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04/12/2018 09h:33 CET | Actualisé 04/12/2018 09h:33 CET

Sfax aux yeux des écrivains

Dans cette tribune, je souhaite rendre hommage à Sfax en dépoussiérant quelques œuvres littéraires, afin de porter un regard neuf sur cette ville.

efesenko via Getty Images

J’avais publié il y a plus d’un an un article intitulé De quoi l’événement Sfax capitale de la culture arabe est-il le nom ?[1], dans lequel j’avais adressé une critique incisive à l’encontre de cet événement qui était, selon moi et selon la plupart des observateurs, un vrai fiasco sur tous les plans. Il s’agit à vrai dire de la seule et unique fois que j’ai écrit sur la ville de Sfax. En revanche, dans cette tribune, je souhaite rendre hommage à Sfax en dépoussiérant quelques œuvres littéraires, afin de porter un regard neuf sur cette ville invisible. J’insiste par ailleurs sur cette notion d’invisibilité que je compte développer dans ma réflexion.

Force est de constater que cette ville a été évoquée dans la littérature française et la littérature tunisienne de langue française. Je passe en revue quelques œuvres où Sfax constituait un lieu privilégié pour plusieurs écrivains natifs ou étrangers. Au cours de mes recherches, j’ai entrepris la lecture d’Itinéraire de Paris à Jérusalem qui est une œuvre monumentale de François-René de Chateaubriand, et dont je vous recommande la lecture. Ce récit, publié en 1811, relate le voyage de Chateaubriand dans plusieurs pays et villes, notamment la Grèce, Constantinople, Jérusalem, l’Egypte et, enfin, Tunis. Il est à préciser que l’écrivain français avait passé huit jours à quelques kilomètres des côtes kerkennienne. Il évoque ainsi, dans le septième chapitre Voyage à Tunis et retour en France, son arrivée aux îles de Kerkennah: “Nous jetâmes l’ancre devant les îles Kerkeni, tout auprès de la ligne des pêcheries”. Chateaubriand n’avait pas dissimulé en vérité sa lassitude d’être là et avait exprimé sa volonté d’accoster au port de Sfax jusqu’à ce que la tempête s’apaisât. Il eut voulu en vérité rejoindre Tunis par voie terrestre, sauf que le capitaine avait refusé d’aller au port, “dont l’entrée est en effet dangereuse”. Quelques lignes après, l’auteur d’Atala-René écrit ceci: “Sfax est une ville moderne: selon le docteur Shaw, elle tire son nom du mot Sfakouse, à cause de la grande quantité de concombres qui croissent dans son territoire”. Au départ, cette information m’a paru assez farfelue pour que l’on puisse y croire. Partant, j’ai découvert après quelques recherches que cette idée était mentionnée dans deux sources. La première est le livre de Thomas Shaw : Voyages de M. Shaw dans plusieurs provinces de la Barbarie et du Levant (éd. Jean Neaume, La Haye, 1743). En fait, c’est dans le chapitre “Observations géographiques sur le royaume de Tunis” que Shaw s’attardait sur l’origine du nom de la Ville. La seconde source est l’article “D’où vient le nom de Sfax?” de Dominique Mataillet, paru le 10 juin 2007 dans le journal Jeune Afrique. J’ai dû chercher une troisième source pour m’en convaincre. J’ai consulté le livre Sfax dans les méandres de l’histoire d’Asma Baklouti qui a conclu, après s’être référé au géographe maghrébin du 12ème siècle Al-Idrissi, que “le toponymie local « safâqus » n’était autre que celui de la muraille que les Aghlabides avaient bâtie pour ceinturer l’espace d’une nouvelle cité dotée d’une mosquée centrale construite à la même période”. Cette déduction est beaucoup plus plausible que la conclusion rapportée par François-René de Chateaubriand qui, semble-il, s’était beaucoup documenté avant d’entamer son voyage aux destinations citées subséquemment. La preuve est le récit de son voyage, où il avait fait preuve d’une grande connaissance de l’Histoire de la Tunisie depuis l’Antiquité à travers la lecture des ouvrages des missionnaires britanniques ainsi que l’héritage littéraire et historiographique gréco-romain.

L’évocation de la ville de Sfax, si sommaire qu’elle soit, ne se limite pas seulement au texte de François-René de Chateaubriand, mais elle est aussi évidente dans les textes de Gustave Flaubert, notamment dans sa correspondance. En effet, Sfax était mentionnée dans son échange épistolier. D’ailleurs, dans une lettre envoyée de Carthage à son ami Ernest Feydeau, Flaubert parle de son voyage à Tunis ainsi que les villes qu’il envisageait de visiter: “Je pars dans deux heures pour Utique où je resterai deux jours, après quoi j’irai m’installer pendant trois jours à Carthage même, où il y a beaucoup à voir, quoi qu’on dise. Ma troisième course sera pour El-Jem, Sousse et Sfax, expédition de huit jours, et la quatrième pour Kheff”. Je rappelle que l’auteur de Madame Bovary avait séjourné en Tunisie plusieurs mois pour pouvoir écrire Salammbô dont les péripéties se sont déroulées à Tunis. Flaubert était marqué par la nature et les vestiges du site de Carthage, et se plaignait en revanche de la vie parisienne. Je crois qu’il y a encore d’autres sources littéraires qui ont décrit Sfax.

