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07/10/2019 11h:35 CET | Actualisé 07/10/2019 11h:35 CET

Six Octobre 2019 : coup de projecteur sur la société Tunisienne

La Tunisie de 2019 est à l’image du résultat des législatives. A nous de faire avec!

FETHI BELAID via Getty Images

Les élections législatives du dimanche 6 octobre, ont jeté un éclairage assez précis sur les grandes orientations des citoyens tunisiens. Cet éclairage mérite qu’on s’y attarde.

Premier constat: le taux de votants: 41,32%. (16% à l’étranger). En somme, près de 60% des tunisiens se sont abstenus d’aller aux urnes. Ce dernier chiffre lance à la figure des élus, l’indifférence, voire la colère des citoyens. Colère et indifférence à l’égard d’une situation économique et sociale qui n’a fait que s’aggraver depuis 2011, rendant la vie plus en plus difficile. Colère et indifférence, face aux erreurs des gouvernants, tout comme des partis politiques. Erreurs ayant consisté en promesses non tenues, absence et silence lorsqu’il s’agissait d’être là et d’intervenir. Des gouvernants plus occupés à constituer des documents les uns sur les autres qu’à faire aboutir les promesses faites aux citoyens. Des gouvernants plus soucieux de leur carrière personnelle que du bien-être des tunisiens. Des gouvernants qui, au terme de huit années d’exercice, n’ont réglé aucun des grands dossiers du pays. Quant aux partis politiques, leurs élus au parlement, ont pratiqué sans vergogne un tourisme d’intérêts et un absentéisme effarant, sans souci pour les électeurs qui leur ont donné leurs voix..

Ainsi, le premier résultat des élections législatives est qu’une majorité de tunisiens abstentionnistes, se sont détournés de la chose politique, considérant qu’elle ne peut plus rien pour eux. Cette “vague sombre” doit demeurer présente à l’esprit. Elle exprime, certes, une déception ; elle signifie aussi une conscience citoyenne et une éducation politique quasiment absentes, et cela surtout parmi les jeunes tunisiens qui ont passé leur dimanche au café, indifférents aux élections. Qui aurait pu insuffler cette conscience citoyenne et cette éducation politique? Sans nul doute les partis, censés quadriller leurs régions et entretenir avec leurs électeurs tout un travail de contact et de discussion. Mais les partis n’ont accompli aucun travail de terrain et se sont englués dans des combines et des arrangements, visant essentiellement leur propre avenir.  

Dimanche 6 octobre, les estimations de sortie des urnes ont annoncé la victoire d’Ennahdha avec 17,5% des voix émises, talonnée de près par le parti “Kalb Tounès” avec 15,6%. Les deux suivants, assez loin derrière, ont été le PDL (6,8%) et “Eetilef El Karama” ( 6,1%).

Si l’on considère les pourcentages respectifs des deux partis classés en tête, on réalise qu’ils reflètent les grands courants, constitutifs de la société tunisienne. Au premier rang, les fidèles d’Ennahdha, assidus aux bureaux de vote, représentent une frange conservatrice, à la religiosité toujours vive. Certes, ces fidèles ont vu leur nombre s’amenuiser depuis 2011, au fil des échéances électorales successives : le taux de 89% des votants pour Ennahdha, atteint en 2011, a dégringolé à 17% des votants en 2019. Il n’en demeure pas moins qu’ils sont les porte-parole d’un quota de tunisiens, conservateurs, arborant une religiosité plus ou moins exacerbée, soucieux d’ordre et de stabilité, et se reconnaissant encore dans un mouvement, en apparence jusque là discipliné et cohérent, même si les mésententes actuelles entre les ténors  d’Ennahdha augurent de scissions à venir, voire de ruptures déjà constituées.

