MAROC
21/06/2019 12h:07 CET | Actualisé 21/06/2019 14h:32 CET

Salma, Marocaine, transgenre hormonée et combattante [PORTRAIT]

"Je n’aime pas qu’on me considère en tant que victime, je suis une survivante aux discriminations".

nito100 via Getty Images

SOCIÉTÉ - En janvier 2018, des personnes transgenres, non-binaires et marocaines se sont réunies à Rabat pour échanger, partager leurs expériences et difficultés, se donner de la force, de l’espoir. Une nouvelle page Facebook a alors fait son nid parmi les millions de pages consultées chaque jour par les Marocains: Dynamique Trans, suivie par plus de 1.400 personnes. Avec pour objectif de lutter contre toute forme d’oppression mais surtout, partager savoir et questionnements sur les transgenres, en darija. Pour vivre mieux avec eux-mêmes. Le HuffPost Maroc a rencontré la co-fondatrice du groupe. Salma est Marocaine, transgenre hormonée et combattante.

Nous la retrouvons au café d’une place animée de Rabat, en plein après-midi. Sourire aux lèvres, cigarette à la bouche. Loin de l’image qu’on se fait des personnes transgenres, transexuelles ou non-binaires au Maroc, reclues et cachées. Salma est là. Tout se passe à l’intérieur.

A bas les genres

A première vue, rien ne laisse penser que Salma est une femme. C’est un cheminement. “Pour devenir ce que je suis aujourd’hui, je suis passée par un parcours de questionnement sur ma sexualité, mon identité de genre. Quand j’étais plus jeune, avec les normes que l’on m’a apprises, je me sentais homosexuelle. Dans la société marocaine, il n’y a que deux cases, deux choix. Tu es soit hétérosexuel, soit homosexuel, raconte-t-elle. Mais, à force de recherches, je me suis demandée pourquoi je devais absolument me cadrer dans ces cases que la société m’a, dans un sens, imposées. Je ne voulais pas être identifiée à un genre. Je ne suis ni homme, ni femme. Donc j’ai compris que j’étais transgenre”. 

Au fil du temps, Salma se sent plus à l’aise dans le genre féminin. Mais, pour elle, c’est un genre qu’elle s’est construit. “On ne peut pas dire que c’est le genre femme parce que pour la société, une femme c’est une cis, hétéro, qui peut se marier avec un homme, avoir des enfants. Je ne serai jamais considérée par la société comme une femme et moi aussi, je ne me considèrerai pas comme une femme mais comme une personne trans. Je suis fière d’être une personne trans. C’est mon genre à moi”, souligne-t-elle. 

Il y a un an et trois mois, elle entame tout de même une transition hormonale. Pour avoir un corps qu’elle aime, se sentir à l’aise. Les bloqueurs de testostérone et les œstrogènes vont l’aider à se voir autrement, s’apprécier comme elle le souhaite, en féminisant son corps “dans les normes de la société”. Sa poitrine va pousser. “Parfois, on aimerait bien être genré dans notre genre, mais moi je ne considère pas qu’il y a des corps d’hommes et de femmes. C’est un construit social. Il y a beaucoup de trans qui s’identifient dans un genre et qui n’ont aucune envie de faire de transition hormonale ou de chirurgie. Ils se sentent à l’aise dans leur corps. Les corps ne définissent pas le genre sauf pour la société cis-hétéronormative”, tient à souligner Salma.   

Vivre autrement 

Dans un pays où l’homosexualité est encore un crime, comment s’épanouir avec sa transidentité? La discrétion est peut-être la meilleure des alliées, avant de réussir à bousculer les mentalités. Salma vivait seule avec sa mère depuis trois ans avant d’emménager à Rabat. Elle ne sait rien. “Elle remarque certaines choses. Me demande ce qui arrive à ma poitrine, pourquoi je mets du vernis. J’essaye d’être discrète mais elle est habituée parce que je fais ça depuis longtemps. Je lui dis simplement que je ne considère pas les normes de genre, même si elle a de grands doutes”.

Salma n’est pas prête à passer le pas de la confession. “Ce ne serait pas facile pour elle, pour son âge. Elle a vécu toute sa vie avec des normes. Et je me dis que ce n’est pas nécessaire de lui dire. C’est une chose privée, ma vie personnelle, elle n’a pas à savoir. Le Maroc, ce n’est pas l’Europe avec la culture du coming-out. Quand j’étais jeune, je voyais des vidéos et je me disais, c’est génial, je vais faire ça, mais aujourd’hui, je ne me sens pas dans le besoin de le faire”. 

Une fois dehors, Salma retrouve des personnes de la communauté LGBTQIA+. Exclusivement. “Depuis 5 ans, je n’ai pas de contact avec des personnes cis-hétéro. C’est un choix parce qu’avec eux, c’est sûr que je vais entendre une réflexion, rencontrer un mauvais regard. Et je ne veux plus me légitimer, faire de la pédagogie, je n’ai pas à faire ça. Si les gens ne comprennent pas ce que je suis, qu’ils aillent lire, explique-t-elle. Dans les espaces non-mixtes, je me sens plus à l’aise, en sécurité. Je ne vais pas être remise en question sur mon identité. On se comprend, on a les mêmes parcours. Je peux vivre comme je suis”.

