29/10/2018 12h:21 CET | Actualisé 29/10/2018 12h:21 CET

Sommes-nous face à une loi de finance court-termiste et "populiste"?

"Pourquoi continuer à se servir de la même soupe et s’attendre inlassablement à des résultats différents?"

AIC Press

ÉCONOMIE - Entre 1960 et 1980, le taux d’investissement des dragons asiatiques se situait en moyenne à 30% du PIB. Quelques années plus tard, ces pays sont parvenus à accomplir leur miracle économique. Avec un effort d’investissement relativement supérieur à celui observé dans ces pays, le Maroc a exprimé depuis plusieurs années sa volonté de mettre en place un modèle de croissance boosté par l’accumulation du capital. Dès lors, le taux d’investissement est passé de 25% en 2000 à 33% en 2018. 

Cet effort retentissant - principalement le fait de l’État et des entreprises publiques - devrait normalement hisser l’économie marocaine au rang des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure ou du moins, réduire massivement l’écart de convergence vers les pays de l’Europe du sud. Hélas, cela n’a pas eu lieu!

Le taux de croissance moyen du PIB par habitant sur la période 2000-2015, qui peut caractériser un cycle économique complet (expansion, contraction), s’est établi à 3,3%, un retour sur investissement qui reste visiblement en deçà des aspirations. Cette donne fait qu’aujourd’hui, un Marocain mène un niveau de vie comparable à celui constaté en France en 1950 et a un pouvoir d’achat cinq fois moins important que son voisin espagnol. L’économie marocaine converge, mais très lentement, vers les économies environnantes d’Europe du sud.

En arrivant à fin 2018, l’économie nationale, après avoir joué l’essentiel de ses cartes, franchit un palier décisif. L’argent investi massivement ces 15 dernières années a bel et bien un coût, c’est l’endettement qui commence à frôler un niveau partiellement préoccupant. Dans ce sillage, les décideurs économiques, se déclarent conscients de la nécessité de revoir le modèle de développement actuel, jugé désuet et incapable de répondre positivement aux pressions démographiques et aux transformations économiques mondiales (digitalisation et économie collaborative), sans pour autant braquer suffisamment d’éclairages sur les outils mis au point pour arriver à cette fin. 

Parmi les outils dont dispose le ministère de l’Économie arrive, en premier lieu, la loi de finance, à laquelle est confiée l’implémentation et le déploiement de la philosophie économique de l’État en matière de choix d’investissement, de relance ou d’austérité. La dernière version de 2019, telle qu’elle a été dictée par M. Benchaâboun, récemment nommé à la tête du ministère, présente quelques paragraphes radieux comparativement avec celle de son prédécesseur (légère hausse du budget de l’éducation, baisse de l’IS pour les entreprises réalisant moins d’un million de dirhams, relèvement du plafond de financement des associations de microcrédit...) et d’autres inquiétants comme le retour aux niveaux affligeants des dépenses supportées par le creusement du déficit, comme c’était le cas en 2012 et dont les effets néfastes continuent de persister.

Toutefois, au niveau du contenu, et plus particulièrement en matière d’investissement, ce projet de loi conserve presque la même ossature que les précédents, en allouant encore une fois la part léonine de l’investissement du budget général aux établissements et entreprises publiques (à peu près 100 milliards de dirhams, soit le quart des recettes collectées) au détriment, par exemple, du budget du gouvernement qui malgré une légère amélioration demeure tout de même limité (77 milliards de dirhams). Une structure budgétaire qui interpelle en premier lieu le décideur économique sur cet enthousiasme et cette générosité qui n’a pas de limites envers une partie de notre appareil productif qui s’est montrée pas mal de fois incompétente. Le dernier rapport de la cour des comptes devant les deux chambres en est la preuve palpable. Alors, pourquoi donc continuer à se servir de la même soupe et s’attendre inlassablement à des résultats différents?

Des entreprises publiques plombées par la mauvaise gouvernance, et ruinées par l’endettement

Alors que les Établissements et entreprises publics (EEP) accaparent l’essentiel de l’accumulation du capital physique depuis le début des années 2000, les gains de productivité qui découlent de cet investissement et qui nous renseignent sur le gain obtenu d’un dirham investi de plus ne font que baisser d’une année à l’autre.

