LES BLOGS
03/10/2019 17h:32 CET | Actualisé 03/10/2019 20h:39 CET

Rim Saaidia: Et si on effaçait la limite entre l'Économie et l'Art?

De l’Economie au cinéma, tout un parcours plein d’aventures et d’ambitions.

Facebook/Express Fm

Si on veut parler des jeunes journalistes qui tracent leurs chemins avec beaucoup de persévérance, on ne peut pas aborder ce sujet sans parler de Rim Saaidia. Après un parcours universitaire couronné par un Master de recherche en management à l’IHEC de Carthage, Rim se dirige plutôt vers un domaine qui n’a rien à voir avec sa formation, le journalisme. Après plus de 10 ans dans différents médias, elle a aujourd’hui plusieurs cordes à son arc. Les auditeurs d’Express FM la connaissent grâce à son émission quotidienne “Eco-Mag”, les téléspectateurs aussi l’ont découvert sur le plateau de “Méli Mélék” émission diffusée sur Hannibal TV, une expérience qui a duré une saison en partenariat avec la Banque Mondiale. 

Actuellement, présentatrice de “Hikéyét El cinéma” (Les histoires du cinéma) émission diffusée sur la chaine Al-Araby TV, elle change de registre et nous parle culture.

De l’Economie au cinéma, tout un parcours plein d’aventures et d’ambitions. Interview.

Comment avez-vous choisi le journalisme? Pouvez-vous nous raconter vos débuts à la radio?

Je dirais que c’est plutôt une succession de faits qui a fait que j’ai intégré ce monde. Le destin a fait que je choisisse ce domaine mais il a fait que ce domaine me choisisse aussi. En ce qui concerne la radio..je faisais de la web radio quand j’étais étudiante, c’était une radio destinée aux Tunisiens résidant à l’étranger “Radio Tounes Bledi”. Mais après, je me suis concentrée beaucoup plus sur mes études.

J’ai intégré la vie professionnelle juste après mon master et un jour j’ai appris qu’une radio privée allait ouvrir. Je ne représentais qu’un simple CV parmi des centaines d’autres. Et là, l’aventure a commencé: Des entretiens ont eu lieu dont certains ont été dirigés par un collectif de grands noms du monde médiatique en Tunisie. Ayant été soumise à deux périodes de formation suivies de trois sélections successives ainsi que des tests de simulations etc...c’était vraiment une compétition très serrée. A la Radio Express fm, lors de son démarrage, on était une équipe toute jeune chapeautée par des connaisseurs du monde du management tel que monsieur Naoufel Ben Rayena et du monde des médias telle que Madame Najoua Rahoui. Et me voilà aujourd’hui après plus de 9 ans, toujours dans cette institution au sein de laquelle je n’ai jamais arrêté d’apprendre.

Comment peut-on vous présenter? Économiste, journaliste ou animatrice? 

Je suis plutôt une femme qui aime ce qu’elle fait tout court indépendamment des appellations. Je ne prétends être ni journaliste ni économiste. Je suis juste ce que je suis. Je m’amuse en travaillant, pour moi c’est une partie de plaisir au quotidien.

Vous avez eu votre diplôme de l’IHEC, quand est-ce que vous avez basculé vers le journalisme?

En fait c’est un mix entre la passion et la raison. Depuis ma petite enfance, j’étais très communicative, au point que mon rêve ultime était de devenir coiffeuse ou banquière, puisque ce sont les deux métiers les plus à même de me rapprocher du client et de tout savoir ou presque sur sa situation financière ou sa vie privée.Enfin, c’était ma conviction. J’adorais mener des conversations même avec des inconnus. Et puis avec le temps, en gagnant en maturité j’ai compris l’importance de parler, de m’exprimer, mais aussi d’écouter, comprendre, analyser et gérer des situations en me basant sur des faits et des données. Et en atteignant mon année de bac, je me suis dit que je dois me décider: Journalisme, Psychologie ou bien IHEC?

Pour ma famille le choix était clair: l’IHEC est une institution prestigieuse, le meilleur institut des études commerciales en Tunisie et surtout que les deux autres spécialités sus indiquées ne pouvaient pas représenter un gagne-pain à cette époque. Enfin, je ne suis pas sûre que ce soit le cas aujourd’hui.

J’ai bien réfléchi et j’ai choisi de commencer par des études en commerce et économie en ayant la conviction que c’était des secteurs transversaux qui permettent d’accéder à des métiers très divers entre autres le monde de la communication et des médias et c’est ce que je voulais. Les années passèrent très vite. Au début de ma carrière j’ai travaillé dans le monde du Marketing. J’ai enseigné à l’université. Et j’adorais ce que je faisais. Mais au fond de moi-même je savais que ça allait venir. Je me voyais déjà dans le monde des médias...J’y croyais dur comme fer.

