MAROC
06/04/2015 03h:34 CET | Actualisé 06/04/2015 07h:19 CET

Entretien avec Rachid Benzine sur le "salafisme à la marocaine"

AFP
C'est quoi le

RELIGION - "Le salafisme: définition du concept et connaissance du contenu". Voilà le thème de la conférence organisée jeudi 2 avril à Rabat, par le Conseil supérieur des oulémas. L’idée: définir plus clairement le salafisme tel qu’il est pratiqué au Maroc, et mettre en avant une école salafiste marocaine. Pour le HuffPost Maroc, l’islamologue Rachid Benzine définit lui aussi ce courant très divers. Entretien.

HuffPost Maroc: Comment définissez-vous le salafisme?

Rachid Benzine: Le salafisme comme mouvement idéologique contemporain est complexe et constamment en évolution. C'est un mouvement de retour aux sources, les "salafs" se réfèrent aux pieux de la communauté musulmane idéale des premiers temps, réunis autour de Mohammed érigé en modèle. Mais historiquement c'est une représentation fantasmée du passé qui relève d'une illusion collective, d'une sorte de mythe de réconfort.

Il n'y a nulle part ni jamais de groupe humain idéal et les hommes de tribus de la première époque n'avaient aucune raison de l'être. Ils étaient simplement des hommes de leur temps dans leur société, partisans ou adversaires de "l'idéologie" et de la "politique" de Mohammed. Il y a eu, au cours du millénaire et demi de l'histoire de l'islam, plusieurs fois des tentatives de se représenter ou de retrouver un passé supposé purifié des turpitudes d'un présent difficile et le fantasme d'un retour à une époque idéale.

C'est le mythe de l'âge d'or, celui du passé ou du paradis perdu que l'on trouve dans de nombreuses sociétés, notamment lors des situations de crise ou de bouleversements politiques majeurs. Les sociétés se raccrochent à ce qu'elles peuvent pour supporter un présent insupportable ou difficile. Les salafismes du monde arabe et musulman moderne et contemporain sont multiples.

Il y a eu d'abord ceux liés aux traumatismes de la colonisation. Il y a aussi d'autres cas de figure comme le wahhabisme tribal né au XVIIIe siècle, qui est un mouvement de réforme interne avec une filiation mythique qui part de Ibn Hanbal puis passe par Ibn Taymiyya avant d'arriver à Ibn 'Abd-al-Wahhâb qui devient l'idéologue de tribus de l'Arabie centrale.

Les salafismes radicaux actuels sont encore différents. Ils s'inscrivent dans les terribles soubresauts de l'histoire récente, dans des ruptures de tradition généralisées dans les sociétés musulmanes elles-mêmes, et plus encore en dehors d'elles dans les diasporas émigrées. Il faut donc savoir de quel salafisme on parle. Tous ont cependant en commun le fantasme d'un passé idéal qu'on a l'illusion de pouvoir faire revivre en se conduisant collectivement ou individuellement de telle ou telle façon. Cela engendre des conduites que l'on peut définir comme quasiment fétichistes. Les moyens de communication audiovisuels les plus récents offrent de manière inédite un champ de diffusion et d'expansion énorme à ces fantasmes.

C'est quoi le "salafisme" à la marocaine?

Le vocable "salafisme" renvoie à une réalité beaucoup plus "plurielle" qu'on ne le croit souvent. Depuis quelques temps, le discours politique et le discours médiatique désignent par ce mot l'islam obscurantiste, manipulé par l'étranger. Mais beaucoup de musulmans marocains, sans pour autant s'identifier à tel ou tel courant militant de l'islam dit "salafiste", considèrent qu'être "salafiste" est une qualité, car ils voient dans cette option le fait de vouloir vivre en musulman à la manière des premiers compagnons du prophète.

N'oublions pas que, à la fin du XIXème siècle, les grands réformistes musulmans du monde arabe, tels que Muhammad Abduh, se revendiquaient "salafistes"! Il s'agissait, alors, d'un salafisme éclairé, ouvert au monde. Au Maroc, nous avons, de nos jours, des mouvements et des partis qui se déclarent eux-mêmes "salafistes" et qui prônent un islam ultra-orthodoxe et ultra-réactionnaire. C'est le cas du Parti de la renaissance et de la vertu (PRV) de Mohamed Khalidi, ancien membre dirigeant du Parti justice et développement (PJD). Ou du mouvement apolitique et quiétiste du cheikh Mohamed Maghraoui, de Marrakech. Les deux personnalités conservatrices que je viens de citer ne prônent pas le recours à la violence et restent respectueuses des institutions du royaume.