Ceux qui ont voté pour “Kalb Tounès” représentent une seconde frange de citoyens; une grande part d’entre eux ayant été confisquée au réservoir électoral d’Ennahdha. Ces tunisiens ont été approchés par Nabil Karoui, qui, non seulement par le contact direct, mais aussi par les aides matérielles fournies, a obtenu leurs voix. Il y a, dans le procédé, une illégalité manifeste, mais qui parle encore de légalité ou de morale dans notre paysage politique actuel? N. Karoui s’est rendu aux confins du pays, auprès de ceux qu’aucun dirigeant n’est allé voir. Ce travail d’approche, cette politique de proximité valent autant que les subsides fournis par Nabil Karoui. Il y a donc deux demandes qui ont été satisfaites par Karoui: la pénurie matérielle indéniable de certains citoyens, mais aussi leur désir ardent d’être reconnus, entendus, considérés. Ne soyons pas timorés et ne limitons pas le succès de Nabil Karoui, aux denrées alimentaires, ou autres, qu’il présentait à des tunisiens, oubliés de tous. L’homme, excellent communicateur, a compris que la nouvelle manière de faire de la politique résidait dans les actions de proximité, une politique du “porte à porte”, à la manière dont a aussi procédé, l’illustre inconnu qui risque d’être notre président, la semaine prochaine… L’époque des grands discours, des salles pleines, ovationnant des politiciens grisés par une affluence (spontanée ou induite) qu’ils sont prêts à considérer comme un pool électoral garanti ; tout cela est révolu. Mais, “Kalb Tounes” n’a pas seulement réuni les voix des plus pauvres. Il a aussi attiré à lui une frange de citadins, fonctionnaires, cadres libéraux, etc.… Ceux-ci, tournant le dos à la moralité plus que douteuse de Nabil Karoui, lui ont donné leurs voix afin d’éviter soit Ennahdha, soit Tayha Tounes. En somme, un vote sanction pour les deux partis, islamiste et gouvernemental, qui ont déçu beaucoup de tunisiens.  

La politique de proximité suppose un contact direct. Ceci rend compte du revers subi par l’association “Aich Tounsi” qui a considéré que le contact par interview téléphonique était une manière de se rapprocher des tunisiens. Nous sommes encore loin des sensibilisations téléphoniques, tout comme des sondages à distance ou des programmes adressés par mail. Ce serait trop facile. Hélas, l’argent ne fait pas tout et les méthodes “importées”, tout comme les moyens qu’elles supposent, ne suffisent pas pour “vivre tunisien”. Là aussi, la faiblesse du score réalisé par “Aich Tounsi”, indique que les tunisiens ne se sont pas reconnus dans les moyens électoraux utilisés.

Le camp dit progressiste a réuni, tous partis confondus, des pourcentages dérisoires. Ceci, qu’on le veuille ou non, indique que la frange progressiste demeure une minorité dans notre pays : beaucoup de bruit (local ou sur les réseaux sociaux), mais peu d’effectif. Faible par le nombre, faible aussi par la dispersion en multiples groupuscules, ce qui a mené à des résultats éclatés. Ainsi, nous devons reconnaître que ce camp progressiste reste aussi profondément immature. Même avertis des faibles scores qu’ils risquaient d’obtenir aux législatives, les chefs respectifs n’ont pas cherché à s’unir. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé : malgré de longues séances de pourparlers, les egos sont demeurés les plus forts et personne n’a accepté de s’allier à personne.

En définitive, nous devons faire preuve de raison et accepter les faits. A travers les 60% de ceux qui se sont abstenus d’aller voter, il faut retenir la colère qui couve parmi la population. Si on considère les 40% de votants, force est de constater que le citoyen tunisien demeure profondément conservateur. La pénurie aidant, il reste aussi très vulnérable, sensible à toutes les sollicitations, lorsqu’elles sont accompagnées d’une aide matérielle, même minuscule. Ennadha et “Kalb Tounes” ont bien saisi le message et ont fait ce qu’il fallait. Le camp progressiste, encore minoritaire, a des années de travail devant lui, avant de devenir une force agissante dans le paysage politique. Ceci est d’autant plus regrettable qu’il comporte des individualités de valeur, qui ont, malheureusement, mal manœuvré…

La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a: la Tunisie de 2019 est à l’image du résultat des législatives. A nous de faire avec!

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