ALGÉRIE
14/03/2019 12h:26 CET | Actualisé 14/03/2019 12h:29 CET

SAS à l'Humanité : "Bouteflika n'est pas la dernière issue de secours. Il est l'incendie"

SAS

Sid Ahmed Semiane est écrivain, photographe, réalisateur. L’ex-enfant terrible de la presse algérienne, qui signait dans le Matin les féroces chroniques de SAS, scrute la trame de fond du soulèvement populaire qui ébranle le “système” algérien.

Cet entretien a été accordé hier au journal français l’Humanité. Le HuffPost Algérie publie cet entretien avec l’aimable accord de l’interviewé et de l’intervieweuse.

 

Rosa Moussaoui: Comment jugez-vous l’annonce du report du scrutin et la décision de Bouteflika de ne pas briguer un cinquième mandat ?

Sid Ahmed Semiane Du cynisme dans sa plus belle performance. Les derniers caprices du roi Ubu. La rue dit non au cinquième mandat, elle exige le démantèlement de ce système. Lui, il reporte les élections, promet qu’il ne briguera pas de cinquième mandat, mais prolonge illégalement le quatrième. De facto, il s’offre un cinquième mandat sans passer par la case élection. Il méprise la rue, piétine la Constitution, attise la colère des gens, met en péril le destin d’une nation et prend le risque de provoquer l’effondrement d’un État déjà très fragilisé. Nous sommes face à un pervers. Un moribond, un mort qui joue aux temps morts pour gagner du temps additionnel. La Constitution, il en a fait une espèce de sous-règlement intérieur d’une entreprise familiale dont la seule fonction est de servir ses intérêts et ceux de son entourage. Alors, il l’amende comme on ajoute un codicille à son testament chez un notaire avant de mourir. C’est le propre d’une dictature. C’est la triste histoire des despotes. Ils ont ce petit quelque chose de romanesque et de pathétique en eux, ils ne voient jamais arriver le moment de s’arrêter. De sortir. De quitter la table, laisser la chaise, prendre l’issue de secours avant la fin, avant le feu. Triste est le sort des despotes. Ils finissent presque tous à terre, déboulonnés par l’histoire, piétinés par des peuples en colère. Bouteflika doit partir. Et immédiatement. Il n’est pas la dernière issue de secours. Il est l’incendie.

« Etre  algérien n’est pas une nationalité. Ce n’est même pas une identité. C’est un travail à temps plein pour lequel nous ne sommes pas encore payés. C’est une maladie dangereuse dont personne ne s’est jamais relevé », écriviez-vous dans l’une de vos tranchantes chroniques publiée par le quotidien Le Matin, au tournant des années 2000. Cet extraordinaire soulèvement du peuple algérien est-il synonyme de guérison ?

 

Sid Ahmed Semiane :  J’ignore si nous sommes totalement guéris, je ne le pense pas vraiment… Et comment guérir aussi vite après plus d’un demi-siècle d’humiliation, de haine, de mépris ? Nous sommes encore dans la blessure, elle est encore ouverte, nous sommes et nous parlons dans nos propres blessures qui se sont stratifiées au fil du temps. La blessure ne se refermera que lorsque nous ne serons plus mis en joue, quand la baïonnette qui nous a été enfoncé dans le ventre, la tête, le corps, l’esprit et la mémoire sera retirée et ce, par la seule force de notre volonté. Celle d’un peuple. Nous serons guéris quand la légitimité de la souveraineté nous sera rendue. Quand la rue sera définitivement nôtre. Quand la culture sera entre nos mains et dans nos bouches… Quand nous serons seuls maîtres de notre destin. Quand la dictature sera à terre, et qu’elle sera devenue un souvenir douloureux dans les livres d’histoire et non pas une parole quotidienne et arrogante dans les journaux télévisés de 20 heures. Nous serons guéris quand nous construirons notre propre réconciliation, la vraie, pas celle du régime Bouteflika qui n’est qu’une réconciliation policière, sournoise, bâtie sur le silence imposé et l’amnésie forcée. Notre réconciliation sera construira sur la parole libérée et la mémoire retrouvée. Nous serons guéris quand nous retisserons les liens du vivre-ensemble.  Et c’est ce qui est en train de se produire doucement mais sûrement dans la rue. Nous retrouvons délicatement la joie d’être ensemble. Et ça c’est inestimable. 

