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25/12/2018 11h:05 CET | Actualisé 25/12/2018 11h:05 CET

Rzouga n'est pas mort, il ne vivait pas

Je ne sais pas Rzouga si le monde qui te recevra sera meilleur, il ne sera certainement pas pire que celui où tu as vécu.

Facebook / Made in Kasserine

Depuis la nuit des temps, ma ville s’est vouée “corps et âmes” aux rebellions contre toutes les injustices. C’est une ville fondamentalement rebelle et engagée. C’est une région qui n’a jamais courbé l’échine. Ce sont des hommes dignes, durs et insoumis.

Depuis l‘affaire de Thala-Kasserine, cette émeute qui a eu lieu durant l’occupation Française, où trois civils Français furent assassinés, suivis par d’autres assassinats donnant lieu à une première insurrection sérieuse depuis l’instauration du protectorat Français .

Et bien avant, en 1864, dans un contexte d’augmentation du Mejba, cette taxe imposée par le Bey de l’époque, les tribus de Kasserine étaient les premières à s’insurger, désordonnées dans un premier temps, puis organisées sous le leadership du Cheikh Ali Ben Ghdhehem, forçant Sadok Bey à retirer cet impôt .

Les Fellagas de Kasserine, les plus hardis, les plus féroces, qui ont pris les montagnes et livré une résistance sans précédent contre le colon Français . Une résistance des plus farouches qui a eu lieu entre 1954 et 1956 et qui a précipité la fin du protectorat.

 

Et puis il y a eu les soulèvements contre le régime de Bourguiba, ce régime qui a consciemment ou inconsciemment décelé la nature contestataire de ce peuple l’a laissé en état de survie; sans plus. Il s’est toujours référé à nous en tant que “Mejer” et “Frachiche” et “Skhatttt”. (Abominations )

Les intelligences locales étaient méprisées. Les richesses pillées, la jeunesse repoussée au sous-sol de la vie de peur qu’ils ne portent les gênes de leurs ancêtres guérilleros .

Mais nous avions survécu, à des années de mépris jusqu’à l ultime ras-le-bol et la révolte de 2011.

C’est Kasserine seule qui a continué la guérilla quand tout le monde s’est résigné à redonner une chance à l’ancien régime, des droits de l’hommistes les plus chevronnés aux régions qui ont déclenché la contestation. Seule Kasserine a résisté, a payé du sang de ses enfants. Thala assiégé pendant des jours, coupée du reste du monde. Les jeunes tombaient sur le champ de bataille, par dizaines, descendus par des snipers fantômes, poussant les autres régions à les suivre, forçant encore une fois le dictateur à abdiquer.

Et maintenant?

Maintenant, alors, une lune a débarqué à l’aéroport Tunis-Carthage, tout sourire, toute piété pour s’approprier l’offrande de Kasserine. Des lunes, des étoiles, des Rois Soleils, des mages, des apôtres, des saints, des fous et des coquins, des marchands et des négociateurs, ont depuis défilé dans un bal des vampires jamais vu auparavant. Chacun cherchant sa part du butin.


Sauf que le Kasserinois a un handicap sérieux. Dans ce genre de contexte, il ne sait ni faire la manche, ni lécher les bottes, ni caresser dans le sens du poil. Un Kasserinois pur et dur ne sait pas solliciter. Il ne sait pas implorer, ni mendier.
C’est un guerrier digne quoique pauvre. C’est un rebelle noble quoiqu’affamé. Un justicier-né! Un être foncièrement maquisard.

Il est de la race des aigles qui habitent les hauteurs. Il n’est ni reptile, ni chacal ni opportuniste.

Maintenant aussi, que ses montagnes sont colonisées, que ses enfants ont faims, que ses autres enfants s’immolent par le feu, car ils ne peuvent pas vivre une vie qui ne les aime pas.
Maintenant que ses enfants n’ont plus rien à gagner, plus rien à perdre. Maintenant que ses enfants savent qu’ils sont condamnés à la misère à perpétuité. Maintenant que ses enfants savent qu’ils porteront toutes leurs chienne de vie le stigmate de “fauteur de trouble”, de rabat-joie du Roi, le sang ne fera qu’un tour.

Lèpre sur vos visages nous resterons. Balafre au coeur de l’histoire, nous sommes et serons, plaie qui fend ce pays en deux. Celle des opulents et celle des intouchables, des invisibles; et cracheurs de feu sur les visages lisses et vils des vrais bandits de la Tunisie; et infamie et déshonneur que vous tous, gouvernants et gouvernés trainerez jusqu’à vos derniers souffles.

Je ne sais pas Rzouga si le monde qui te recevra sera meilleur, il ne sera certainement pas pire que celui où tu as vécu.

Rzouga n’est pas mort. Il ne vivait pas .

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