MAGHREB
29/01/2014 13h:24 CET | Actualisé 29/01/2014 13h:29 CET

Interview avec Riadh Ferjani, membre de la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA)

Union Européenne
Riadh Ferjani

La Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA) a été lancée en mai 2013 pour réguler le secteur audiovisuel en Tunisie. Après la victoire en demi-teinte d’un article qui consacre la nécessité d’une instance de l’audiovisuel en Tunisie, Riadh Ferjani, sociologue des médias et membre du conseil revient sur le rôle de la HAICA qui peine à être acceptée par les médias comme l’a montré une récente confrontation avec l’animateur Moez Ben Gharbia.

HuffPost Maghreb: La HAICA, ou du moins une instance de la communication audiovisuelle, a été consacrée par les articles 122 et 124 dans la nouvelle constitution, est-ce pour vous une victoire?

Riadh Ferjani: Ce n’est pas la HAICA qui est consacrée puisqu’elle doit prendre fin après la fin du processus électoral. Par contre pour la future instance qui lui ressemble, c’est une victoire en demi-teinte car la version initiale de l’article 122 stipulait que les les membres (de toutes les instances constitutionnelles par la future Assemblée du Peuple) seront élus à la majorité simple.

Nous avons été à l’origine d’un amendement proposant un mode de nomination participatif entre le pouvoir législatif et les organisations professionnelles. La version finale de l’article 122 instaure l’élection des 9 membres à la majorité qualifiée de l’Assemblée. Une nomination par le Parlement dans le contexte tunisien encore instable risque de ne pas inscrire l’action du régulateur dans la durée.

Le second risque dans un contexte de polarisation politique fait craindre une majorité parlementaire qui nomme de manière partisane. Pour qu’elles soient réellement garantes de l’intérêt commun, l’action du régulateur doit être libre de toute influence des intérêts particuliers qu’ils soient politiques ou économiques. La bataille de l’indépendance du régulateur de l’audiovisuel est donc reportée pour une étape ultérieure: la promulgation de la loi cadre de l’audiovisuel.

Par contre, le vote de l’article 124 qui inscrit dans la Constitution le pouvoir réglementaire, c’est-à-dire le contrôle du respect de la loi et la sanction des contraventions, constitue une rupture historique avec les instances consultatives comme le Conseil supérieur de la Communication de triste mémoire.

Donc depuis sa création, la HAICA n’a finalement jamais été vouée à être permanente? Quelle sera le rôle de la future instance?

Les dispositions transitoires de la Constitution prévoient la fin de la mission de la HAICA (dans sa forme actuelle) après la clôture du processus électoral. Nous avons choisi dès le départ de défendre le fond (l’indépendance et les prérogatives réglementaires de l’instance) que la forme (les sièges des neufs membres de l’actuel conseil). Mais l’inscription de la régulation de l’audiovisuel dans la Constitution donne une légitimité au travail de fondation dans lequel nous nous sommes engagés: entamer la réforme du service public, garantir l’égalité devant la loi de tous les diffuseurs privés et mettre en place un service de monitoring pour assurer une couverture équitable des élections. Toutes ces actions sont entreprises dans une démarche participative avec les acteurs du secteur pour dissiper les malentendus et les peurs.

Pourquoi la HAICA fait-elle peur?

La HAICA fait peur car la culture de la régulation est un phénomène inédit en Tunisie.

Et ce qui est nouveau n’est jamais très bien accepté au début. Il y a donc une raison sociologique à cette peur, et cela remonte à assez loin dans notre histoire avec un Etat autoritaire et des mouvements sociaux confrontés à la résistance ou à l’affrontement. Depuis la révolution nous assistons à l’affaiblissement de l’autorité de l’Etat qui dans le champ audiovisuel se traduit par une prolifération quasi-anarchique des diffuseurs compliquée par l’autoritarisme, le favoritisme et la prédation pré-révolutionnaires.

Par ailleurs, plusieurs acteurs politiques et économiques (pas tous) ont freiné ou combattu la mise en place de la HAICA, tenté de bloquer son activité et essayent, malgré la constitutionnalisation de ternir son image. Le travail de plaidoyer que nous avons mené pendant de longues semaines auprès des élus des différents groupes parlementaires sur l’amendement de la Constitution nous a confortés dans notre démarche basée sur le dialogue, la concertation mais aussi l’indépendance dans la prise de décision.