Mais il faut bien sortir dans la rue, profiter de la vie, de la ville. Avec ses amis -l’union fait la force - elle sort dans les endroits qu’elle connaît. Quand elle est seule, c’est tout un travail à faire avec elle-même. “Parfois, quand j’entends des réflexions, je dis ‘je m’en fiche de vos normes, de vos regards. C’est vous qui êtes dérangés par ma présence dans l’espace public. Si je dérange, c’est vous qui êtes dérangés, finalement’. Ce n’est pas toujours facile de le dire donc je me construis un bouclier autour de moi-même. Je pense à autre chose, j’essaye d’ignorer, confie la jeune femme. Parfois, c’est plus difficile”.

Le plus dur est passé. Au début de sa transition hormonale, Salma se posait beaucoup de questions en voyant son corps changer. “J’étais contente mais je me demandais comment j’allais devenir et surtout, j’avais plus peur. J’avais peur qu’on me remarque”. Le temps et l’habitude ont fait leur travail et, aujourd’hui, Salma est plus sereine. “Même quand je ne veux pas sortir, je me force. Je me dis ‘c’est tranquille tu vas sortir et ça va bien se passer. S’il arrive quelque chose, tu vas gérer.’”

Discriminations et manque de liberté

Quand on aborde la question de la transidentité au Maroc plus généralement, Salma est directe. “Nous sommes privés de tous nos droits fondamentaux”. De nombreuses personnes trans ou non-binaires marocaines vivent encore chez leur famille, ne sont pas indépendantes financièrement. “C’est le résultat des discriminations, de la criminalisation de ce que nous sommes. De nombreuses personnes trans ne peuvent pas aller au bout de leurs études parce qu’elles sont discriminées. Quand elles y parviennent, elle ne trouvent pas de travail pour les mêmes raisons”, souligne Salma. Elle-même ne travaille pas, mais “c’est un choix politique”. 

Elle raconte l’histoire de ces trans qui n’ont pas accès à la santé, pour ne pas qu’on découvre leur différence. Salma a eu de la chance. Quand elle est venue chercher le résultat des analyses pour suivre son taux d’hormones dans le corps, le médecin a demandé à la voir. “Il m’a juste demandé si je prenais quelque chose, je lui ai répondu honnêtement. Il a vu que je savais ce que je faisais et m’a laissée partir. Mais j’ai pris un risque, j’aurai pu tomber sur un médecin transphobe qui appelle la police”. 

Certaines personnes trans n’osent également plus aller dans les administrations, montrer leurs pièces d’identité. “C’est plus dur encore pour ceux qui ont entamé des transitions et notamment les hommes transgenres. Pour eux, l’anatomie des corps changent beaucoup, leur voix aussi”. Malgré tout ça, ils ne doivent pas être considérés comme des victimes, Salma y tient. “Je suis une survivante aux discriminations”.

Un choix, un combat

C’est un combat de tous les jours. Être différent. “Je me réveille, je sors, je fais des choses. Je considère que mon corps, c’est une résistance. Ma transition, c’est une résistance. Et cette résistance, c’est un militantisme. Une révolution sur les normes du genre”, souligne Salma. Le combat passe aussi par le groupe Dynamique Trans, qu’elle a co-fondé.  

“En janvier 2018, nous étions une quinzaine de personnes trans, venues de différentes villes du Maroc, à se rencontrer à Rabat. Pendant deux jours, nous avons fait des ateliers, discuté sur les identités de genres et toutes les questions qui accompagnent le sujet. Et on s’est dit, pourquoi ne pas créer quelque chose de tout ça. Dynamique Trans est né”. Depuis, le collectif produit articles et documents en darija pour que les personnes concernées puissent raconter leur ressenti, leur parcours, ce qu’elles vivent tous les jours avec une langue accessible à tous. “Cela donne une visibilité à ce savoir et à nos questionnements. Au Maroc, il n’y a rien pour s’informer. Là, on parle de nous et ce n’est pas quelque chose qu’on a pris d’autres pays”. 

L’objectif, cette année, est de renforcer ce noyau, établir des liens de confiance. “Il y a beaucoup de personnes trans au Maroc, souligne Salma. Mais c’est souvent difficile pour elles de se déplacer. Chacun vit son parcours tout seul, c’est bien de se rencontrer. Cela donne de la force et de l’espoir”.

De l’espoir et de la force, Salma en a. Et elle en reconnaît en chacun. “C’est nous qui sommes concernés, on n’a pas besoin d’autres personnes qui viennent nous sauver. C’est nous qui allons faire les choses pour nous, parce qu’on connait nos besoins, dit-elle. Quand on va bien comprendre ça, et prendre notre lutte en main, il est certain que des choses vont changer. Mais on devra résister toute notre vie. Parce que partout, les trans vivent encore une grande discrimination. Partout, il y a des agressions, des morts. Nous sommes les plus vulnérables de la communauté LGBT”. Plus de 2.600 personnes transgenres et non-binaires ont été tuées depuis 2008. 325 sont mortes en 2017.