MAROC
13/04/2018 09h:21 CET | Actualisé 13/04/2018 09h:59 CET

CGEM: Salaheddine Mezouar, la tentation du pouvoir

De l’exécutif au costume de patrons des patrons?

ANNE-CHRISTINE POUJOULAT via Getty Images

Par deux fois, il aura raté la primature, échouant lors des législatives de 2011 et celles de 2016 à faire du parti qu’il dirigeait, le Rassemblement national des indépendants (RNI), la première force politique du pays. Et chaque fois, il a trouvé en lui l’énergie de repartir “au combat” et de se réinventer, forçant même son retour au gouvernement et présidant la COP22 en qualité de ministre des Affaires étrangères. Avec lui, c’est ainsi que sont les choses: clivantes. L’on peut aimer ou détester Salaheddine Mezouar, mais l’on ne peut être indifférent. L’on peut estimer qu’il est “parachuté” ou qu’il s’est construit à la force de son talent, mais nul ne peut lui ôter sa capacité de rebond. Peut-être faut-il y voir comme une réminiscence de sa passion pour le basket-ball, qu’il pratiqua dans sa jeunesse, ou encore un emblème de sa volonté affichée de rester au cœur du pouvoir marocain. En tous cas, n’en déplaise à ses contempteurs, le natif de Meknès est en train de faire la démonstration de sa volonté de voir l’avenir du Maroc s’écrire avec lui.

En effet, c’est la Présidence de la très influente Confédération Générale des Entreprises du Maroc (CGEM) que Salaheddine Mezouar convoite désormais, en déposant ce matin même officiellement sa candidature au siège de l’institution du boulevard Mohammed Abdou.

Malgré certaines voix patronales qui se sont élevées contre ce qu’ils considèrent être une “politisation” de la confédération, voire une mise sous tutelle larvée, Mezouar aura finalement franchi le pas, invoquant la “nécessité pour lui de continuer de servir, autrement, le Maroc, et de mettre son expérience au service de l’entreprise et des entrepreneurs”. Si les paroles sont les siennes, les mauvais esprits affirment surtout que sa volonté de présider la CGEM s’inscrit dans un agenda personnel qui lui permettrait ainsi de continuer à occuper le devant de la scène.

Membre de la nomenklatura ou homme providentiel?

Accueillie au début avec incrédulité de la part du landerneau politico-économique de l’axe Rabat-Casa, l’hypothèse Mezouar à la tête de la CGEM a semblé prendre en consistance et en épaisseur au fil des dernières semaines, le candidat multipliant sorties médiatiques et apparitions publiques. Inlassablement, il aura au cours du mois écoulé tenté de vaincre les nombreuses résistances de ceux qui le voient d’abord comme un apparatchik qui a passé l’essentiel des quinze dernières années au sein de l’exécutif. Si certains ont été rapidement convaincus, il subsiste toutefois au sein de la CGEM un bloc incompressible qui estime que ce qui s’annonce comme une chronique d’une victoire annoncée constituerait pour le syndicat des patrons une source d’affaiblissement et une réduction de sa capacité de négociation avec le gouvernement.

Il faut dire que pour Mezouar, succéder à l’actuelle Présidente de la CGEM ressemble à tout, sauf à une promenade de santé. Les deux mandats successifs de Miriem Bensalah Chaqroune -grâce notamment au tempérament volontaire et incisif de cette dernière- ont profondément transformé cette institution, qui constitue désormais le principal pôle de production de pensée économique dans le Royaume. Sous la houlette de Miriem Bensalah, la CGEM a “cassé les murs” et s’est intéressée à des sujets qui jusqu’alors étaient du ressort quasi exclusif du gouvernement. L’immatériel, les industries culturelles, la protection sociale ou encore la diplomatie économique ont été mis en avant par la CGEM sans parler bien entendu des thèmes récurrents pour lesquels la Présidente sortante est allée régulièrement au front, au premier rang desquels l’on peut citer les délais de paiement, véritable gangrène du tissu productif du royaume.

Le costume est-il pour autant trop grand pour Salaheddine Mezouar? Après plus d’une décennie comme ministre, peut-il en effet de manière crédible représenter les entrepreneurs sans être suspecté de trop de bienveillance à l’endroit d’un exécutif avec lequel de nombreuses négociations difficiles s’annoncent?

Ses soutiens affirment que l’homme en est tout à fait capable, et qu’il apporterait en sus son épais carnet d’adresse international ainsi que son expérience économique pour défendre les entreprises. Ses opposants, quant à eux, en doutent et le disqualifient d’office. De manière générale, un certain nombre de voix influentes au sein de la CGEM semblent surtout adopter pour le moment une prudence de sioux, ne s’exprimant qu’au compte-goutte, et ne dévoileront leur vote qu’au dernier moment, le temps d’y “voir plus clair”.

Dans l’intervalle, la petite musique de Salaheddine Mezouar, s’appuyant sur un petit orchestre ultra-motivé, aura peut-être, le jour de l’élection, des accents de symphonie pastorale. Plus que quelques semaines pour que le suspens s’achève…