ALGÉRIE
05/10/2018 18h:25 CET

SAS : "Je me suis rendu compte que ma vraie date de naissance était le 5 octobre 1988"

“Octobre, ils parlent”, de Sid Ahmed Semiane, est réédité pour ce 30 anniversaire du 5 octobre. Son auteur livre au HuffPost Algérie ce que représente cette date-clé pour lui.

SAS
Sid Ahmed Semiane. 

“Octobre, ils parlent”, de Sid Ahmed Semiane, est réédité pour ce 30e anniversaire du 5 octobre. Son auteur livre au HuffPost Algérie ce que représente cette date-clé pour lui, pour sa prise de conscience, pour l’histoire de l’Algérie contemporaine. SAS nous livre aussi l’importance de l’écriture pour une nation et la nécessité pour nous de sortir de la préhistoire et de “rentrer dans l’histoire” .    

Le HuffPost Algérie: 10 ans après, “Octobre, ils parlent”, est le seul livre-témoignage existant sur ce moment clé du jeune Etat algérien. Comment a germé cette idée et quelles difficultés avez-vous rencontré à l’époque? Et combien de temps a pris la fabrication de ce premier document historique sur Octobre?

Sid Ahmed Semiane: Octobre fait partie de mes interrogations. C’est comme une primo-infection. C’est le point de départ d’une idée qui tourne mal au premier virage et finit au fond du trou, mais qui ne meurt pas. Elle est gravement blessée. Elle cherche juste de l’aide. Du secours. Et elle attend, sur le bord de la route, une main tendue depuis 30 ans. Octobre, c’est une partie de mes angoisses, de mon imaginaire, de mes rêves d’un pays émancipé de tous ces boulets : boulets politiques, religieux, policiers, militaires, les boulets de l’histoire aussi. Octobre, c’est cette chose qui m’a fait quitter l’adolescence de manière précipitée, alors que j’étais lycéen insouciant, pour me jeter dans les bras sordides de la réalité des adultes. Octobre, c’est la vision des chars. Ce que j’appelle depuis longtemps, la tragédie mécanique. Quand on voit des chars pour la première fois, on n’est plus tout à fait le même. C’est une vision terrifiante, les chars. Leurs bruits. Leurs chenilles qui écrasent tout… Les chars ont tué le monde dans lequel j’étais jusque-là. J’ai vu mon monde, celui que j’avais fabriqué, ou plutôt celui que m’avait aidé à fabriquer ma famille, s’écrouler comme un décor de carton-pâte. Je vivais dans un pays, mais qui ne ressemblait pas vraiment à celui que j’avais en tête, que j’avais fabriqué enfant et adolescent. L’horreur des chars m’a permis de mieux distinguer la réalité du présent mais aussi à rectifier ma  perception du passé. Mon passé. C’est comme dans ce film “The Truman Show”. Un homme vit dans un monde idéalisé. Bon. Beau. Tout en couleurs. Lisse comme la peau d’un bébé. Il vit dans une télé-réalité et tout ce qui l’entoure est faux. Les gens qui évoluent à ses côtés sont des comédiens. Il est le seul à l’ignorer. Il vit dans un programme télé. Il vit dans un vaste studio de télévision. Jusqu’au jour où les premiers doutes le secouent. Octobre, c’est les premiers doutes sur moi, ma vie, mon pays.

Je perçois la vie enfin en dehors de mes fantaisies, l’amour de la lecture, du cinéma, de la musique, des Beatles, de Cheb Khaled, des matchs de foot, de mes amis à l’école, de mes vacances d’été, de la plage et du soleil. Octobre me balance dans la gueule, tout en même temps : la réalité du parti unique, que tu pensais jusque-là unique parce que meilleur, comme on dit d’une personne dotée de toutes les qualités humaines : elle est vraiment unique. Non, le parti unique est unique mais dans sa profonde abjection totalitaire. Tu te rends compte que les chars, c’est l’expression d’une dictature qui sort sans masque. La dictature, c’était des livres que j’avais lus. 1984 de Orwell. Mais 1984, c’était une fiction. Pas mon pays. Octobre, c’est vraiment la fin du faux-semblant. Je rentre dans la vie les deux pieds joints. Je commence à m’intéresser à la vie politique, à lire un peu plus les journaux. Et tout s’effondre. L’Algérie n’est pas le plus grand pays du monde, comme tu le croyais jusque-là. On n’est pas plus puissant que l’Amérique, comme on se le répétait enfants, en jouant aux billes. L’Algérie c’est un état policier. Et tu découvres les opposants en prison, la torture, le couvre-feu, l’état de siège, les islamistes, les députés, la censure, les coups d’Etat, Boumediene, Bachir Hadj Ali, L’Arbitraire, le comité contre la torture… tu prends tout dans la gueule tout d’un coup et c’est l’effondrement. En fait je me suis rendu compte que ma vraie date de naissance était le 5 octobre 1988. Avant j’étais dans le ventre de ma famille. Dans une espèce de placenta de l’insouciance. Surprotégé. Les chars ont déchiré le rideau et ont m’ont permis de voir grossièrement ce qui était caché par le silence et la peur. Les chars étaient la première réalité.

