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28/12/2018 13h:19 CET | Actualisé 28/12/2018 13h:19 CET

Sauver la Casbah

Sauver la Casbah n’est donc pas une simple affaire de budget ou de savoir-faire architectural. C’est en réfléchissant aux femmes et aux hommes qui l’habitent ou qui viendront l’habiter que l’on trouvera des solutions

Chris Bradley / Design Pics via Getty Images

Dans le jargon journalistique, un sujet qui revient de manière régulière s’appelle un marronnier. Cela vaut, par exemple, pour la rentrée des classes, les départs en vacances, le palmarès des meilleurs lycées ou les prix de l’immobilier dans telle ou telle grande ville. Par contre, il n’existe pas de terme spécifique désignant un problème qui n’évolue guère mais dont le traitement médiatique est récurrent. Un regard rapide sur les archives montre que l’état de la Casbah d’Alger est traité avec alarmisme depuis le début des années 1980. En 1992, de nombreux articles ont été publiés à l’occasion de l’inscription de ce quartier historique de la capitale à la liste du patrimoine mondial de l’humanité de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). A chaque fois, il s’agissait de déplorer le délabrement progressif et constant des lieux et l’absence de progrès réels et visibles en matière de réhabilitation.

 Ce n’est pas mentir que d’affirmer que rien n’a changé ou presque depuis cette époque. Quelques rénovations ici ou là ne peuvent effacer une réalité connue de tous : la Casbah ne cesse de se dégrader et chaque initiative lancée en grandes pompes pour une « réhabilitation globale » - l’expression revient à chaque fois – se perd dans les méandres du temps, de l’inertie bureaucratique et du manque de moyens financiers. C’est donc avec beaucoup de circonspection que le présent chroniqueur accueille l’annonce de la signature d’une “convention tripartite” par la wilaya d’Alger, la région d’Île-de-France et les ateliers de l’architecte français Jean Nouvel en vue de “revitaliser la vielle Casbah au plan patrimonial, urbanistique, culturel et touristique.”

 Cet accord a d’ores et déjà provoqué des grincements de dents et des polémiques en Algérie. Pourquoi faire appel à un architecte étranger et, plus spécifiquement français ? Pourquoi choisir Jean Nouvel et pas à un autre ? De quelle légitimité le concepteur du bâtiment de l’Institut du monde arabe (IMA) de Paris peut-il se prévaloir pour contribuer à sauver, le mot n’est pas fort, ce qui fut l’âme de la capitale, le prolongement harmonieux de l’une des plus belles baies du monde ?

Certains trouveront qu’il s’agit d’un beau symbole de réconciliation historique. La Casbah fut le cœur de la bataille d’Alger durant la guerre d’indépendance. Qu’un architecte français contribue à ce qu’elle soit revitalisée est chose intéressante. D’autres y verront une provocation et la preuve de la puissance de l’influence française en Algérie. Ils ne pourront s’empêcher aussi de relever que les compétences nationales passent une nouvelle fois au second plan. Le débat n’est pas nouveau. Il ressort à chaque appel d’une expertise étrangère.

L’architecture est un sujet épineux. Ses professionnels s’agacent souvent que le moindre quidam n’ayant aucunes connaissances sur le sujet puisse émettre un avis aussi définitif que tranchant. Pour simplifier, une construction on l’aime ou on ne l’aime pas et l’on se moque du reste. Le propos de l’architecte justifiant ses choix et ses partis-pris, son intention esthétique mais aussi socio-économique, tout cela ne compte guère. Cela conforte toute une profession dans l’idée qu’elle sera toujours incomprise. En toute honnêteté, je n’aime guère les réalisations de Jean Nouvel. Je trouve le bâtiment (métallique) de l’IMA hideux, le musée des arts premiers du quai de Branly me fait penser à un entrepôt à peine amélioré et je suis d’avis que la tour phallique d’Agbar défigure le panorama barcelonais.

Mais, attention, ce n’est pas l’avis d’un spécialiste. Il s’agit juste d’un ressenti qui ne saurait faire figure d’argument. Concernant Jean Nouvel, il faudrait que les architectes algériens se fassent entendre. Voilà d’ailleurs une corporation bien mal-aimée car on lui impute la laideur urbaine qui caractérise l’Algérie aujourd’hui. Depuis mes études supérieures et la fréquentation de quelques charretteurs de l’École Polytechnique d’architecture et d’Urbanisme (EPAU) d’Alger, j’entends toujours la même musique du “on pourrait réaliser de belles choses mais on ne nous laisse pas faire.” Le “on” concerne tout à la fois le pouvoir, l’administration et les donneurs d’ordres, y compris les particuliers, incapables d’avoir la moindre ambition esthétique.

Ce n’est peut-être pas leur faute, mais si l’on devait organiser les assises du beau en Algérie, les architectes seraient sur le banc des accusés… Posons une simple question pour bien situer les choses : en près de soixante ans d’indépendance, de quelle construction nouvelle pouvons-nous nous vanter ? Et avant de répondre, parce que ce serait trop facile de les citer, mettons de côté les complexes touristiques de Fernand Pouillon et les œuvres d’Oscar Niemeyer…

De 2007 à 2009, j’ai réalisé une série de reportages à propos des projets de villes nouvelles dans les monarchies de la péninsule arabique. Ce fut l’occasion de rencontrer un grand nombre d’architectes et de représentants de bureaux d’études occidentaux ayant la main sur ces projets pharaoniques dont certains ont vu le jour tandis que d’autres ont été abandonnés après la grande crise financière de 2008. Durant ces pérégrinations, j’ai souvent entendu parler de rentabilité, de mise en vente de logements, de lois incitatives pour attirer des résidents étrangers. Rares furent les architectes qui tentaient d’aborder ces projets en privilégiant une démarche culturelle, historique et même humaniste. L’un d’eux, Saleh Miri, rencontré à Mascate, avait pris le temps de m’expliquer pourquoi les projets bâtis uniquement sur des modélisations techniques et financières échouent toujours.

Sauver la Casbah n’est donc pas une simple affaire de budget ou de savoir-faire architectural. C’est en réfléchissant aux femmes et aux hommes qui l’habitent ou qui viendront l’habiter que l’on trouvera des solutions. A défaut, nous savons tous comment cette histoire va se terminer. La Casbah sera rasée (on gardera quelques palais pour la visite touristique) et des tours aux appartements luxueux, ou supposés tels, se dresseront au-dessus de la baie.