ALGÉRIE
31/10/2018 12h:33 CET | Actualisé 31/10/2018 13h:18 CET

Saphia Arezki raconte l’armée algérienne comme on ne l’a jamais fait : un livre-évènement chez Barzakh

Le livre de Saphia Arezki est important, il déconstruit bien de mythes et permet de voir le coté prosaïque, tâtonnant, mais bien réel, de la construction de l’armée algérienne. A lire absolument.

Editions Barzakh

L’armée algérienne est entourée de beaucoup de mythes voire de mythologies. C’est l’effet inévitable d’une institution qui est au cœur du pouvoir.  Et dans un pays où le pouvoir reste opaque avec un fonctionnement particulier où la part de l’informel est forte, les mythes supplantent souvent la réalité, une vision conspiratrice de l’histoire s’installe durablement au détriment des faits.

 C’est une des raisons qui font de la parution aux éditions “Barzakh” du livre de Saphia Arezki, «De l’ALN à l’ANP – La construction de l’armée algérienne 1954-1991″, un véritable événement éditorial.

 Cette jeune historienne a “osé” s’attaquer à un thème considéré comme quasi-impossible en faisant un travail d’archéologue à travers la construction patiente d’une banque de données sur les parcours de ceux qui en seront les dirigeants de l’armée algérienne. 

 “Dégonfler” le sujet

 Comme le souligne, admirative, l’historienne Malika Rahal, Saphia Arezki aborde son sujet “avec aplomb, et avec le goût, marqué dés son introduction, de “dégonfler” son sujet”.  Il fallait oser aller au-delà de 1962 et cela, rappelle Malika Rahal, peu d’historiens l’ont fait.

 

Saphia Arezki s’engage dans un travail de fourmi – qui nécessairement n’est  pas exhaustif du fait de sources encore lacunaires – mais il permet de dégager des tendances, des liens.   Elle découvre que malgré les idées reçues, il y a des sources à traiter, des informations à mettre en connexion et en perspective. Ce travail méthodique lui permet d’esquisser avec brio les modalités de la construction de l’armée nationale algérienne.

Les parcours et les liens qui s’établissent durant la guerre de libération au sein de l’ALN entre ces officiers feront “sens” après l’indépendance dans la construction de l’ANP et ils sont éclairants car ils dégonflent effectivement bien des mythes.  

 Le “BTS” ne tient pas la route

Et ce qui ne gâche rien, ces parcours individuels traités avec la distance du scientifique,  donnent de la chair à une histoire trop souvent présentée en Algérie sous l’angle de l’abstraction où les individus – et encore davantage les héros – disparaissent littéralement derrière des sigles et des dates et des batailles.  

 Dans ce travail de déblaiement novateur – Malika Rahal souligne à raison qu’il sera désormais difficile de « penser d’un sujet de recherche qu’il est “trop difficile” ou “trop sensible” pour être l’objet d’une recherche – bien des idées reçues tombent.

Comme la très médiatique dominance BTS (Batna-Tébessa- Souk-Ahras) sur l’armée qu’aucune analyse concrète des postes de commandements ne confirme ou corrobore. Il sera bien difficile de continuer à user d’une telle formule qui a été tellement présente et s’est imposée dans le monde des médias, notamment français, comme une ”évidence ”. 

Même le poids de l’Est au sein de l’armée est relativisé par des explications liées à l’histoire et aussi par le rééquilibrage qui s’opère durant les années postindépendance. 

Un des paradoxes relevé est que les crises qu’a connues l’armée algérienne après l’indépendance, notamment la tentative de putsch de Tahar Zbiri en 1967, ont non seulement été amorties mais elles ont même permis d’assurer une plus grande homogénéité de l’institution et de la renforcer. 

Il y a beaucoup à apprendre dans ce livre qui défriche un terrain déserté en raison du statut d’une armée qui est au cœur de l’État pour ne pas dire qu’elle est le cœur de l’État. Et même si ce travail s’arrête à 1991, à la veille d’un tournant majeur dans l’histoire du pays et de l’institution militaire, le thème de l’armée est encore central.

 Le poids de Houari Boumediene

On découvre, ce n’est pas une surprise, que Houari Boumediene -  chef de l’armée et chef de l’État jusqu’à son décès -  a entièrement marqué de son empreinte le passage de l’armée de libération (ALN) à l’armée nationale (ANP).

Le travail de Saphia Arezki donne à voir sa gestion très pragmatique et  assez sophistiquée - et réussie somme toute - d’une cohabitation entre officiers maquisards détenteurs d’une légitimité du terrain et des officiers titulaires d’une compétence techniques – dont les anciens de l’armée française qui ne sont pas tous des DAF (déserteurs de l’armée française). 

Au point qu’il ne serait pas erroné de penser que la fameuse phrase de Boumediene sur l’impératif d’avoir des « institutions qui survivent aux hommes » concernait avant tout l’armée.

Le livre de Saphia Arezki est important, il déconstruit bien de mythes et permet de voir le coté prosaïque, tâtonnant, mais bien réel, de la construction de l’armée algérienne. A lire absolument.

Saphia Arezki : “De l’ALN à l’ANP – La construction de l’armée algérienne 1954-1991” -  éditions Barzakh