Donc, c’est pour tout cela que l’idée d’en faire un livre a germé. Et elle a germé très tôt. Il m’a fallu 10 ans de gestation et juste deux mois pour le faire. C’était une vraie course contre la montre. On a décidé de la faire réellement en juin 1998 et il fallait qu’il soit prêt pour octobre. Un défi insensé.

Editions Barzakh
Couverture de "Octobre...ils parlent", réédité par Barzakh pour ce 30e anniversaire du 5 octobre 1988. Photo de couverture: Sid Ali Djenidi. 

 

 

Le journaliste peut-il faire parler les acteurs d’un événement aussi important dans sa prise de conscience? Et quelles réticences peut-il rencontrer?

Un journaliste, certainement. C’est son métier. Mais moi je n’étais ni vraiment journaliste, ni historien, ni rien. J’étais un curieux. Je voulais juste interroger les gens sur cette partie de ma vie. Comprendre ce qui s’était passé. Enfin tenter de comprendre, ce que, j’avoue, je n’ai pas réussi à faire vraiment. Je voulais savoir qui avait torturé ? Qui avait donné l’ordre de tirer sur les enfants ? Pourquoi les chars sont-ils sortis aussi précipitamment de leurs casernes ? Comment une armée peut-elle tirer sur des jeunes manifestants qui n’avaient rien sinon une colère légitime entre les mains ? Maintenant en ce qui concerne les réticences, je peux vous dire qu’il n’y avait que ça. Le malaise était palpable. Comment faire parler des gens qui avaient fait du silence un mode de gestion ? Un mode de vie même. Ils ne se sentaient redevables d’aucune parole. Ce n’était pas du tout évident de les faire parler. Je parle des principaux responsables de l’Etat, ceux qui ont géré parce que hauts responsables à cette époque les événements d’octobre. Je ne parle pas de ceux qui étaient dans l’opposition ou des intellectuels que j’ai pu approcher. Non.  

Le premier à parler était le général Nezzar. Il avait, disons, des prédispositions soutenues pour le bavardage. Ensuite, il a fallu déployer une énergie terrible pour convaincre ses autres collègues de parler. Je dois cette prouesse à mon ami, Miloud Brahimi. C’est lui qui m’a aidé à les rencontrer et c’est lui qui, par la subtilité de son verbe, a convaincu Larbi Belkhir, Lakhal Ayat, Et el Hadi Khediri, de me parler. Sinon, je n’avais aucune chance. Ma mauvaise réputation m’avait précédé. Puis le livre a failli ne pas voir le jour. L’assassinat de Matoub avait tout chahuté. Les émeutes en Kabylie étaient à leur point culminant, en cet été 1998. Le général Nezzar m’appelle et me dit je retire mon témoignage. Je ne veux pas y participer. La Kabylie est en ébullition. Ce n’est pas le moment me disait-il. Le pays va mal, la situation est instable etc. Mais le drame, c’est que ce n’est jamais le moment de parler dans ce pays. On a cette fâcheuse manie de reporter la parole à plus tard. J’ai toujours entendu ça, à propos de tout et de n’importe quoi : Oui, mais ce n’est pas le moment. Pas le moment de parler de démocratie, nous sommes en guerre. Pas le moment de parler du Code de la famille, pas le moment de parler de l’héritage, pas le moment de parler de l’assassinat de Abane, pas le moment de parler des divergences dans le Mouvement national… Ce n’est jamais le moment. Nous sommes les pourvoyeurs de la procrastination de la vérité. C’était terrible pour moi. Tout le projet s’écroulait. Il a fallu le convaincre. Ramé. J’ai tout tenté. Il me dit non. Je ne veux rien savoir. Jusqu’au moment, où pour le convaincre, j’ai eu, comme un condamné qui n’a plus rien à perdre, un éclair de lucidité, une audace lumineuse, je lui dis : Monsieur Nezzar, il vaut mieux que l’histoire s’écrive avec vous, sinon elle s’écrira contre vous. Et seulement contre vous. Peut-être que ça ne voulait rien dire, mais ça a fait mouche dans sa tête. Il me dit, laissez-moi quelques jours. Puis, deux ou trois jours plus tard, il appelait pour donner son ok.

 

20 ans après sa parution, Sid Ahmed Semiane met en route le même projet. Est-ce plus facile aujourd’hui de faire parler les gens sur octobre 88? Pourquoi avoir pensé à une réédition?

