ALGÉRIE
19/04/2019 17h:24 CET | Actualisé 20/04/2019 15h:19 CET

"Silmiya à tout prix": ces jeunes qui s'interposent entre les forces de l'ordre et les manifestants

Youcef Abba pour le HuffPost Algérie

Ce 9e vendredi-là, aucun affrontement, ni de tir de bombes à gaz lacrymogène  ou de balles en caoutchouc n’a été enregistré à Alger, contrairement à la semaine passée à la même heure, c’est-à-dire aux environs de 15H30.

Outre la vigilance des manifestants, c’est, en partie, grâce à des gilets oranges. Non pas les secouristes, qui veillent sur la sécurité des manifestants et leurs état de santé, mais des bénévoles qui font désormais partie des “petites mains” de cette grande mobilisation avec des dossards oranges marqués du mot “Silmiya”. 

L’installation de cordons de forces anti-émeutes devant les entrées du Tunnel des Facultés, à la Place Audin et à la rue Pasteur, était mal accueilli par certains manifestants. Surpris, durant la matinée, par l’absence du dispositif sécuritaire habituellement installé à la montée du Boulevard Mohamed V, ils étaient, quelques minutes plus tard, en colère à l’idée de ne pas marcher à l’intérieur du charmant “ghar hirak”.

“C’est de la provocation”, estime un jeune. “Ils savent que tout le monde aime passer par ce tunnel”. “Est-ce qu’ils comptent bloquer les accès durant le reste de la journée ou vont-ils le libérer l’après-midi, quand la Place sera pleine à craquer”, s’interroge un autre. Pour ce 9e vendredi, les forces de l’ordre ont évacué le Boulevard Mohamed V, que beaucoup désiraient franchir à tout prix durant les dernières semaines.

Interrogée par une journaliste, un élément des forces de l’ordre a sèchement rétorqué: “Pour que vous nous accusez pas de tirer de bombes à gaz lacrymogène à l’intérieur”. Une foule de plus en plus nombreuse se rapprochaient en face du cordon de sécurité lorsque des jeunes, munis de dossards oranges marqués du mot “Silmiya”, se sont interposés entre les deux parties.

Avec des manches à ballets, attachés par un long fil en laine et des banderoles, ils ont mis en place des bornes destinées à distancer les manifestants des policiers. “Mes frères, n’oubliez pas que cette marche est pacifique. Silmiya. Souvenez-vous ce qui s’est passé la semaine passée, ici-même (à la Place Audin, NDLR)”, leur expliquait un bénévole avec un mégaphone.

Cette initiative est l’oeuvre de Toufik Amrane, journaliste et reporter d’images. “J’ai raté les 7e premières marches à Alger et lorsque j’ai enfin pu marcher, lors de la huitième, des affrontements ont éclaté”, a-t-il raconté. “Je l’ai mal pris (rires). J’étais à l’intérieur du Tunnel lorsque les policiers ont tiré leurs bombes à gaz lacrymogène et j’ai assisté aux scènes de paniques qu’ils ont provoqué”.

Toufik Amrane a ainsi décidé, avec quelques uns de ses amis, de lancer ce groupe “Silmiya”. “Ce n’est pas des gilets mais des dossards. Notre but: maintenir le caractère pacifique de la marche”. Et les bénévoles sont prêts à braver des situations dangereuses pour accomplir cette mission.

Comment comptent-ils s’y prendre ? “Nous créons des rangées, une sorte de cordon entre les policiers et les manifestants, pour créer une distance entre les deux parties”, a-t-il expliqué. 

Othmane Aouameur, un des bénévoles, a vite adhéré à cette idée. “L’idée principale est d’éviter les confrontations directes et de sécuriser les marches. Quand Toufik Amrane m’en a parlé, j’ai accepté et proposé à des amis de participer à cette opération”, a-t-il raconté.

L’initiative a été chaleureusement accueillie par plusieurs manifestants. “Beaucoup ont apprécié la démarche et ont décidé de rejoindre notre groupe. Ils ont ainsi créé un second cordon, en avant-garde. “Ils se sont rendus compte que nous avons intérêt à conserver cette marche silmiya. Et les manifestants sont compréhensifs. Nous ne sommes pas un groupe de vigiles mais des citoyens qui partagent la même opinion politique et le même objectif, et ceci, ils l’ont vite compris”. 

“Les personnes qui peuvent s’entêter quand-même à perturber le cordon auront ainsi encore plus de mal à provoquer les forces de l’ordre”, a-t-il renchéri. De toute les manières, ils n’ont rien à faire avec les policiers, estime ce bénévole. “On manifeste ainsi tranquillement. Les manifestants sont détendus. Les policiers aussi. Et tant mieux”.

L’expérience a porté ses fruits. Jusqu’à 17H, le cordon des forces de l’ordre à l’entrée du Tunnel des facultés n’a jamais été perturbé. L’évacuation du Boulevard Mohamed V a permis d’absorber la marée humaine qui déferlait l’après-midi sur la Place Audin.