TUNISIE
23/03/2018 15h:14 CET | Actualisé 23/03/2018 15h:14 CET

Tunisie: Les semences hybrides, une menace pour le patrimoine agricole tunisien?

Le blé tunisien est en train de disparaitre des campagnes à une vitesse vertigineuse.

Sergii Kateryniuk via Getty Images

Jadis “grenier de Rome,” la Tunisie qui longtemps fournissait une production céréalière abondante ne produit aujourd’hui que 70% de ses besoins. Qu’est ce qui a changé? La sécurité alimentaire en Tunisie est-elle menacée? La Tunisie pourra-t-elle retrouver sa gloire d’antan? Le journal français Libération a tenté d’y répondre.

Les semences, un patrimoine vital en voie de disparition?

“Le biskri, le mahmoudi et le chili [des variétés de semences de blé dur autochtone] symbolisent autant la Tunisie que le drapeau. Personne n’oserait faire disparaître nos couleurs. Pourtant c’est exactement ce qu’il se passe avec nos épis” a regretté un agriculteur de la région du mont Lansarine, à 60 kilomètres à l’ouest de Tunis, à Libération.

Une triste réalité que ce sexagénaire aura tenté de changer. Ce dernier a préféré résister à la tentation d’implanter le “Karim”, une variété améliorée à haut rendement, créée dans un laboratoire scientifique au Mexique. 

Alors que la majorité des agriculteurs tunisiens ont opté depuis des décennies pour le “Karim”, lui est allé à contre-courant. Il n’est heureusement pas le seul à faire ce choix. “Avec huit autres agriculteurs locaux, il a créé une association, Amazir, qui produit sur une dizaine d’hectares de la semoule et du boulgour issus des semences ancestrales et vendus jusqu’en Italie,” rapporte le média français. Certes, il s’agit d’une lueur d’espoir mais elle reste insuffisante face à la vague.

Selon l’Institut national de la recherche agronomique de Tunisie, “le Karim” représentait 40% des terres ensemencées en blé dur en Tunisie. 

Les semences hybrides, un cadeau empoisonné 

Au début des années 80, en pleine révolution verte, les autorités tunisiennes ont favorisé l’implantation de “Karim”, une variété de blé pour la production de couscous et de pâtes alimentaires. Cette politique a donné ses fruits durant plusieurs années mais au bout de quelque temps “le Karim” a perdu de ses couleurs. 

Au départ, ces semences hybrides avaient pour objectif de promouvoir la production et améliorer la qualité des plantes, mais il s’est avéré qu’elles sont stériles, a révélé un agriculteur dans un reportage diffusé ce jeudi 22 mars 2018 sur El Hiwar Ettounsi

 

“Nous n’avons plus de semences autochtones. Nous sommes devenus dépendants des occidentaux et de l’importation” a-t-il estimé.

En effet, selon le journal Al Araby, l’implantation de graines locales ne représente que 5% de l’ensemble des semences contre 25% en 2004 et 65% en 1975. 

Pire, les semences de blé améliorées, massivement importées dans les années 80, sont rattrapées par les maladies. Leurs compositions n’ont visiblement pas réussi à s’adapter au climat et à la sécheresse alors que les variétés traditionnelles font de la résistance.

D’après Libération, les variétés améliorées sont de moins en moins résistantes aux maladies fongiques (rouille et septoriose), qui peuvent réduire la production de 20 à 40%. 

“Elles ont aussi du mal à s’adapter aux sécheresses de plus en plus fréquentes. Or la grande majorité des 850 000 hectares de blé dur n’est pas irriguée. Résultat, en cas de mauvaises années, les rendements de karim chutent à 5 quintaux (500 kg) par hectare, contre 40 à 60 en moyenne”, précise la source.

La Tunisie pourra-t-elle retrouver son blé perdu?

 

Alexandra Frommherz / EyeEm via Getty Images

 

Consciente des avantages des variétés autochtones, la Banque nationale des gènes (BNG), qui a en charge la conservation de la diversité génétique du patrimoine agricole, a lancé en 2010 un programme de culture in situ.

“Les producteurs se voient offrir un sac de 50 kilos de semences autochtones. En échange, ils s’engagent à en restituer la même quantité à la fin de la récolte,” a précisé Libération. Un pas important qui a permis de faire de pousser de nouveau des espèces de blé et d’orge d’origine tunisienne en voie de distinction. 

“Grâce à cette démarche, la BNG a pu constater entre autres que la semoule de blé autochtone avait un meilleur taux en protéines que celle issue de variétés améliorées, 17% contre 12% en moyenne” précise la même source. Ce qui laisse le blé dur autochtone se revendre deux fois plus cher auprès des connaisseurs.

La Tunisie peine en matière de rendement des cultures

L’Institut Tunisien des Études Stratégiques (ITES) révèle dans une étude élaborée en décembre dernier, que la faiblesse du rendement agricole est particulièrement importante pour les céréales pour lesquelles la Tunisie est mondialement classée 120 ème (sur un total de 191 pays) en matière de rendement des cultures.

Le faible rendement des céréales est lié aux problèmes d’irrigation, de qualité des terres et des intrants, a-t-il noté.

“Aujourd’hui, 46 % des cultures sont réalisées sur des terres à fertilité limitée ou très faible, et près de 1 100 000 ha sont cultivées sur des terres sensibles à l’érosion”, révèle l’étude, ajoutant que la dégradation de la qualité des sols est liée à l’érosion et aux mauvaises pratiques agricoles dont notamment le recours (indirectement encouragé par les primes de l’État) à la monoculture céréalière.

La Tunisie a occupé la 53 ème place sur 113, en termes d’indice de sécurité alimentaire en 2016, gagnant 2 places, depuis 2012 (55ème rang), selon les résultats préliminaires de la revue stratégique sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Tunisie, réalisée par l’Institut Tunisien des Etudes Stratégiques (ITES), en collaboration avec le Programme Alimentaire Mondial (PAM).

Cette récente étude a souligné, par ailleurs, la nécessité de miser sur la formation d’une main d’œuvre agricole spécialisée (plutôt que généraliste), encourager l’innovation agricole, revaloriser les techniques ancestrales (le bio), mieux valoriser les ressources en eau et en sol et intensifier les systèmes de production.

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