Par ailleurs, la littérature francophone, en l’occurrence tunisienne, a représenté également la ville dont l’imaginaire est digne d’être étudié en raison de sa dimension mythologique et anthropologique. Je me réfère en premier lieu au livre d’Asma Baklouti qui a retracé dans le chapitre “Conter la plus belle des histoires” le mythe de Sultan Ben-Yaghlab. L’auteure nous explicite le fil d’Ariane reliant le mythe de la fondation de la ville de Sfax à celui de la cité de Carthage. Je pense en outre que les romans qui interpellent Sfax foisonnent de références mythologiques et historiques. Le cas le plus notoire est le roman de Georges Khaïat, Sfax…ma jeunesse. Dans l’un des passages, le romancier nous donne une idée sur les communautés qui habitaient cette ville, les activités professionnelles, et les classes sociales:

Á Sfax, on vivait, travaillait au café ; le café Abrivat était réservé aux courtiers, aux commerçants en l’huile et aux propriétaires des grandes oliveraies ; La Renaissance était fréquentée par les Grecs, spécialistes dans le commerce des poulpes et des éponges ; les dockers en fin de journée arrivaient assoiffée, au café Sissi ; les bouteilles de bière s’alignaient sur les tables…Le grand Café de la Régence, avec son billard à trois boules, était le café de l’élite sfaxienne, le café des colons, des industriels, des commerçants, des riches. Tout était bien compartimenté dans notre ville : les Français, les Italiens, les Grecs, les Juifs, les Maltais, les Arabes [2].

Aussi le romancier Hedi Bouraoui s’est inspiré de la ville de Sfax. Son roman Retour à Thyna est profondément ancré dans l’Histoire de la ville. Plusieurs éléments évoqués dans ce roman se rapportent à l’architecture (comme les portes de la médina) et au quotidien des Sfaxiens à une époque révolue.

Pourquoi citer ces textes? En fait, je suis très sensible à la question de l’imaginaire des villes, puisqu’il nous permet de voir la ville autrement. Par exemple, quand j’avais visité la ville de Paris pour la première fois, je portais un regard très différent de celui du Parisien qui y résidait toute sa vie. En effet, je suis arrivé à Paris, ayant une représentation tout à fait littéraire. Jusqu’à maintenant je me représente cette ville à partir des romans français, en l’occurrence Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, La fille aux yeux d’or d’Honoré de Balzac, Le ventre de Paris d’Emile Zola, Les fleurs du mal de Baudelaire, et tout le patrimoine musical: La bohème et Paris au mois d’août de Charles Aznavour, Sous le ciel de Paris d’Edith Piaf. Bref, j’avais deux Paris: Paris du vingt-unième siècle transformé par le néolibéralisme et Paris de mon imaginaire. L’espace s’est dédoublé, et, par conséquent, l’espace réel et l’espace invisible – construit pas l’imaginaire – se côtoient. C’est la même expérience vécue dans la ville de Sfax. Quand bien même j’habiterais cette ville des décennies, je n’arriverais pas à pénétrer sa partie invisible, c’est-à-dire la ville imaginaire. Je trouve qu’il est important d’invoque l’idée de Calvino selon laquelle il existe deux façons de parler d’une ville. Italo Calvino, dans son roman Les villes invisibles, en a fait l’expérience. Il nous a montré qu’il y a bien deux manières de parler de la ville de Dorothée : une manière dénudée de toute imagination et poésie et une manière propre au chamelier qui conduisit le narrateur. Je cite enfin cette phrase extraite des Villes invisibles: “Personne ne sait mieux que toi, sage Kublai, qu’il ne faut jamais confondre la ville avec le discours qui la décrit. Et pourtant entre la ville et le discours, il y un rapport[3]”.

 

[1] Haytham Jarboui, « De quoi l’événement « Sfax capitale de la culture arabe » est-il le nom ? », Kapitalis, [en ligne] Novembre 2016. Disponible sur : http://kapitalis.com/tunisie/2016/11/08/de-quoi-levenement-sfax-capitale-de-la-culture-arabe-est-il-le-nom/.

[2] Georges Khaïat, Sfax…ma jeunesse, Tunis, Sud Editions, 1997, p. 16.

[3] Italo Calvino, Les villes invisibles (traduit de l’italien par Jean Thibaudeau), Gallimard, coll. « Folio », 2013, p. 78

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