ALGÉRIE
19/01/2019 11h:30 CET | Actualisé 19/01/2019 11h:31 CET

"Revitalisation de la Casbah": Jean Nouvel, "étonné" par la controverse, rappelle son parcours

Getty Editorial

Jean Nouvel sort finalement de son silence. L’architecte français, désigné par la wilaya d’Alger pour “revitaliser” la Casbah à la charge de la Région Ile-de-France, a répondu à la lettre signée par plus de 400 personnes, principalement des architectes, urbanistes et des universitaires. 

Un de ces signataires a annoncé sur MediaPart avoir reçu une réponse de la part de l’architecte français, dont la désignation a suscité une vive polémique en Algérie et ailleurs.

Jean Nouvel a affirmé dans sa lettre que la majorité des signataires “ne (le) connaissent pas”, se permettant de rappeler sommairement son “curriculum vitae”. 

La désignation de l’architecte français en décembre 2018 à la tête d’un projet de rénovation de la Casbah a suscité la colère, tant chez les architectes, qui se sont “indignés” que chez les citoyens, historiens et journalistes, algériens et étrangers, notamment français.

Plus de 400 personnes, algériennes et françaises, ont écrit une lettre ouverte à Jean Nouvel, lui demandant de se retirer du projet. 

La controverse avait même poussé la la wilaya d’Alger à réagir, livrant des précisions à propos de la convention tripartite signée avec le Conseil régional d’Ile-de-France et les Ateliers “Jean Nouvel”.

Quelques semaines plus tard, c’est au tour de Jean Nouvel de réagir via une lettre, adressée aux 400 signatures de la lettre ouverte lui demandant de se retirer.

“Un curriculum vitae sommaire”

L’architecte français a tout de go affirmé que la majorité des signataires de la lettre ouverte “ne (le) le connaissent pas”. ”(Ils) m’imaginent comme un autre, tant les suspicions sont nombreuses : colonialiste ? Affairiste ? Gentrificateur ? Incompétent ? Prédateur ? Étranger ? Profiteur ? Amnésique ?”, s’interroge-t-il.

Jean Nouvel, ”à la lumière des lettres” qui lui ont été adressées et des tweets publiés à son sujet, s’est ainsi permis de rappeler qui est-il. “Ce n’est pas un autoportrait. Simplement, c’est un curriculum vitae sommaire et orienté sur la situation présente”. 

Après avoir rajouté être “un homme de convictions et d’engagements”, l’architecte a retracé son parcours de 50 ans, depuis les années 1960 à maintenant, pour expliquer son étonnement de “lire que tant de professionnels de la profession soient contrariés du choix d’un architecte comme (lui) pour réfléchir sur une thématique de même ordre pour la ville d’Alger”. 

“Dans les années 1960, admis à l’Ecole des Beaux-Arts en section architecture, j’ai été choqué par l’idéologie dominante qui marquait tous les projets : le style international, le même style pour tous les pays, pour toutes les villes, pour tous les climats, toutes les cultures… J’ai été aussi sidéré par le fait que tous les projets se développaient sans localisations, sans terrains, sans contextes”, a écrit Jean Nouvel. 

“J’ai été aussi sidéré par le fait que tous les projets se développaient sans localisations, sans terrains, sans contextes… Aujourd’hui, cette idéologie a triomphé, mais je continue à la combattre. Je suis un engagé (...) la création du mouvement Mars 76 avec des architectes de ma génération pour critiquer l’urbanisme officiel français qui appliquait la même recette pour toutes les villes françaises (...) Après, mon engagement suivant, fut la création du syndicat de l’Architecture contre le corporatisme des architectes pour expliquer que la meilleure façon de défendre les architectes, c’était de défendre l’architecture, le droit à l’architecture. Si les architectes ne font plus d’architecture, leur rôle sociétal est annulé”, poursuit-il.

“La différenciation architecture et construction est cruciale. La frontière entre aménagement du territoire et urbanisme-architecture est à établir objectivement. L’aménagement du territoire est une donnée politique et stratégique qui s’impose à tous. L’urbanisme doit être considéré comme de l’architecture à grande échelle. L’organisation de l’espace et le choix des sites constructibles sont des actes architecturaux”, a rappelé l’architecte aux signataires de la lettre ouverte, soulignant que si “les choix et les options sont catastrophiques (...) l’architecture ne peut plus exister. Si l’architecte, les architectes n’ont plus de vision et n’ont plus de pouvoir, c’est dramatique. Pas pour les architectes, ils se reconvertiront. C’est dramatique pour tous les habitants et habitantes, du plus jeune au plus vieux et évidemment pour l’équilibre et le plaisir de vivre tous ensemble”.

“Pour ces raisons aussi mes engagements furent nombreux. Sur la mutation du centre de Paris, du Marais, des Halles, sur les polémiques publiques sur l’évolution parisienne, sur le développement de Seine Rive Gauche, puis sur le Grand Paris où les architectes avaient obtenu l’organisation d’une consultation internationale de dix équipes en 2008 pour, au-delà des schémas directeurs existants, imaginer les nouvelles stratégies de développement métropolitain. Sur tous ces sujets, des alternatives ont fait l’objet d’études urbaines. J’ai pour ma part participé et formalisé des projets sur l’ensemble d’entre eux. Ces études en ont amené d’autres à l’échelle internationale”, peut-on lire.

 Il a cité des cas dà Valence, La Corogne et Barcelone en Espagne, en Allemagne, en Italie, en Suède, en Chine, aux  Etats-Unis, au Japon et en Grande-Bretagne, avant de citer ses “hommages” à la culture arabe dans ses nombreux projets.

“Toutes les bonnes idées seront les bienvenues”

Jean nouvel a rajouté que la proposition de la Région Île-de-France de “mécéner” des études urbaines pour Alger et sa Casbah va dans le sens de l’Histoire”, estimant, en réponse à ceux qui l’ont qualifié de colonialiste, que “l’heure est au respect mutuel et à l’amitié. Un demi-siècle après, personne n’est responsable des crimes et des erreurs des générations d’alors. J’ai toujours considéré que l’architecture doit être un don, un cadeau, un acte d’amour pour un lieu et ceux qui le vivent”.

“Je vais essayer, avec tous ceux qui s’impliquent avec moi dans cette étude qui débutera mi-janvier de formuler une contribution qui pourrait se développer et évoluer à l’échelle du territoire et du temps urbain”, a-t-il promis dans sa lettre, concluant que toutes les bonnes idées sont et seront les bienvenues.

Sa réponse est tout de même “loin de satisfaire” les 400 signataires et les “fait réagir à nouveau à propos des effets persistants du colonialisme et de la légitimité ou non des architectes à intervenir”.