MAROC
19/09/2018 15h:38 CET | Actualisé 19/09/2018 15h:56 CET

"Sofia" de Meryem Benm’barek ou lorsqu'un déni de grossesse est un délit (CRITIQUE)

Drame familial et petites magouilles sur fond de fracture sociale...

Wiame Haddad

CINÉMA - De la foule et du beau monde pour l’avant-première du film “Sofia” de Meryem Benm’barek au Mégarama de Casablanca, ce mardi 18 septembre. C’est en présence de la réalisatrice et des actrices Maha Alemi et Sara Perles que le film a été présenté pour la première fois au Maroc avant sa sortie nationale. Devant la salle de projection, le public trépigne d’impatience à l’idée de découvrir ce film, applaudi par la critique en France et qui s’est vu décerner le prix du meilleur scénario dans la catégorie “Un certain regard”, au dernier Festival de Cannes et un prix au Festival du film francophone d’Angoulême.

L’histoire est celle d’une jeune femme de 20 ans, qui vit avec ses parents à Casablanca. Sa vie est bouleversée suite à un déni de grossesse. Elle se retrouve à accoucher, de manière inattendue, d’un bébé hors mariage et l’hôpital la contraint à fournir les papiers d’identité du père avant d’alerter les autorités. Aidée par sa cousine, elle commence une course contre la montre de 24 heures à la recherche d’un père pour l’enfant.

“Est-ce que ‘Sofia’ sera choquant? Violent? Poignant?” s’interroge une femme dans la foule. “Impossible” nous répond Meryem Benm’barek. “J’ai construit ce film de sorte qu’il ne choque pas. Il est réalisé avec tellement de pudeur, dans l’écriture et dans la mise en scène, sans pour autant pratiquer l’auto-censure. Je souhaitais surtout qu’il soit accessible aux Marocains, qu’ils puissent aller le voir en famille, que le film puisse être diffusé sans crainte dans les foyers” explique la réalisatrice au HuffPost Maroc.

Sauver les apparences

Pour elle, la sortie marocaine est la plus importante de toutes, celle “qui a le plus de sens”. Car si de prime abord le film tourne autour du problème des mères célibataires, il esquisse surtout les fractures de la société marocaine avec pour toile de fond Casablanca, où la honte fait le guet à chaque coin de rue, prête à s’abattre sur chacun.

Le film débute. “Sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an, toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles”. L’article 490 du code pénal marocain s’affiche sur l’écran et nous met immédiatement dans le contexte. Pour son premier long-métrage, Meryem Benm’barek touche un sujet brûlant mais tristement banal, avec profondeur et âpreté, et son petit lot de clichés.

On découvre le quotidien d’une famille de la moyenne bourgeoisie casablancaise assez caricaturale qui cherche à gravir les échelons sociaux, en opposition avec le milieu pauvre et populaire d’Omar, le prétendu père de l’enfant. Pots-de-vins, transactions et petits arrangements, la famille de Sofia s’essaye à de multiples magouilles pour tenter de contourner la peine de prison et dissimuler cette situation. Car même chez les plus aisés, la loi s’applique aussi et la honte existe, nous rappelle ce film au scénario simple (parfois peut-être trop).

Wiame Haddad

Sofia, interprétée par une Maha Alemi, timide dans la vie comme à l’écran, mais d’une sensibilité assez touchante, est une sorte d’héroïne tragique qui porte un lourd fardeau: celui d’être à la fois victime et coupable. Consciente d’être dans une situation inextricable, elle oscille entre asservissement et détermination, tantôt oppressée et tantôt oppresseur... Héroïne en djellaba et au français médiocre, voire inexistant -un drame pour les gens de son milieu-, elle incarne cette jeunesse de Casablanca sclérosée et impuissante face à la dureté du monde adulte.

Un premier rôle complexe pour la jeune actrice. “C’était assez dur de jouer Sofia, mais le scénario était si évident que ça c’est fait naturellement ensuite, les indications étaient précises, Meryem nous a bien guidés” nous indique-t-elle. Un personnage qui contraste fortement avec celui de Léna, sa cousine pétillante et pleine de vie, élevée à la manière occidentale mais fidèle alliée dans ce périple. Si les femmes tiennent l’affiche, les hommes sont également présents, à l’instar d’Omar, d’une grande douceur et passivité, qui se retrouve malgré lui à endosser un rôle dont il ne veut pas. Mais aussi les pères des deux cousines, aux modes de vie diamétralement opposés.

En somme, ce thriller social de Meryem Benm’barek rappelle que l’histoire de Sofia n’est pas exceptionnelle, qu’elle est au contraire bien trop récurrente au Maroc où chaque jour, près de 150 jeunes filles et femmes accouchent hors mariage. Avec l’oppression sociale pour leitmotiv et une pointe de misérabilisme, le film aborde les problématiques qui tiraillent le pays entre modernité et religion. “Chacun est libre d’interpréter ce film comme il le souhaite. L’essentiel c’est qu’il soit reçu avec bienveillance et qu’il puisse soulever débats et discussions” espère la jeune réalisatrice.

“Sofia” est à l’affiche dans plusieurs cinémas marocains à partir de ce mercredi 19 septembre.