Ce constat a été confirmé depuis le milieu des années 2000, date qui coïncide avec le lancement des grands chantiers de développement sectoriels, où pour la première fois, l’investissement public partage par moitié la formation brute du capital fixe avec le privé (50/50). Depuis ce temps, les gains de productivité suivent un rythme baissier; il aurait donc fallu plus d’accumulation de capital pour réaliser moins de croissance économique.

Malgré la gravité de cette donne, le décideur national, au lieu de s’arrêter sur les failles et les manquements qui font que l’argent public alloué ne tient pas ses promesses, a par contre continué à injecter davantage de capitaux dans le bilan des EEP pour ainsi combler leur faible productivité. Cette opération n’était pas sans conséquence directe sur le déficit du trésor, et sur le passif des EEP qui, tout en améliorant leur structure du capital par de savoureuses quantités d’argent public versées annuellement, voient leur accès à l’endettement extérieur facilité par l’État.

Aujourd’hui, les EEP se trouvent endettés à hauteur de 277 milliards de dirhams (54% est la part de la dette extérieure). Avec l’endettement du trésor, la dette publique s’élève à 83% du PIB, un niveau certainement élevé par rapport au taux moyen de l’ordre de 50% dans les pays émergents.

En matière d’investissement, la loi de finance actuelle reprend les errements des précédentes

En l’absence d’un renouvellement des règles de jeu de l’économie nationale, en l’occurrence, la modernisation de la gouvernance des EEP et le basculement vers une accumulation du capital immatériel (capital humain, social et institutionnel) au lieu du capital physique (machine, bâtiments...), les efforts d’investissement, dans le cadre d’une politique de relance financée par l’endettement, seront non seulement vains, mais aggraveront encore plus la dette publique et par conséquent mettront en péril l’équilibre macroéconomique.

En outre, le grand montant alloué aux EEP pour la réalisation des investissements, souvent arrosés par des intérêts personnels ou bureaucratiques contradictoires avec les règles de la bonne gestion des fonds publics, ligote la marge de manœuvre du gouvernement puisqu’en effet, seulement 77 milliards de dirhams sont consacrés à l’État sur une enveloppe de 195 milliards de dirhams, soit approximativement le 1/3 qui est pratiquement sous son contrôle, et ensuite sape toute possibilité d’épargne des agents économiques, en particulier de celle des ménages et du secteur privé, qui à leur tour se trouvent dans l’obligation d’aller s’endetter davantage. Leur niveau d’endettement préoccupant explique en grande partie les retards de paiements inter-entreprises, une situation qui alimente l’attitude frileuse des banques marocaines face à l’octroi du crédit qui s’inscrit dans une tendance baissière depuis 2011.

Bref, il faut dire que ce compte-rendu décevant qui, à travers la nouvelle loi de finance, se dit solidaire, continue de se dresser contre le bon sens et au détriment du secteur privé, du budget du gouvernement, du déficit budgétaire, de la concurrence, de l’endettement et du capital immatériel. Et sans les augures d’une croissance économique forte et inclusive, les conséquences d’une telle politique court-termiste et “populiste” seront douloureuses et les effets ne se feront sentir que dans les prochaines années.

Vers un renouvellement des règles du jeu: “Rendre à l’État ce qui est à l’État et au privé ce qui est au privé”

242 ans après la publication de la “richesse des nations” d’Adam Smith, la banque mondiale a lancé une enquête similaire en 2006, et actualisée en 2017, intitulée “Où est la richesse des nations: mesurer le capital pour le 21e siècle”. Il en ressort que pour les pays développés, le capital immatériel représente plus de 80% de la richesse nationale, et ce dernier a tendance à augmenter à mesure que le pays se développe. Au Maroc, on assiste au phénomène inverse. Ceci étant dit, à l’instar de plusieurs pays qui connaissent la trappe à revenu intermédiaire (Brésil, Turquie...), la croissance économique durant toutes ces années a été assurée par l’augmentation des facteurs de productions physiques et non tirée davantage par les gains de productivité.

En effet, c’est ce régime de croissance économique qualifié d’extensif qui doit être remis en cause. Ainsi, pour relever les défis du développement, l’économie marocaine devra irrémédiablement opter pour un régime de croissance intensif. Et pour ce faire, l’État doit définir une seule priorité et pas une multitude.

En attendant l’amorce d’une réforme radicale de ces entreprises, l’idéal serait d’investir davantage dans la modernisation de l’école publique afin d’appuyer le capital humain du pays et laisser les affaires au secteur privé, un secteur privé qu’on veut tous, citoyen, solidaire et compétitif.