Beaucoup de travail reste à faire pour diffuser la culture de la régulation dans notre société et pour expliquer que la HAICA n’est pas un Etat dans l’Etat, que son président ne peut pas "fermer une chaine sur un simple coup de fil", que notre objectif est d’arriver à ce que les professionnels observent eux-mêmes les règles déontologiques et les obligations légales… mais en attendant, les rappels à l’ordre sont une stricte application de la loi plutôt que de la censure. D’ailleurs, malgré plusieurs sollicitations nous avons refusé d’émettre des avis avant diffusion pour ne pas rouvrir la porte de la censure préalable, marque de fabrique de la dictature.

Pouvez-vous nous parler du rôle de la HAICA? L’une de vos mises en garde l’année dernière concernait la diffusion des images de corps de militaires mutilés à Chaâmbi…

Nous avons émis immédiatement un avertissement car ces images portaient "atteinte à la dignité humaine". Il était inadmissible que la télévision d’Etat (qui n’est pas encore un service public), puisse diffuser en boucle des images aussi choquantes qui portent atteinte à la morale des troupes et à la morale des tous les Tunisiens.

Depuis la guerre du Vietnam, les télévisions publiques et même privées se gardent généralement de diffuser les images de leurs propres soldats tombés sur le champ de bataille.

Sinon depuis le début de notre travail, nous avons émis une vingtaine de mises en garde et parfois d’interdictions de programmes comme dans le cas d’une émission sur El Hiwar Ettounssi qui appelait à la haine, ou une autre sur la radio Zitouna FM qui, au cours de la même semaine, lançait des accusations d’apostasie suite à la crispation politique consécutive à l’assassinat du député Mohamed Brahmi.

Dans le dernier cas de votre mise en garde à la chaîne Attounissia, à cause des dérapages de l’invité (Lotfi Abdelli) de Moez Ben Gharbia, l’animateur n’a pas apprécié…

Il faut distinguer entre l’appréciation morale de la création littéraire et artistique et l’observation de la déontologie journalistique. Le rôle de la HAICA n’est pas de dire au tunisiens ce qu’il faut regarder ou pas à la télévision ou écouter à la radio mais d’amener les professionnels de l’information à respecter les règles pour éviter tout dérapage.

Dans le cas que vous citez, nous avons estimé que l’animateur a perdu le contrôle de son émission car il a manqué de neutralité dans la manière de diriger le débat qui n’en était pas un d’ailleurs.

Plus fondamentalement, je pense que ce type de dérapages montre les limites du mélange entre divertissement et information et participe à la dépolitisation des citoyens dans une période cruciale de l’histoire de notre pays. N’oublions pas que malgré l’euphorie révolutionnaire de 2011, près de la moitié des Tunisiens en âge de voter ne sont pas inscrits sur les listes électorales.

La médiatisation de cette mise garde me laisse personnellement dubitatif car le même jour, la HAICA a émis un avertissement contre Zitouna TV qui avait diffusé la veille un débat où plusieurs personnalités politiques avaient été accusées de "collusion avec le sionisme", sans aucune preuve ni contradiction. Deux personnalités politiques avaient dû être placées sous protection rapprochée suite aux propos tenus lors de cette émission, ce qui est plus grave que la mise en garde contre Attounissia, mais les médias dominants n’ont pas su saisir la différence de gravité entre les deux mesures.

À quoi sont dûs selon vous tous ces écarts à la déontologie du métier?

La chute de la dictature a propulsé des commentateurs sportifs ou des animateurs de variété comme éditorialistes politiques officiant en prime time. À chaque fois que nous constatons des infractions, les réactions fusent: "pourquoi moi et pas les autres?", "nous sommes les victimes de la HAICA qui nous cible".