Quelle est votre vision du journalisme? Parler du PIB, de l’inflation etc. est-il vraiment une priorité pour un citoyen lambda? A-t-il les outils pour comprendre tout ce jargon? 

C’est la seule discipline en communication qui n’essaye pas d’embellir la vérité pour préserver une belle image. Au contraire, elle tente d’abattre les murs du silence pour dire tout haut ce que les gens pensent tout bas ou pour présenter une vision claire de ce qui se passe et de la réalité du monde. Tout doit être au service du citoyen Lambda que vous avez cité dans votre question.

Parlant de la complexité du jargon économique, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est une réplique de Richard Quest, le célèbre journaliste économique britannique lors de l’une de ses interviews: “Business is not boring. It is exciting. Every choice is a business choice...a business decision”.

PIB, inflation, croissance, endettement... pour moi et tous mes collègues c’est un combat permanent. Un combat au quotidien parce qu’on y croit. On est plus que convaincu que tout est “Economie”. Notre infrastructure, nos dépenses de tous les jours, nos crédits, nos téléphones mobiles, notre consommation, l’eau, l’électricité, le chômage, l’avenir des générations futures toutes endettées…

Nos principaux problèmes sociaux sont essentiellement dûs à des problématiques économiques. Mais les gens évitent d’en parler et pour se simplifier la vie, on considère que c’est une discipline d’experts qui est très compliquée et qui n’intéressent pas le citoyen Lambda...je dirais même qu’il y a toute une politique qui ne veut pas que les gens comprennent l’économie de leur pays pour mieux comprendre leurs vrais problèmes et donc bien évaluer ceux qui gouvernent.

Si les gens ne sont pas outillés pour comprendre ce jargon économique comme vous le dites...nous sommes là pour les accompagner et leur faciliter la tâche.

L’Economie est pour la majorité des auditeursune science trop compliquée, comment vous faites pour simplifier les concepts? Êtes-vous dans une logique de vulgarisation?

Nous travaillons pour que cette glace existante entre le citoyen tunisien et le monde de l’économie soit brisée. Ce qu’on fait dans l’émission ”éco-mag” c’est transformer l’économie en un sujet plutôt sympathique à travers des exemples simples, du jargon pas trop recherché et des questions directes à nos invités qui sont là soit en tant que décideurs qui doivent assumer leur responsabilité et qui ont des comptes à rendre à tous les citoyens, soit en tant qu’experts pour nous éclairer et nous donner des explications et des analyses claires et profondes mais faciles à comprendre. Le but n’est pas de donner l’impression aux gens qu’on est plus intelligent, loin de là.

Abdullah El Fadhli
a

 

Pensez-vous que vous avez contribué, avec votre émission Eco-Mag à simplifier l’Economie?

Je dirai qu’aujourd’hui les tunisiens considèrent que l’analyse économique claire profonde et crédible se trouve sur Express fm et c’est déjà un bon signe. Cela dit, notre objectif primordial est la démocratisation des sujets économiques. Nous avons fait de grands pas pendant ces 9 ans et nous continuerons.

Vous invitez souvent des ministres ou des hauts responsables, Vous êtes-vous parfois sentie censurée? Vous étiez vous fixés des limites?

Jamais! Je fais partie de l’équipe fondatrice de cette institution et je n’ai jamais ressenti une quelconque censure. C’est vrai que parfois nous recevons des invités qui veulent obtenir les questions avant d’arriver au studio où ils essayent d’esquiver quelques thématiques. Mais notre rôle est de ne pas laisser passer de telles choses.

Pensez-vous que les politiques aujourd’hui ont vraiment la formation et les outils nécessaires pour débattre autour des problématiques économiques du pays? Comment un journaliste spécialiste en Economie peut contribuer à ce genre de débat?

Notre scène politique évolue et je suis optimiste par rapport à cette évolution. On voit d’excellents profils apparaître, chose que je considère comme un bon signe.

Mais de l’autre côté, le problème est que la majorité n’est pas consciente de l’importance du sujet et des challenges économiques auxquels nous faisons face actuellement. Et la minorité qui en parle n’a aucune vision future, aucun plan stratégique pour atteindre des objectifs clairs, s’ils en ont.

Par ailleurs, parfois le sujet en soi devient galvaudé par certains politiciens.

Donc si nous voulons répartir nos politiciens selon leurs interventions à propos de l’économie, nous trouverons:

- Ceux qui ne s’y intéressent pas du tout, mais l’utilisent quand même comme un argument de vente, un outil d’autopromotion la plupart du temps sans y comprendre grand-chose.

