approvisionnement lointain voire l’outsourcing et prônant un management avec des individus souvent formatés par des formations et points de vue identiques. Aujourd’hui, une entreprise classique est très éloignée des dynamiques positives fertiles des écosystèmes. On voit d’ailleurs que les incubateurs et les approches plutôt de start-ups se dirigent de façon parfois inconsciente, mais bien réelle vers cette approche écosystémique d’inter-indépendance.

La nature est-elle un business rentable?

La nature est un business rentable si tant est que nous remplacions le mot “business” par le mot ”échange”, et que nous y intégrions une absolue nécessité de solidarité. Car dans la nature si vous voulez rester dans un écosystème, aussi vertueux et fertile soit-il, vous ne pouvez y rester que si vous participez à l’effort, consacrez une partie de votre richesse, réserve et ressource à l’équilibre de l’écosystème.

Je pense donc que le mot “business” est un mot à bannir et qu’il nous faut revenir à des échanges responsables et solidaires.

 

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