ALGÉRIE
07/11/2019 08h:54 CET

Samir Kacimi plaide pour la création d'un prix littéraire maghrébin pour contrer le Booker arabe

Fayçal Métaoui pour le HuffPost Algérie
Samir Kacimi au SILA

“Salalim Trolard” (Les escaliers de Trolard) est le huitième roman de Samir Kacimi. Paru aux éditions Barzakh, à Alger, le roman, qui puise dans une certaine fantasmagorie, évoque l’histoire d’un pays ou d’une “une ville-Etat” où les portes des maisons disparaissent pour ne laisser aucune frontière entre l’intérieur et l’extérieur. C’est le vécu de Djamel Hamidi et de son épouse Olga qui vivent dans un quartier populaire d’Alger, Docteur Sâadane ou Trolard, à deux pas du Palais du gouvernement. C’est également l’histoire de curieux personnages tels que Ibrahim Bafouloulou ou Mouh Boukhnouna. “Salalim Trolard”, qui s’approche de la satire, évoque les drames d’un pays où les gouvernants se prennent pour des dieux qui regardent le peuple d’en haut, des balcons. “Les escaliers de Trolard” n’a pas été écrit durant le hirak, mais a traité d’un vécu social et politique marqué par une certaine fantaisie. On peut penser qu’il existe quelque chose de prémonitoire dans ce roman où l’on évoque la révolution, les Dieux qui dominent le peuple et les généraux. L’écriture de ce roman a précédé beaucoup d’événements en Algérie”, a souligné Samir Kacimi, lors d’un débat au 24ème Salon international du livre d’Alger (SILA) qui se déroule jusqu’au 9 novembre au Palais des expositions des Pins maritimes. “L’histoire se passe dans un quartier marginalisé en plein centre d’Alger qui possède sept issus à travers des escaliers. Il est représentatif de la ville. Il n’y a pas de ville au monde qui possède autant d’escaliers qu’Alger. Dans ce quartier, Larbi Ben M’hidi a utilisé un appartement comme refuge. Ce quartier était au cœur du mouvement islamiste dans les années 1990, et abrite, paradoxalement, un grand nombre de maisons de rendez-vous, à deux pas de la police des mœurs. Il y a donc une drôle de cohabitation entre plusieurs contradictions”, a appuyé l’auteur.

Huffpost MG
Les escsliers de Trolard Dernier roman de Samir Kacimi

 

 

Un roman pour “le monde réel, pas pour le monde des salons

Le réel dépasse, selon lui, la fantaisie. “Salalim Trolard” est un roman pour le monde réel, pas pour le monde des salons, des hôtels cinq étoiles ou des officiels. Ce roman est dédié au monde de la marge dont je fais partie. C’est un roman de colère. Je n’étais pas optimiste en l’écrivant. Je sentais comme une déception qui allait durer des années et qu’on n’allait pas sortir d’un long tunnel noir”, a confié Samir Kacimi. Il a estimé qu’un écrivain ne peut atteindre le niveau mondial en s’appuyant uniquement sur la traduction de ses oeuvres. “Pour la littérature dans le monde arabe, il y a des rares exceptions comme Naguib Mahfoud ou Alaa’a Al aswani. Le lectorat de Brahim El Kouni est limité dans le monde occidental en dépit de ses nombres traductions, mais il est considéré comme un écrivain mondial en raison de la valeur littéraire de ses textes qui ouvre la voie à d’autres textes. La littérature mondiale ne signifie pas d’écrire sur New York ou Paris à partir d’Alger mais de démarrer du local, de la marge”, a expliqué le romancier qui écrit en arabe. Tout écrivain doit, selon lui, passer par l’expérimentation pour perfectionner son style et sa langue surtout au début de sa carrière.

“Je ne plaide pas pour l’écriture du roman fast food”

 

A mon avis, la narration linéaire dans l’écriture romanesque est obsolète. Le lecteur moderne n’a plus le temps de lire des pavés de 700 ou de 2000 pages, comme ce fut le cas pour la littérature russe. Cela dit, je ne plaide pas pour l’écriture du roman fast food. Depuis plus de dix ans, le style novela est à la mode partout dans le monde. Dans “El Halem” (le rêveur), j’ai écrit trois romans en un seul. J’étais moi même le personnage central de tout le roman. Finalement, “El Halem” était un texte sur l’écriture du roman. C’était de l’expérimental pour moi”, a relevé Samir Kacimi. Pour lui, le rôle du romancier se termine à la fin de l’écriture du texte. “L’auteur deviendra lecteur de ses textes, après un certain temps, et verra ce qu’il a écrit sous un autre regard”, a-t-il noté. Les prix littéraires desservent, d’après lui, la cause de la littérature. “Dans le monde arabe ou ailleurs, les distinctions sont accordées selon des critères politiques et des divisions géographiques. Cela braque de la lumière sur les oeuvres primées au détriment de textes de qualité. Le lecteur s’intéresse aux oeuvres qui ont obtenu des prix, oublie le reste”, a-t-il regretté. Il a plaidé pour un prix littéraire maghrébin surtout après “la dérive totale” du Booker arabe dans ses choix depuis 2012 (le comité est basé aux Emirats arabes unis avec le soutien de la Fondation Booker Prize de Londres). Il a critiqué l’exclusion des romans algériens du prix Naguib Mahfoud depuis plus de dix ans. “L’Algérie a tout les moyens de créer un prix littéraire de niveau mondial ayant la même valeur que le Booker arabe, cela va créer un certain équilibre”, a-t-il dit.

“Le concept de littérature d’urgence n’a été collée qu’aux textes en arabe”

Samir Kacimi a rappelé que le concept de la “la littérature d’urgence” est apparu en Algérie dans les années 1990 pour classer les travaux qui ont traité du phénomène du terrorisme. Il a rejeté l’idée que “Salalim Trolad” soit classé dans cette catégorie . “Cette classification n’a pas été juste puisqu’elle a réduit les textes à des travaux de crise ou de guerre. Tahar Ouettar a été le premier à parler de cela en soulignant que cette littérature ne méritait pas d’être lue, “une littérature handicapée”. En période de crise ou de guerre, nous avons besoin de lire des textes qui traitent des sujets liés à ces situations. On peut considérer cela comme des témoignages ou des documents. N’empêche, de grands travaux ont été édités dans les années 1990 en Algérie. Curieusement, le concept de littérature d’urgence n’a été collée qu’aux textes en arabe, pas ceux parus en français alors qu’ils portaient toutes les stigmates de cette forme d’écriture? C’est une ségrégation”, a-t-il dénoncé.