- Ceux qui s’y intéressent et sont au pouvoir, en parlent sérieusement mais n’en ont aucune vision claire. Ils sont dans l’analyse alors qu’ils devraient être dans la réflexion, l’action et la prospective.

- Les négationnistes qui veulent tout détruire même s’il y a quelques lueurs d’espoir.

- Ceux qui veulent escamoter toutes les défaillances économiques et donner aux gens de faux espoirs. Je citerais à titre d’exemple la fameuse déclaration “On atteindra un taux de croissance de 5% en 2020” qui nous a fait tous rigoler.

- Et bien sûr ceux qui maîtrisent très bien le sujet, mais qui n’ont malheureusement aucun pouvoir.

Le pire dans tout ça c’est qu’une bonne partie de nos politiques n’ont pas compris que le monde a changé et qu’ils doivent bien se préparer quand on les invite pour des interviews et ne doivent en aucun cas prendre à la légère cette énorme tâche de s’adresser aux citoyens tunisiens.

De l’Economie sur Express FM au cinéma sur Al-Araby TV, comment pouvez-vous gérer les deux?

Depuis que j’ai entamé cette aventure avec la chaine arabe régionale “Alaraby TV”, tout le monde me demande quel est le lien entre ce que tu fais à la radio et ce que tu fais sur “Al Alaraby”? En fait le lien est tellement profond et les points qui les rapprochent sont très nombreux.

D’abord, il faut savoir que l’industrie culturelle représente plus de 2250 milliards de dollars du PIB mondial, l’équivalent de 3%. Pour ce qui est du cinéma, nous parlons d’une industrie qui rapporte à l’économie mondiale plus de 100 milliards de dollars par an. Il faut préciser aussi que c’est une industrie qui se développe sur tous les plans. Aujourd’hui, la production cinématographique ne dépend plus uniquement des salles de cinéma. Le paysage a complètement changé avec l’apparition de nouvelles plateformes de visionnage. 

Tout cela, nous pousse à nous poser mille et une questions typiquement économiques: Quel est le modèle économique d’une œuvre cinématographique? Quelles sont les différentes étapes de création d’un film?  Quels mécanismes financiers et économiques permettant la production d’un film et sa diffusion? Quelles sont les thématiques préférées de l’audience et donc celles qui rapportent le plus d’argent? Quels sont les métiers du cinéma?  Tout en sachant que c’est un secteur créateur d’emploi.

Par ailleurs, le cinéma participe à la transformation de l’économie d’un sujet rigide à un sujet sympathique ou plutôt simple à comprendre. Il humanise cette science et lui donne du souffle. D’ailleurs, parmi les films qui ont marqué l’histoire du cinéma figure des œuvres comme: Le Loup de Wall Street, Money Monster ou encore The Big Short. Avec beaucoup d’intelligence, de subtilité et de pédagogie, ces films ont réussi à simplifier des faits très techniques.

Et puis, ce qui m’a plu dans le concept de “Hykeyet Al cinéma”, l’émission que je présente, c’est principalement le fait qu’il n’y a pas de limites. Nous avons le droit de traiter tous types de sujets. L’émission n’est pas une simple vitrine de box-office. Elle expose tous les sujets qu’on peut imaginer avec beaucoup de profondeur…c’est un format totalement différent de ce que nous avons l’habitude de voir. On peut parler de l’économie du cinéma, mais aussi de l’histoire du cinéma. Cette aventure nous a permis ainsi qu’à nos téléspectateurs de découvrir la culture cinématographique de chaque pays que nous visitons. Par ailleurs elle nous a permis de décortiquer la relation entre le cinéma hollywoodien et la politique américaine, d’avoir une idée sur l’intégration facile des cinéastes et acteurs d’origine arabe dans le cinéma mexicain par exemple et de découvrir le grand rôle du cinéma dans l’historisation, l’immortalisation du drame et du génocide des bosniaques durant les années 90 et de comprendre comment les Italiens ont initié la sortie du cinéma des studios à la rue, à la vraie vie à travers le courant néoréaliste…

Quels sont vos idoles?

Bill Gates, Nicklas Zenstrum (que j’ai eu l’occasion d’interviewer), Amancio Ortega, Oprah Winfrey, Laurent Ruquier, Léa Salamé, Jon Stewart...

Votre film préféré?

The green mile, Lion, The pursuit of Happiness, Fence, John Q.

Votre livre préféré?

1984 

Votre animatrice/animateur préféré?

Richard Quest, Jean Jacques Bourdin.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Facebook.

Retrouvez les articles du HuffPost Tunisie sur notre page Twitter.

Retrouvez le HuffPost Tunisie sur notre page Instagram.