 

Vos livres sont habités par le souffle d’octobre 1988, ce séisme algérien qui a ébranlé le système FLN et ouvert une transition démocratique finalement avortée. Qu’est-ce qui distingue la génération d’octobre de celle qui descend aujourd’hui dans la rue ?

Sid Ahmed Semiane Trente ans de douleur séparent ces deux générations. Trente ans d’expériences. Des deuils. Une guerre civile. Des cadavres. 200 000 morts. 20 000 disparus. L’expérience islamiste, le terrorisme. La terreur. Vingt ans de monarchie bouteflikienne. La police politique. La répression. L’idéal démocratique. Les massacres collectifs. L’horreur dans l’infini de son « raffinement ». L’apparition des réseaux sociaux et de la technologie. L’émergence d’une conscience politique nouvelle, en rupture avec les vieux schémas de pensée. La connexion au monde et la volonté d’en être, d’y participer, de dire que nous méritons aussi d’être comme les autres, que nous avons droit nous aussi au chapitre.

La répression, en 1988, fut meurtrière, faisant des centaines de morts, des milliers de blessés, sans parler de l’usage généralisé de la torture sur des adolescents. Dans les événements en cours, jusqu’ici, pas de déchaînement répressif semblable, même si le verrouillage autoritaire des années Bouteflika s’est fait plus dur, à l’approche des échéances électorales. Comment expliquez-vous cette relative retenue ?

Sid Ahmed Semiane Ce n’est pas de la retenue. Ce pouvoir ne connaît pas la retenue, sinon il serait parti depuis longtemps, depuis au moins les révoltes de 1988. La retenue est un concept civilisé. Poli. Responsable. C’est une contrainte plutôt. Un piège. Vous pensez bien que s’ils pouvaient réprimer et même dans le sang la contestation, ils l’auraient fait sans scrupule aucun, comme ils l’ont fait en 2001, en tuant plus de 120 Algériens avec des armes de guerre… Rendez-vous compte : 120 personnes. Sans compter les blessés, les estropiés et les traumatisés. Nous ne pouvons décemment pas parler de retenue. C’est un concept qui est totalement étranger à leurs mœurs. D’où la nécessité absolue de préserver cet élan pacifique de la contestation. Ce pouvoir a déjà un pied dans la tombe. Réprimer des manifestations pacifiques accélérerait leur mise en bière, leur enterrement définitif. Ils n’ont aucune retenue. Aucune. Ce sont des calculateurs froids et cyniques. Ils ont compris aussi que le chantage à la menace islamiste et au chaos comme en Syrie ou en Libye n’était plus un argument vendable. Pis, ils oublient que les vrais responsables de ce chaos, ce sont les dictatures elles-mêmes, pas les peuples. Ils nous disent, avec des slogans éculés, anesthésiants, sentant la naphtaline, pour tenter de nous culpabiliser, naturellement, ils nous disent avec des trémolos dans la voix : « Attention, ne perdons pas de vue le plus important : l’Algérie avant tout. » Quelle imbécillité. Mais l’Algérie avant quoi ? C’est ce qui n’est pas précisé. Nous ne pouvons pas parler d’une terre sans parler de ses enfants. De son peuple.

L’Algérie ne vaut rien si les Algériens sont au fond du trou. L’Algérie est juste une construction, une étendue géographique. Aujourd’hui, nous leur disons non. Pas l’Algérie avant tout. Mais les Algériens avant tout. C’est nous qui faisons ce pays, pas l’inverse. Nous disons aussi : pas l’Algérie avant tout, mais la démocratie avant tout.

Le mot d’ordre de “Silmya ” est-il une façon de conjurer, d’exorciser la violence qui marque au fer rouge l’histoire du pays, depuis la conquête coloniale ?

