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10/05/2018 15h:23 CET | Actualisé 10/05/2018 15h:23 CET

Retrait des Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien: quels enjeux pour quelles incidences?

"La situation demeure très complexe et très dangereuse pour l’équilibre régional et la paix internationale."

Jonathan Ernst / Reuters

INTERNATIONAL - Conclu en 2015 pour une période de 10 ans, l’accord nucléaire avec l’Iran, connu aussi sous le nom de JCPOA (Joint Comprehensive Plan Of Action), réunit les membres permanents du Conseil de sécurité, l’Union européenne et la Chine d’une part, et l’Iran d’autre part. L’objectif de cet accord réside dans la suspension du programme nucléaire iranien en échange des levées progressives des sanctions économiques sur Téhéran.

Entré en vigueur en 2016 (l’accord prendra fin en 2025), le JCPOA repose sur une structure technique très complexe. Il suppose un engagement de la part de l’Iran de limiter ses capacités nucléaires en réduisant, de manière conséquente, les installations servant à enrichir l’uranium, de sorte à rendre impossible la création de bombes atomiques. La réalisation effective des dispositions de l’accord demeureront sous contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), dont les agents peuvent effectuer à tout instant des inspections sur les centrifuges et les installations iraniennes.

Au-delà de son aspect technique, l’accord nucléaire avec l’Iran constitue une avancée diplomatique historique dans le cadre de la non-prolifération nucléaire. De même, il permet de réintégrer l’Iran dans le système commercial international (levée des sanctions) et par la même occasion, assouplir sa position dans les conflits épineux qui caractérisent actuellement la région du Moyen-Orient.

Bien qu’il soit considéré comme l’un des plus importants accomplissements diplomatiques en ce début du XXIème siècle, l’accord nucléaire avec l’Iran n’a pas échappé à la critique au sein des Etats-Unis. Au contraire, il est devenu le dossier de la campagne présidentielle américaine puisque Donald Trump, alors candidat, n’a pas cessé de fustiger les acquis de cet accord en promettant de le neutraliser.

Élu à la tête de l’administration américaine, le président Donald Trump a plusieurs fois déclaré son intention de rompre l’accord avec l’Iran si les termes de ce dernier ne sont pas modifiés. Il a jugé cet accord trop fallacieux et ambigu, ne profitant que pour l’expansion de l’Iran et facilitant la satisfaction de ses intérêts. Après de multiples menaces et indications, le président américain a mis à exécution sa promesse et n’a pas hésité à déclarer, le 8 mai, le retrait des Etats-Unis du JCPOA. Une manœuvre qui sera, bien entendu, lourde en conséquences.

Se pose ainsi les questions suivantes: quelles sont les raisons du retrait américain de l’accord avec l’Iran? Et qu’en est-il des incidences de cette décision?

Cet article tente d’apporter des éléments de réponse aux interrogations ci-dessus en analysant d’une part les dessous du retrait américain de l’accord nucléaire avec l’Iran, et d’autre part les conséquences de cette décision sur les principaux acteurs, les Etats-Unis et l’Iran en l’occurrence.

Les dessous du retrait américain de l’accord nucléaire avec l’Iran

En relatant les justifications du président américain, il apparaît évident que le retrait des Etats-Unis de l’accord nucléaire avec l’Iran demeure motivé par des considérations militaires. En effet, le renforcement de l’arsenal militaire iranien avec des missiles balistiques suite à la signature de l’accord nucléaire est jugé, par l’administration américaine et ses alliés, non-conforme ni à l’accord ni aux engagements des responsables iraniens.

Pourtant, les autres pays signataires de l’accord, la Communauté internationale ou l’ONU ont estimé que l’Iran n’avait en rien porté atteinte aux dispositions de l’accord, mieux encore, l’AIEA mandatée pour effectuer des enquêtes et des contrôles très minutieux, avait jusqu’à présent établi des rapport positifs en invitant souvent les autorités iraniennes à continuer sur cette voie.

Ce paradoxe démontre que l’aspect militaire ne constitue, en fait, que la raison manifeste pour anéantir le JCPOA. D’autres facteurs plutôt latents liés au secteur économique et stratégique ont certainement influencé la décision du président Donald Trump l’amenant à déclarer le retrait des Etats-Unis de l’accord avec l’Iran.

