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10/10/2018 09h:57 CET | Actualisé 10/10/2018 09h:57 CET

Sid-Ali, 30 ans déjà !

Facebook/YoussefZerarka

Il y a de ces deuils difficile à accomplir; il y a de ces douleurs pas facile à guérir; il y a de ces chagrins qu’on ne peut pas évacuer; il y a de ces pages tragiques rétives à l’oubli; il y a de ces noms sculptés pour la postérité dans le disque dur de la mémoire. Sid-Ali Benmechiche tient de tout cela.

Il y a trente ans jour pour jour, un ami, un voisin de quartier devenu collègue s’en allait, victime d’un de ces désordres sanglants qui ont émaillé la chronique algérienne post ″crise de l’été 1962″⁣. Le 10 octobre 1988, Sid-Ali accomplissait son ultime sortie professionnelle sur le terrain. Il n’en reviendra pas.

D’habitude, Sid-Ali téléphonait au Harrachi âami Ali, chef du parc auto de l’Agence, pour commander une voiture et ″commettre″⁣ une de ces couvertures en plein air dont il raffolait. Mais, une fois n’est pas coutume, il s’en était gardé. Et pour cause ! Ce jour-là, le terrain de couverture était à proximité du boulot, à portée des téléscripteurs apprivoisés par les opérateurs Ahmed Gherram, tonton Kherroubi, Athmane, Brahim ″⁣Mahou″⁣ et consorts.

Ce jour-là, Sid-Ali n’avait pas besoin de âami Ali ! Il n’avait pas besoin qu’ El Harrachi n’intime l’ordre à une bagnole de s’ébranler depuis la rue Mizon, ″QG″⁣ du rustique parc auto de l’APS au pied de droudj El Kettar. Le 10 octobre 1988, l’évènement se déployait sous le balcon de 7, Che Guévara, le plus fécond des sièges successifs de l’APS. Là où, entre 1963 et janvier 1993, la ″⁣boîte″⁣ avait vécu ses meilleurs temps forts et ″⁣signé″⁣ des infos qui, reprises par l’AFP, Reuters, Associated Press et United Press International, ont fait le tour du monde.

Il était 14-15H lorsque Sid-Ali prenait congé de la grande salle dédiée au service reportage qu’il dirigeait depuis la nomination de Djounaïdi Kalèche à la tête de la défunte API, l‴⁣Agence Photographique d’Information″⁣. Calepin en main, il avait quitté l’imposant portail métallique du 7. Objectif : marcher dans le sillage de la ″⁣massira″⁣ mise en branle par Ali Benhadj depuis ″⁣Kaboul″⁣, la mosquée de Belcourt, en direction de la mosquée ″⁣Sunna″⁣ de Bab-El-Oued. Topographie et configuration urbanistique de cette contrée obligent, la marche était promise à la casse, une casse sanglante.

C’était le sentiment de nombre de collègues. Au vu de son ampleur, la marche ne pouvait pas dévier vers la Casbah et ses ruelles étroites ni par l’Amirauté et le commandement des forces navales. Du coup, il ne restait qu’une seule voie : l’itinéraire Che Guevara, place des Martyrs, rue de Bab-El-Oued, l’esplanade de la DGSN, l’avenue Ahmed Boubela (ex-La Marne), l’avenue colonel Lotfi (ex-la Bouzaréah), l’avenue Askri Ahcène (ex-général Verneau). Autant dire un parcours de tous les dangers en raison du passage par le siège de la DGSN.

Depuis la nuit du 4 octobre – Bab El-Oued a commencé son ″Octobre″⁣ en lever de rideau du ″⁣5″⁣ ―, l’ex-caserne Pelissier s’était barricadée au moyen de chars, de policiers anti-émeutes et de militaires. Sans ce dispositif, le QG de la Police aurait eu du mal à résister aux jeunes en furie descendus de Diar El-Keff (Carrière Jobert), Climat de France, le haut des 3 Horloges, Droudj El Kettar, la Basseta, etc. Sur fond de slogans chers à ″⁣ahl al qamis″⁣, la marche poussait vers BEO.

Contre toute attente, le bruit de rafales retentissait dans le ciel algérois. Depuis les balcons du ″7″⁣, les collègues voyaient les gens revenir en ce sens inverse dans une panique indescriptible. Les minutes et les heures s’écoulaient sans que Sid-Ali ne franchissent, à nouveau, le portail du 7. Dans l’attente de nouvelles, les collègues retenaient leur souffle et prient. Plus tard, bien plus tard, la nouvelle tombe : Sid-Ali a été atteint d’une balle. Personne ne saura comment ni dans quelles circonstances.

Alors que l’ambiance endeuillée par la mort tragique de Mouloud Ait-Kaci planait toujours du côté du 7, l’Agence était une nouvelle fois rattrapée par l’affliction. A l’image de Mouloud Ait-Kaci – mort avec le ministre Benyahia et une brochette de cadres talentueux ―, Sid-Ali était une valeur sûre de l’APS et de la presse algérienne. Fils de chahid, rejeton d’une fratrie originaire de Bordj-Menaiel, Sid-Ali a grandi et cheminé dans la vie au cœur de l’Algérie populaire.

Son vivier naturel, son école de la vie, l’environnement dans lequel il s’est formaté était un ilot chargé d’histoire : l’axe Climat de France (Oued Korriche)-Bab-El- Oued. C’est là, sur un court parcours, qu’il avait appris les rudiments de la vie, de la modestie et du sérieux comme moyen de s’en sortir. Il m’avait devancé au lycée Okba/Guillemin où, formés par des enseignants haut de gamme, il avait acquis les clés du savoir.

Titulaire d’une licence d’anglais, il avait tourné le dos à l’interprétariat et aux métiers des langues pour jeter son dévolu sur le métier cher à Théophraste-Renaudot et Abdelkader Safir. D’entrée, les responsables de l’Agence avaient misé sur lui et voyaient en son potentiel un atout fécond au crédit du fil. A l’heure de son baptême de feu, Sid-Ali avait commencé par la case ″émetteur″⁣ ou desk dédié à la transmission de dépêches en anglais et en espagnol. Mais, très vite, la rédaction en chef et la direction de l’information étaient arrivées à la conviction que la place de ″⁣oulid Climat de France/Bab El Oued″⁣ était sur le terrain et rien que sur le terrain.

A la différence de nombre de collègues de sa promotion (promo 1977/1978) qui avaient bâti une carrière pompeuse en excellant dans le ″bâtonnage″⁣ des dépêches AFP, Reuters, AP, Sid-Ali avait tranché et choisi : ça sera la dépêche inspirée par l’observation de visu et la couverture sur le terrain.

Facebook/YoussefZerarka