Sid Ahmed Semiane Oui, mais c’est sûrement un mouvement à deux temps. Nous voulons exorciser nos violences passées, certainement, mais nous voulons surtout contenir celles qui pourraient venir. D’où ce concept merveilleux de ” Silmya » qui vient de « silm ”, “paix ”. Nous voulons vivre dans un pays, pas dans une menace.

 

Les jeunes manifestants se réapproprient des figures du combat de libération nationale, des slogans de la révolution algérienne. Que signifie cet enracinement dans l’histoire ?

Sid Ahmed Semiane Nous avons toujours refusé le déracinement. Dans ce combat, nous voulons aussi nous réapproprier notre propre histoire, mais dans sa complexité, dans sa diversité, sa pluralité. Pas dans sa version compartimentée, charcutée, travestie, pour les besoins du discours politique dominant qui en a fait un vulgaire péplum. Nous avons déshumanisé l’histoire en la confinant dans le seul espace de l’héroïsme béat. Notre histoire est plus grande que notre système politique. Alors, pour ne pas qu’elle l’envahisse comme cette foule dans la rue est en train de l’envahir, il en a fait une version naine qui correspond à sa propre petite taille. L’histoire est beaucoup plus grande. L’histoire est à la dimension de ce peuple dans la rue, pas à celle d’un régime qui tente de se reproduire en captivité. Djamila Bouhired, une des grandes figures de la révolution, était dans la rue. Zohra Drif Bitat, malgré quelques malheureux errements dans la cour de Bouteflika, soutient, elle aussi, la rue. Et bien d’autres figures révolutionnaires encore. L’histoire est dans la rue et la rue s’approprie et rejoint l’histoire. Le FLN doit redevenir un héritage commun, pas cette imposture politique, d’où l’urgence de le mettre au musée. De le dissoudre.

L’humour féroce des chroniques que vous avez longtemps signées dans les colonnes du quotidien francophone le Matin n’a pas peu contribué à leur popularité. En Algérie, l’humour a toujours été, peut-être plus qu’ailleurs, une arme politique. On retrouve ce trait dans les événements en cours…

Sid Ahmed Semiane L’humour est notre seule bouée de sauvetage. C’est ce qui nous maintient un peu la tête hors de l’eau. C’est ce qui nous a permis de rester en vie pendant les années de terreur. C’est ce qui nous a sauvés de la noyade. Ne pas perdre totalement la raison. (Rires.) Ils ont des armes, nous avons de l’humour.

Il y a comme une liberté retrouvée, à l’échelle individuelle, dans ces manifestations. Pourquoi cet élan politique délie-t-il les corps ?

Sid Ahmed Semiane Une dictature s’attaque en premier lieu aux corps, avant même de s’en prendre aux esprits. Elle les brise, ces corps, elle les plie, elle les tord. Elle les cache. Les castre. L’esprit abdique quand le corps abdique. Ce n’est pas un hasard si les tortionnaires, comme en 1988, se sont attaqués à ce qu’il y a de plus intime en nous : le sexe. L’humiliation est alors à son comble. Ils ont brisé et brûlé à l’électrocution le sexe de nombreuses personnes. D’autres ont été sauvagement sodomisés, soit par des bouteilles, soit par des matons. Alors quand on retrouve cette liberté, quand de nouveau on veut affronter cette dictature, le corps revient. Il est en pole position, comme dans un corps-à-corps. Ce corps porte le discours de l’esprit, de l’humour et de la contestation. C’est ce corps que la dictature a tenté de briser qui est mis en avant. Il bouge. Il danse. Il saute. Il vit. Il revit. Nous avons récupéré notre sens de l’humour. Mais nous avons récupéré surtout nos corps mutilés.

Comment ce soulèvement pacifique s’inscrit-il dans les mouvements tectoniques qui refaçonnent l’Afrique du Nord depuis 2011 ?