Du point de vue économique, la signature de l’accord nucléaire avec l’Iran constitue une réelle opportunité aussi bien pour l’Iran que pour les pays européens signataires. Pour le pays perse, l’acceptation d’un tel accord suppose la levée des sanctions qui frappent l’économie nationale depuis plusieurs décennies. Cette nouvelle configuration permettrait à l’Iran non seulement de récupérer une partie de ses avoirs “gelés à l’étranger”, notamment 1,7 milliards de dollars, mais également de multiplier les contrats commerciaux avec les sociétés étrangères.

S’agissant des pays signataires, l’accord avec l’Iran consiste à s’ouvrir sur un nouveau marché faiblement exploité. D’ailleurs, au lendemain de la signature de l’accord nucléaire, une panoplie de sociétés européennes particulièrement, françaises, allemandes, russes et britanniques ont manifesté leur intérêt d’investir dans les principaux secteurs d’activités en l’Iran (pétrole, gaz, produits alimentaires, industrie automobile, aviation…). Dès lors, une nouvelle cartographie commerciale commença à se dessiner suite à l’accord nucléaire dans laquelle l’Iran, autrefois isolé, tend à s’imposer en tant qu’acteur incontournable sur la scène économique internationale.

Sur le plan stratégique, la conclusion du JCPOA englobe quelques visions politiques très importantes pour les différentes parties. Outre le renforcement de la non-prolifération nucléaire à travers la suspension du programme iranien, l’accord avec l’Iran repose sur un pari stratégique très complexe qui a influencé l’esprit des différentes parties lors de la négociation et de la signature de cet accord. Du côté occidental, l’accord conclu demeure valable pour 25 ans, une période largement suffisante pour s’introduire politiquement et économiquement dans la société iranienne. Le renforcement des relations politiques et surtout commerciales avec Téhéran sur une longue durée permettrait d’assouplir le régime iranien, de le réintégrer profondément dans les affaires internationales par le biais des partenariats commerciaux et des alliances politiques à tel point que l’Iran serait convaincu de l’inutilité de poursuivre son programme nucléaire après la fin de l’échéance prévue par l’accord; car à la fin “les démocraties ne se font pas la guerre”!

Les responsables iraniens, de leur côté, perçoivent l’accord nucléaire comme une opportunité d’appuyer davantage leur position dans la région. Renforcé par l’ouverture commerciale et son repositionnement économique, l’Iran dispose désormais des atouts supplémentaires pour assoir sa puissance dans toute la région. Autrement dit, les responsables iraniens bénéficient, suite à l’accord nucléaire, de la possibilité d’accroître leur marge de manœuvre politique et de développer leurs capacités militaires pour imposer leur volonté et de la faire triompher non seulement au Moyen-Orient mais également en Afrique du Nord où les activités du Hezbollah se sont accentuées depuis 2016 (soutien logistique et militaire du Hezbollah au front Polisario conduisant à la rupture diplomatique entre le Royaume du Maroc et l’Iran).

Craignant l’accroissement considérable de la puissance iranienne dans la région, les pays du Golfe, à leur tête l’Arabie saoudite et Israël, n’ont pas cessé d’exercer leur pression pour neutraliser cet accord et revenir au schéma politique initial (avant l’accord nucléaire). Ces derniers, forts de retrouver leur allié traditionnel, ont réussi à convaincre le président américain de se retirer de l’accord avec l’Iran pour satisfaire leurs intérêts au Moyen-Orient. La dissertation de Netanyahou sur d’éventuelles infractions iraniennes par rapport à ses engagements nucléaires, le renforcement des échanges militaires USA-Arabie saoudite et la prédisposition de Ryad d’augmenter sa production pétrolière confirment parfaitement ce constat.

De ce qui précède, on constate qu’au-delà de l’aspect technique, l’accord nucléaire avec l’Iran englobe un conflit d’intérêts purement stratégique entre les signataires. Pourtant, les pays européens, la Chine et la Russie estiment que l’accord avec l’Iran demeure politiquement équilibré en apportant des garanties à toutes les parties. Un avis que partage forcément l’ancien président américain Obama. L’administration Trump considère, par contre, que sous sa configuration actuelle, cet accord constitue une victoire pour l’Iran dans la mesure où il lui offre un parapluie pour atteindre ses ambitions, dès lors, il devient impératif de remédier à cette situation d’où sa décision de se retirer du JCPOA et de réintroduire les sanctions économiques sur le pays perse. Une décision rapidement saluée par la plupart des pays du Golfe et Israël, mais qui ne sera pas sans incidences.

