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12/09/2018 17h:40 CET | Actualisé 12/09/2018 17h:40 CET

Robinson alias Kruso

Donald Iain Smith via Getty Images

Nouvelle raison pour parler encore de Robinson Crusoé :  sa réapparition sous un nom qui est une variante de l’original, Kruso, et par lequel il est désigné dans le roman allemand de Lutz Seiler, récemment traduit en français sous ce titre même : Kruso.

Bonne occasion de se réjouir pour les lecteurs francophones, qui dépendent à cet égard de la bonne volonté des éditeurs. S’il est bien vrai que ces derniers font de plus en plus d’efforts pour faire connaître la littérature américaine en traduction, tendance relativement récente qu’il faut d’autant plus saluer, on ne peut en dire autant pour la littérature allemande, et l’exemple de Kruso montre à quel point il y aurait pourtant une riche matière, riche de révélations alors même que l’Allemagne, au cœur de l’Europe, pourrait ou devrait en être le pays le plus connu.

Il est vrai que Lutz Seiler nous parle de l’Allemagne de l’Est, au moment où elle existait encore quoique pour peu de temps, puisque son roman se passe en 1989, peu de temps avant la chute du mur de Berlin(novembre 1989), dont on se rend compte à cette occasion qu’il avait laissé les gens de l’Ouest (dont les francophones)  dans une très grande ignorance de ce qui se passait de l’autre côté. Sur ce rôle effroyable des murs il faudra revenir car on ne dénoncera jamais assez leur caractère néfaste.

Voyons en attendant ce que nous apprend Kruso  dont l’auteur Lutz Kreiser est peut-être connu de quelques amateurs de poésie car on s’accorde à reconnaître en lui un très grand poète de langue allemande, mais dont on peut dire plus largement grâce à Kruso qu’il est aussi un très grand écrivain.

En 1989, l’Allemagne de l’Est est devenue un pays totalement insupportable pour ceux qui sont contraints de supporter ce régime depuis la création du Mur et la scission entre les deux Allemagnes en  août 1961. Entre ces deux dates se sont écoulés plus de 28 ans, ce qui se trouve être le nombre exact d’années que Robinson a passées dans son île.

En 1989 il y a en Allemagne de l’Est nombre de gens qui n’ont jamais connu d’autre vie que cet enfermement,  au point de ne même pas pouvoir imaginer ce que serait cette autre vie à laquelle ils aspirent pourtant désespérément. On sait qu’il faudra encore attendre plus de deux ans la dislocation de l’URSS, en décembre 1991.

Comme toujours ou presque, ce sont les intellectuels, les artistes, les écrivains qui se sentent le plus cruellement frappés et amoindris par le régime soviétique et qui sont prêts à tout ou presque pour s’en échapper. Beaucoup de gens appartenant à ces catégories pourront se reconnaître dans ce même état d’esprit. Mais dans l’Allemagne de l’Est de ces années-là, la difficulté est énorme et le risque mortel, au sens propre du mot.

Le personnage principal de Kruso est un étudiant d’âge adulte, Edgar, qui part rejoindre une communauté située sur une île de la Mer Baltique, Hiddensee.

Cette région appelée la Poméranie occidentale fait partie de l’Allemagne de l’est mais dans une position éloignée du pouvoir central. Ceux qui se sont réfugiés avant lui dans cet endroit sont évidemment à la recherche de liberté, mais il n’est pas évident de savoir en quoi celle-ci pourrait consister  et comment elle pourrait éviter les obstacles auxquels elle se heurte. La référence à Robinson Crusoé dit clairement que ces réfugiés, des fugitifs, sont en fait des naufragés mais qui à la différence de Robinson ne parviennent pas à organiser une vie vraiment vivable.

Thomas Lohnes via Getty Images

 

Le roman de Lutz Sailer se met alors à évoquer une situation et des faits qui font encore partie autrement de nos problèmes les plus contemporains et les plus immédiats. Acculés au pire par l’échec de la tentative d’Hiddensee, beaucoup ne voient d’autre solution, mais elle est évidemment impossible,  que de se jeter à l’eau pour nager jusqu’à la plus proche côte du Danemark. Ce geste en partie suicidaire fait qu’un grand nombre d’entre eux meurent par noyade. Et inutile de dire qu’il n’y a aucune bonne âme pour tenter de les récupérer.

On voit par là que Kruso, même si on veut s’en tenir à cela, a en tout cas le mérite de nous rappeler que les drames de notre époque ne doivent pas nous faire oublier à force de tapage médiatique ceux qui les ont précédés et qui ont parfois, souvent, été bien pires, même s’ils ont été vite  engloutis dans le silence et l’oubli.

Ce Kruso est plutôt une anti-robinsonnade, bien éloigné du fond d’optimisme qu’il y avait dans le roman de Daniel Defoe. Ce sont de nos jours les doutes qui l’emportent sur la possibilité de se créer une nouvelle vie quand les forces extérieures ont rendu impossible celle qu’on croyait pouvoir mener. Jusqu’à Jules Verne inclusivement, en cela bon représentant de l’idéologie de la 3ème République française, fondée sur l’idée de progrès, toute littérature plus ou moins inspirée de Robinson Crusoé est un acte de confiance dans l’aptitude humaine à aménager le monde pour l’améliorer quoi qu’il en soit.

On dirait qu’à notre époque (depuis la fin du siècle dernier ?) la confiance n’est plus de mise et c’est la conscience ou le constat des obstacles qui tend à l’emporter. La catégorie des naufragés au sens figuré du terme, comme l’emploie Lutz Seiler dans son roman, ne cesse d’augmenter en nombre dirait-on et pour rester dans le même genre d’images il y a peu de naufragés qui ne se transforment en épaves, de manière plus ou moins dramatique.

On en trouverait plus d’un exemple dans le roman algérien contemporain, où la dérive des personnages se fait de manière plus ou moins “soft” comme on dit dans la langue devenue internationale. Le mot signifie parfois “sans violence apparente” mais en deçà des apparences…

Ce “soft”-là n’est pas incompatible avec l’humour, comme on peut voir dans le récent roman d’Amin Zaoui L’enfant de l’œuf (2017) où le mot « soft » rejoint un de ses autres sens, celui qu’il a dans l’expression « soft porno ». Il y a tant de façon de se détruire, ou d’être détruit, et l’on peut se noyer sans sortir de son appartement.