Mais à la fin des années 1990 et au début des années 2000, s'est développé au Maroc un courant salafiste dit "takfiriste", c'est-à-dire un courant qui penchait vers "l'excommunication" (le "takfir") de toute la société marocaine, et qui était favorable au déclenchement d'une violence terroriste. Les idéologues et les militants de ce courant se sont alors retrouvés en prison pour de longues années, tels le cheikh Mohamed Fizazi et le cheikh Omar Haddouchi. Libérés depuis, ces hommes sont restés des salafistes politisés. Omar Haddouchi, en particulier, s'est prononcé en faveur de la chute de Bachar el-Assad en Syrie, et il s'est montré favorable, au moins un temps, au "jihad" contre celui-ci.

Aujourd'hui, il apparaît quel l'État marocain envisage les salafistes comme une sorte de "contre-poids" aux islamistes "frèristes" (les Frères Musulmans) du PJD. Voici un an, en mars 2014, Mohammed VI est allé prier à la mosquée tangéroise du cheikh Mohamed Fizazi, et les deux hommes ont eu un court entretien.

Il y a beaucoup de méfiance à l'égard du salafisme. À tort ou à raison?

Le salafisme en tant que pensée religieuse conservatrice est d'abord lié à l'islam produit par les savants religieux de l'Arabie Saoudite, un islam inspiré du savant du XVIIIème siècle Muhammad Ibn Abd al-Wahhab. Il considère l'infériorité de la femme comme une donnée de la foi musulmane. Son rapport à la sexualité est sidérant. Ainsi, en 2008, le cheikh Mohamed Maghraoui, chef de file du salafisme traditionnel (non politisé), a rendu une fatwa autorisant le mariage des filles de 9 ans, au prétexte que c'est à cet âge que Aicha, fille de Abu Bakr, aurait été donnée en mariage au prophète Mohammed.

Le salafisme est d'abord dangereux pour les femmes, pour la reconnaissance de leur égale dignité, pour leurs libertés. Il est aussi dangereux pour une société, même lorsqu'il se déclare apolitique, car il tend à favoriser l'existence de communautés de "purs musulmans" en rupture concrète avec le reste de la société. Il aboutit, ainsi, à une délitation des liens sociaux dans une nation. Les salafistes dits "quiétistes" vivent entre eux, un peu dans une société parallèle. Mais le salafisme devient extrêmement dangereux quand il aboutit à un rejet haineux de ceux qui ne sont pas musulmans à sa manière.

C'est le salafisme dit "takfiriste" ou "jihadiste", qui entre en guerre conte les autres, à commencer par ceux qu'il considère être de "mauvais musulmans" définis comme des "mécréants". C'est cette conception du salafisme que l'on trouve à l'origine d'un certain nombre d'actes terroristes. C'est l'islam salafiste d'Al-Qaïda et de Daech.

Y a-t-il une opposition, ou du moins une concurrence, entre ce "salafisme à la marocaine" et l'islam enseigné dans le nouvel Institut Mohammed VI pour la formation des imams?

Le salafisme majoritaire aujourd'hui se réfère essentiellement à la pensée théologique de Muhammad Ibn Abd al-Wahhab, qui lui-même s'appuyait beaucoup sur le penseur du XIII siècle Ibn Taymiya. Nous sommes là en présence d'un islam qui est issu de l'école hanbalite, l'école juridique la plus rigoriste de l'islam sunnite, la moins disposée à être "en dialogue" avec le monde tel qu'il est.

Or l'islam majoritaire depuis des siècles au Maroc, comme d'ailleurs dans le reste du Maghreb, est un islam qui fait référence à l'école malékite. C'est un islam plus ouvert, plus tolérant avec les traditions culturelles en vigueur. Ainsi, il s'est accommodé du maraboutisme appelé aussi "islam confrérique”. En créant l'Institut Mohammed VI pour la formation des imams, le roi a, de toute évidence, voulu défendre la pérennité de cet islam malékite en face du développement hégémonique de l'islam wahhabite dans le monde, développement permis par l'argent du pétrole.

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