Sid Ahmed Semiane Chaque expérience est inédite. Revenir à 2011, c’est vouloir tenter de confiner la chose dans ce que le calendrier médiatique et politique occidental a qualifié de printemps arabe. Le printemps arabe est une angoisse et une interrogation occidentale. Nous ne sommes pas dans le printemps arabe qui soit dit en passant renvoie plus à des échecs et à des chaos qu’à une quelconque émergence démocratique, exception faite du cas tunisien. Ce soulèvement s’inscrit dans une séquence plus importante et nettement plus ancienne que les mouvements qui ont secoué l’Afrique du Nord et certains pays arabes. C’est pour cela qu’il faut l’observer dans sa complexité. L’Algérie a son propre cheminement depuis les années 1980 au moins, et encore je simplifie. D’abord avec le printemps berbère en avril 1980, qui a provoqué les premières fissures dans l’édifice de la dictature. Puis, nous avons eu octobre 1988, interrompu par les affres de la guerre civile. Et il y a eu d’autres secousses encore, d’autres émeutes, d’autres luttes durant toutes ces années. Nous sommes peut-être arrivés à une maturité qui va nous permettre de synthétiser toutes ces séquences et de les concrétiser pour abattre les derniers murs de cette citadelle imprenable derrière laquelle se barricade ce système. Cette dictature.

 

Vous appartenez à une génération qui s’est forgée, durant la décennie noire, dans la résistance à l’intégrisme. Une parenthèse se referme-t-elle ? Ou alors ce spectre hante-t-il encore l’Algérie, le Maghreb, le monde arabe ?

 Sid Ahmed Semiane . Nous nous sommes forgés aussi et même surtout dans la  lutte contre la dictature, pas seulement dans la résistance à l’intégrisme. Nous luttions contre deux totalitarismes. Et notre lutte contre l’intégrisme a été le plus souvent chahutée et parasitée par la dictature elle-même. La chose formidable de cette contestation, c’est qu’elle met un terme définitif à la pensée politique des années 90, elle dissout la dichotomie entre éradicateurs  et réconciliateurs. Elle ouvre de nouvelles perspectives et une nouvelle façon de réfléchir le politique. Et ce spectre, comme vous dites, de l’islamisme, même s’il n’est plus ce qu’il était dans les années 90, nous voulons le combattre seuls, selon notre propre cahier des charges, avec nos mots, nos paroles, nos convictions, notre éthique et notre propre morale…
L’islamisme n’est plus une menace pour nous. C’est un combat politique qu’il faut mener. Point à la ligne. Ca ne nous fait pas peur. Alors qu’on nous laisse mener ce combat.

″ Nous avons accepté de jouer la démocratie avec ceux qui ont fait la dictature. C’est notre plus grosse erreur. C’est pour cela que Bouteflika est resté vingt ans ”, disiez-vous, en octobre dernier, dans un entretien à El Watan. La plasticité du pouvoir algérien, ses capacités de retournement, de détournement, de digestion de la contestation ont été jusqu’ici redoutables. Le scénario d’une continuité maquillée en « changement » est-il encore possible aujourd’hui ?

Sid Ahmed Semiane Le ­système fera tout pour le rendre possible. C’est évident. Comme à chaque fois. Comme lundi avec cette ultime et vulgaire manœuvre d’Abdelaziz Bouteflika. L’Occident répète à tue-tête, comme pour s’en convaincre lui-même, que ce qui l’intéresse, c’est la stabilité de l’Algérie. L’Occident ne peut décemment pas souhaiter la stabilité de ce pays plus que nous, tout de même. L’Occident est dans une espèce de doxa méprisante qui lui fait croire, dans un élan de paresse et de malhonnêteté intellectuelle, que la stabilité de notre pays n’est possible qu’avec ce régime.

Il est temps qu’il revoie sa copie. La stabilité, c’est le changement. La stabilité, c’est le départ du régime. La stabilité, c’est la ­démocratie. Pas la dictature. Comme chez vous. Le changement est possible, mais il sera long. C’est une course de fond, pas un sprint de 100 mètres. C’est pour ça que nous avons besoin de nous concentrer sur ce que nous sommes et sur ce que nous voulons être sans aucun parasitage, d’où qu’il vienne. Et ce genre de facéties est un parasitage dangereux.