Nous avons choisi de ne pas répliquer sur ces récriminations et de porter le débat sur les questions de fond : qu’est ce que la régulation? Quelles sont les fondements et les limites de la liberté d’expression? A chaque infraction, la loi prévoit une audition du directeur de la station et de la personne ayant commis l’infraction. Je peux vous assurer que les réactions victimaires ou triomphalistes sont toujours en parfaite contradiction avec les procès verbaux signés par les personnes mises en cause.

Quel est le bilan de la HAICA après neuf mois d’exercice?

La focalisation sur les mesures disciplinaires de la HAICA cache les autres dimensions de l’instance. Notre vocation est aussi d’engager la réforme du service public bloquée par la présidence du gouvernement démissionnaire. Nous espérons entreprendre dans les plus brefs délais avec le nouveau chef du gouvernement M. Mehdi Jomâa des négociations sur les critères de nomination des PDG de l’audiovisuel public pour combler la vacance de pouvoir à la télévision et stopper la crise endémique de la radio publique.

Le deuxième chantier prioritaire est les cahiers des charges qui devraient être rendus publics dans les jours à venir. Ils ont été élaborés avec la participation des professionnels eux-mêmes, des spécialistes de différentes disciplines (droit, économie, communication). L’objectif est de mettre fin aux inégalités et d'en finir avec le fait du prince, car nous sommes faces à trois types de diffuseurs , 5 diffuseurs qui ont été autorisés avant le 14 janvier 2011, 5 télévisions et 12 radios disposant d’une licence provisoire accordée par le chef du gouvernement intérimaire M. Caïd Essebsi et une quinzaine de diffuseurs pirates.

Le troisième chantier prioritaire est celui de la mise en place du monitoring systématique de tous contenus diffusés en Tunisie comme le stipule le décret-loi 116. Jusque là nous avons travaillé suivant la technique de l’échantillonnage. Mais d’ici deux mois la logistique (matériel et logiciel) sera fonctionnelle. Pour cela nous avons recruté une équipe de 18 moniteurs sélectionnés parmi 260 dossiers reçus. Dès la semaine prochaine la nouvelle équipe entame un programme de formation. Nous pensons être en mesure de fournir les premiers résultats bien avant l’été 2014.

Pensez-vous qu’une réforme saine des médias soit possible ? Sachant qu’il y a plus d’un mois, le secteur était ébranlé par la publication d’un livre noir touchant l’ensemble des médias et leur connivence avec Ben Ali.

L’établissement de la vérité sur le système de la propagande, de censure et de la corruption est nécessaire pour rompre avec le passé mais la méthode est contestable. Les fonctionnaires de la Présidence ont-ils les compétences pour procéder à ce travail? Le livre noir apporte-t-il la preuve de la culpabilité des propagandistes? L’hystérie collective des médias dominants est-elle justifiable? À toutes ces questions, ma réponse est non.

Le syndicat des journalistes qui vient de publier un rapport de 300 pages sur la déontologie de la presse écrite a été critiqué par plusieurs journalistes et médias… Est-ce que les médias ne veulent pas se remettre en question?

La régulation et l’auto-régulation sont complémentaires. C’est une bonne initiative que le syndicat des journalistes fasse son propre observatoire. Malgré les insuffisances méthodologiques du rapport que vous citez, j’ai été personnellement choqué par la virulence des attaques subies par la présidente du SNJT. Quand les accusations remplacent le débat rationnel cela apporte la preuve du champ de ruine laissé par la dictature dans le paysage médiatique. Je pense que le processus de professionnalisation doit engager plusieurs types d’acteurs.

Le régulateur, les organisations professionnelles, mais d’autres initiatives qui viennent de l’extérieur du monde professionnel. Je pense notamment à deux types d’initiatives. D’abord celles des ONG, notamment à des observatoires de la déontologie qui défendent les intérêts des téléspectateurs et leur droit à une information de qualité tout comme nous avons des associations qui défendent la liberté d’expression.

D’autres part, il faut ouvrir la porte à la critique des médias dans les médias. Le blog Boudourou sous la dictature ou Lerpesse actuellement tendent un miroir aux pratiques professionnelles et surtout à leurs multiples manquement déontologiques. Pourquoi pas une émission de décryptage des images de l’actualité à une heure de grande écoute?

Retrouvez les articles du HuffPost Maghreb sur notre page Facebook.