 Je ne mets en route rien. Ce livre est quasiment le seul document qui existe sur cette période. Et c’est triste. Je n’en suis même pas fier. Chaque année, quand je vois comment est célébré en Allemagne la chute du mur de Berlin, ça me rend jaloux… C’est hallucinant. J’ai vu cette année, comment en France a célébré mai 68. Je n’en revenais pas. Avec mes amis des éditions Barzakh on a décidé de reprendre le livre pour essayer de marquer cette date, ce moment important de notre histoire, avec ce livre, mais dans une autre version, augmentée, corrigée, totalement ré-agencée, avec de nouveaux témoignages, de nouveaux documents aussi. Mais croire que les gens sont plus enclins à la parole qu’il y a 20 ans est une grossière erreur. C’est ce que je pensais moi aussi. Et j’avais dans mes projets de solliciter de nouvelles figures ou d’anciennes d’ailleurs que je n’avais pas pu, pour une raison ou une autre, faire lors de la précédente version. Les gens sont fatigués. Ils n’avaient pas très forcément envie de parler. Ce que je comprends. Parmi eux des amis. Ils m’ont dit non. Laisse tomber. J’en étais un peu attristé, mais je pense que j’aurais fait pareil, moi aussi.

Beaucoup de personnes ont écrit sur octobre mais très peu de témoignages publiés. A votre avis pourquoi personne ne s’est aventuré sur la même route que vous avez empruntée: celle des témoignages?

Je n’en sais rien. Mais à mon sens nous n’avons pas encore mesuré comme il se doit le désastre des trente dernières années, les affres de la guerre des années 90, du terrorisme, de la terreur. Les années Bouteflika sont un marqueur redoutable de la désillusion. Et quand on voit la tragédie des années 90, les 200 000 morts, 20 000 disparus, les exils forcés, les déplacements de population, les orphelins, la violence de l’après-guerre aussi, les traumatismes, quand on voit tout ça, octobre paraît si loin et si insignifiant. Pourtant rien de plus faux. J’ai l’impression qu’on est face à un immense chantier et qu’on ne sait pas par quoi commencer. A cela s’ajoute le fait que l’écriture de l’histoire n’est jamais aisée dans notre pays. Toutes les Histoires, du mouvement national à nos jours. Ecrire, nous en sommes aux balbutiements.

Quels témoignages ont frappé l’auteur d’octobre?

Les témoignages les plus importants ne sont pas ceux des généraux, même si c’est ce qui avait attiré le regard des médias et des lecteurs lors de la première sortie du livre. D’ailleurs, il y a un aspect injuste qui j’espère sera réparé avec cette nouvelle sortie. Tout le monde avait focalisé sur les témoignages des généraux alors qu’il y avait des pépites entre hommes et femmes de l’opposition et de certains intellectuels que j’avais interviewés et qui sont passées presque inaperçues. Et je trouve ça vraiment injuste. Il faut lire ce que raconte Dalila Morsli, Louisa Hanoune, Said Sadi, Hachemi Cherif, Ali Silem, Mustapha Lacheraf, Nourredine Boukrouh, Abdelhamid Benzine, Waciny Laaradj… Très important.

Mais, indéniablement, je pense que ce qui m’a le plus ému, aux larmes parfois, sont les témoignages des victimes d’octobre. Et il faut lire Ras Kabouss, un homme torturé de la pire des manières, un homme à qui on a coupé le sexe avec du fil de fer.

On lui roulait du fil de fer autour du sexe et deux hommes tiraient avec des tenailles, chacun d’un côté, comme au Moyen âge, jusqu’à ce que la peau cède, saigne… jusqu’à ce que son organe devienne un bout de graisse qui pendouille. On lui a fait subir les pires des atrocités. Et ses tortionnaires sont restés anonymes. Ils sont en liberté. Ils ont certainement continué à sévir longtemps encore.  

J’étais pétrifié lorsqu’il me racontait ses longues séances de torture. Il y avait de la dignité dans sa voix, de la douleur dans les yeux. Mais il parlait. Parfois il souriait même. J’avais du mal à l’interroger. Pour lui dire quoi ? Je me trouvais indécent. Mais pourtant je savais qu’il fallait que je le fasse. Et je l’ai fait. Le témoignage des victimes est pour moi une des parties les plus importantes de ce livre. Vraiment la plus importante.

30 ans après, si on résumait octobre en un mot, vous diriez quoi?

En un mot ? Préhistoire. Octobre c’est de la préhistoire. Préhistoire en opposition à l’Histoire, elle-même. Parce que souvent on dit l’Homme a quitté la préhistoire pour rentrer dans l’histoire grâce à l’écriture. C’est l’écriture qui fait rentrer l’être humain dans l’Histoire. Alors écrivons. Sortons de la préhistoire.