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21/11/2018 10h:57 CET | Actualisé 21/11/2018 10h:57 CET

Service militaire obligatoire et milieu carcéral: quels liens?

"Tout compte fait, on crée les conditions pour se retrouver en prison, comme si nos prisons n’étaient pas en crise."

FADEL SENNA via Getty Images
Un gardien de la prison de Oukacha à Casablanca, février 2018.

SOCIÉTÉ - Le sujet passionne et préoccupe. Surtout, il prête à équivoque. L’annonce du retour du service militaire est déconcertante. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne s’agit pas du tout d’une sage décision. Il est dit que le rétablissement du service militaire vient rétablir la citoyenneté et le patriotisme qui manqueraient - apparemment - aux jeunes. Ce serait plutôt une mesure visant à freiner l’indignation de ceux-ci. Mais l’indignation n’est-elle pas preuve de patriotisme et de dévouement? Dénoncer les injustices, les exactions, les maux, bref ce qui ne va pas, n’est-ce pas la simple vision des jeunes sur la réalité de leur pays et, partant, l’aspiration à un Maroc meilleur?

Ces questionnements donnent à réfléchir, mais mon propos est surtout, ne serait-ce que laconiquement, de mettre l’accent sur la relation entre le service militaire obligatoire et le milieu carcéral. C’est le cas de le dire: le service militaire s’apparente à un séjour en prison. On se retrouve dans un lieu fermé, on y passe un certain temps, l’obéissance aux ordres et les sanctions sont de mise; sauf qu’il n’y a pas de barreaux.

“Les personnes condamnées à une sanction criminelle ou à une peine d’emprisonnement ferme supérieure à 6 mois sont exclues du service militaire obligatoire, en vertu du nouveau projet de loi. Elles pourront néanmoins être appelées, en cas de leur réhabilitation par la justice.” A priori, la première phrase est un bon signe dans la mesure où les sortants de prison n’auront pas à subir les sévices des casernes militaires, déjà qu’ils sont fragilisés par leur passage carcéral, qui lui-même n’est que symptomatique des défaillances de la société.

Pour autant, assigner au service militaire les personnes ayant bénéficié de la réhabilitation juridique militaire signifie tout bonnement se ficher de leur droit à la réinsertion, de leur droit à une “seconde chance”, à une “autre vie”. Car parvenir à obtenir son certificat de réhabilitation juridique relève d’une lutte contre les tares de notre arsenal juridique puisque, qu’il s’agisse de la réhabilitation de plein droit ou judiciaire, le temps d’attente pour l’obtention du certificat de réhabilitation juridique est trop long (de 3 à 20 ans). Aussitôt réhabilité, l’ex-détenu ne pense qu’à une seule chose: travailler, parce que, souvent, il a des bouches à nourrir ou doit subvenir à ses propres besoins. Freiner sa réinsertion professionnelle au motif du service militaire reviendrait donc à le condamner à jamais à la récidive.

Ce qui est surtout déraisonnable dans ce projet de loi, c’est qu’il prévoit que les personnes qui refuseraient de courber l’échine à l’appel du service militaire obligatoire seront passibles d’une peine de 1 à 3 mois et d’une amende de 2000 à 5000 DH. Ce qui signifie les étiqueter comme des êtres déloyaux et ayant fait de la prison, et donc exciter le regard de la société qui constitue une double peine. Est-il besoin de rappeler qu’une fois en prison, on met le doigt dans l’engrenage de la délinquance, de la criminalité et de la récidive?

Les prisons ne sont considérées que comme des espaces privatifs de liberté et punitifs fermés visant l’enfermement pour tout motif d’emprisonnement. Pire encore, en dépit de la situation déplorable des conditions d’incarcération, du surpeuplement des prisons, de la violence, des maladies et sans oublier les agressions sexuelles à l’encontre des mineurs, l’approche sécuritaire demeure inefficace. Tout compte fait, on crée les conditions pour se retrouver en prison, comme si nos prisons n’étaient pas en crise. N’hésitons pas à le déclarer: le rétablissement du service militaire obligatoire favorisera l’incarcération et l’engorgement des prisons.