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03/09/2018 00h:42 CET | Actualisé 03/09/2018 00h:42 CET

Robinson, Vendredi et les autres

DEA / BIBLIOTECA AMBROSIANA via Getty Images

Les mythes littéraires sont d’une telle fécondité qu’ils ne cessent de faire naître des œuvres ou des personnages qui en sont des variantes à chaque époque, selon les préoccupations personnelles des auteurs et celles du moment.

Incontestablement l’histoire et le personnage de Robinson Crusoé, inventés à l’origine par l’Anglais Daniel Defoe, n’ont pas perdu depuis leur création en 1719 leur pouvoir sur l’imaginaire et sur la réflexion. Ce qu’on pourrait définir dans un premier temps comme un roman d’aventures peut être apprécié de manière très diverse, alors même que c’est un récit qui se déroule très simplement et qui ne laisse rien dans l’obscurité. Il est  écrit de manière si parfaitement limpide qu’il le reste même en traduction.

C’est donc l’histoire racontée par lui-même d’un homme qui ayant fait naufrage sur une île déserte va y passer 28 ans, sans autre compagnie humaine que celle d’un “sauvage ” venu d’une île voisine qu’il baptise Vendredi  et qui va partager sa vie. Mais pour peu de temps car le moment est proche où ils vont parvenir à partir en bateau vers les terres connues de monde civilisé. C’est ce qu’on appelle une histoire linéaire parce qu’elle se déroule selon le temps, Robinson s’accrochant de toute son énergie à garder les repères chronologiques dont il a besoin pour structurer sa vie, même en dehors de toute participation possible à celle du monde. De manière étonnante il organise sa survie en solitaire et, tout naufragé qu’il est, il ne devient pas une épave, bien au contraire.

C’est évidemment une histoire exceptionnelle, même si on signale une source réelle à la fiction de Daniel Defoe. Un autre sujet d’étonnement concernant ce livre et son personnage est que son grand succès semble provenir d’une identification pourtant totalement improbable du lecteur au personnage : le premier se demande : “Et moi, qu’aurais-je fait à la place de Robinson ” alors qu’en vérité personne d’autre ne s’est jamais trouvé à la place  de l’illustre naufragé !

C’est un vrai miracle accompli par l’auteur qui a utilisé très judicieusement certains moyens pour y parvenir. Le plus important est que Robinson n’est nullement montré comme un surhomme qui accomplirait avec facilité tout ce qu’il fait ; bien au contraire il ne cesse de raconter (le roman étant à la première personne) la série de ses essais, de ses erreurs et de ses échecs au moins provisoires, parce qu’à force d’obstination et de persévérance il arrive plus ou moins bien à tourner les difficultés. C’est ainsi qu’il se fabrique au fil des ans une vie quotidienne vivable sinon facile, la seule preuve qu’elle est vivable étant que finalement, en effet, il survit.

Survivre malgré tout, tel est le but et l’espoir que chacun se donne, sachant que nul n’est à l’abri des pires difficultés, mais ce qui fait qu’on s’attache si fort à l’histoire de Robinson est que continûment, il ne doit cette survie qu’à lui-même, sans intervention d’une chance miraculeuse ou d’une aide providentielle. Ce n’est même pas comme le dit le proverbe : “aide toi, le ciel t’aidera ”, c’est vraiment “aide-toi” tout court, mais il est clair qu’il faut s’aider longtemps (28 ans !) pour arriver à un résultat !

Ce message garde son efficacité depuis trois siècles, mais chaque époque a choisi de voir dans le livre un aspect qui lui convenait plus particulièrement. C’est ainsi que depuis notre entrée dans la période postcoloniale, l’aspect le plus commenté du roman consiste dans la relation entre Robinson et Vendredi, non sans que certains commentaires s’éloignent considérablement de ce qui est écrit dans le livre de Daniel Defoe.

A partir de l’idée que Robinson est une incarnation de l’homme occidental, on a fait de lui l’image même du colonialiste, Vendredi devenant  du même coup celle du colonisé. Les deux portraits en miroir ont été lus et compris à travers les analyses célèbres d’Albert Memmi et de Frantz Fanon. D’ailleurs et avant même que Vendredi n’entre dans sa vie, Robinson rêve longuement d’un être humain qui serait pour lui à la fois un serviteur voire un esclave et un ami ou un compagnon. Tous ces désirs ne sont pas tranchés, on pourrait dire que fatigué de n’entendre que la voix d’un perroquet qui lui renvoie ses propres paroles, Robinson rêve d’avoir quelqu’un avec qui parler, ou plutôt converser, car la conversation est un échange, ce que n’est pas la supposée parole d’un perroquet !

De Vendredi Daniel Defoe fait un personnage naïf et délicieux, profondément attaché à son “Maître” Robinson et totalement dépourvu d’égoïsme, de malice ou de la moindre mauvaise pensée. Pour autant, le romancier ne le traite pas de la même façon que Robinson, celui-ci restant le seul à dire “Moi” et à être le héros de l’histoire qui nous est contée. Cette différence dans le traitement des personnages rappelle ce que tout le monde sait en Algérie en tout cas depuis 2013, grâce au célébrissime  Meursault, contre-enquête  de Kamel Daoud : il y a Meursault (celui qui parle) et il y a l’Arabe qui n’est pas sur le même plan !

Rien d’étonnant donc à ce que Kamel Daoud mette “Robinson Crusoé ” au nombre des lectures qui l’ont particulièrement impressionné. Il le dit très explicitement et plus encore il le prouve, dans l’une des quatre nouvelles qui composent son recueil paru chez Barzakh en 2008 sous le titre : “La Préface du Nègre”. Dans cette quatrième nouvelle, de loin la plus développée, le narrateur qui dit “je”affirme à la fois qu’il est un Arabe et qu’il est Vendredi. Il compare la position de ce dernier face à Robinson à sa propre position face à l’homme occidental, ce qui l’amène à faire lui aussi un double portrait à partir de cette opposition. Si ce n’est qu’à partir d’un certain moment il change un peu la donne en expliquant qu’en fait il est un Arabe dissident (comme Vendredi est un Sauvage dissident), en ce sens qu’il s’est séparé de tous les autres en tombant sur une île déserte, où il lui appartient de se fabriquer une autre définition.

La nouvelle évoque de manière autobiographique son propre parcours, et donne ce qui en est finalement la clef, c’est-à-dire la conquête par un homme de sa propre liberté. Et sans doute n’exige-t-elle pas moins que les 28 ans de Robinson…