Les incidences du retrait américain de l’accord nucléaire avec l’Iran

Après la conclusion du JCPOA en 2015, plusieurs experts ont considéré que cet accord permettra de réintroduire l’Iran dans la communauté internationale et par conséquent garantir une stabilité même fragile au Moyen-Orient. Cependant, le retrait américain de l’accord avec l’Iran demeure très ambigu puisque nul ne peut prévoir les incidences de cette décision. Une chose est sûre, un tel revirement stratégique aura des conséquences majeures sur les Etats-Unis, sur l’Iran et sur l’équilibre régional dans son ensemble.

En premier lieu les Etats-Unis qui, en déclarant le retrait unilatéral de l’accord tout en réappliquant les sanctions économiques sur l’Iran, ont bafoué les coutumes diplomatiques. Le président Trump a également détruit complètement l’héritage du président Obama qui a réussi à redonner une nouvelle image “plus sage” des Etats-Unis après le chaos engendré lors des années Bush. Désormais, la crédibilité américaine est entachée et le spectre de l’unilatéralisme envahit aussitôt la politique étrangère américaine. Cette action influencerait directement les rapports USA-Europe. En effet, en abandonnant l’accord avec l’Iran, les responsables américains ont aussi contrarié leurs alliés européens qui se sont efforcés de sauvegarder la présence américaine dans le JCPOA à travers notamment les visites du président français, la chancelière allemande et le premier ministre britannique. Tous ces efforts n’ont pas permis de dissuader le président américain de sa décision. De plus, l’application unilatérale des sanctions économiques sur l’Iran avec un délai de 3 à 6 mois pour les sociétés étrangères afin de retirer leur investissement, nuit profondément aux intérêts de l’Europe, ce qui pourrait être considéré par les Européens comme une humiliation et une arrogance inacceptable de la part des Etats-Unis.

S’agissant de l’Iran, il ne fait aucun doute que la réaction des autorités iraniennes sera très importante. Deux scénarios sont à prévoir: un retrait iranien immédiat de l’accord à l’instar des Etats-Unis suivi de la réactivation accélérée du programme nucléaire. Dans ce cas, nous assisterons à la radicalisation du régime iranien qui n’hésiterait pas à défendre ses intérêts stratégiques par tous les moyens, même militaires. De ce fait, l’antagonisme chiite-sunnite, alimentant la guerre froide Arabie Saoudite-Iran, se renforcera davantage et les dossiers épineux comme la Syrie, le Yémen, l’Irak, le Liban… ne trouveront nullement une issue politique. Pire encore, l’Iran pourrait augmenter sa détermination en s’impliquant plus fortement dans l’Afrique du Nord. Il s’agirait d’un choix suicidaire pour l’Iran mais réaliste, et par conséquent, très dangereux sur la stabilité politique, économique et sécuritaire au niveau international.

L’autre cas de figure réside dans le maintien de l’accord et le respect par l’Iran de ses engagements vis-à-vis des pays européens et la Chine qui ont déclaré leur intention de respecter les termes du JCPOA. Il semblerait que l’Iran penche vers ce choix stratégique car il permettrait au pays perse de jouer la carte de la “victime” par rapport à l’arrogance américaine et de ses alliés traditionnels dans la région, notamment l’Arabie-Saoudite et Israël.

Ce choix présente aussi l’avantage de conserver de bonnes relations politiques et commerciales avec les pays européens, soucieux de préserver l’équilibre sécuritaire dans un espace très proche de leurs frontières. En effet, le guide suprême iranien a immédiatement indiqué que le sort de l’accord nucléaire est désormais entre les mains des Européens. Ainsi, les pays européens pourraient toujours exercer une influence conséquente sur les Etats-Unis en matière des sanctions économiques tout en jouant un rôle déterminant au sein des instances internationales au profit de l’Iran. C’est dans ce sens que la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, a déclaré que l’UE est déterminée ”à sauvegarder l’accord avec l’Iran”. Dans le même registre, le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel n’ont pas tardé à affirmer leur disposition à protéger les sociétés européennes contre le régime des sanctions imposé par les Etats-Unis sur l’Iran. En d’autres termes, les dirigeants européens sont prêts à préserver leurs relations économiques et commerciales avec Téhéran à condition de continuer à honorer ses engagements tels que prévus par l’accord.

Dans les deux cas de figure, la situation demeure très complexe et très dangereuse pour l’équilibre régional et la paix internationale.

En somme, l’enthousiasme engendré par l’accord nucléaire avec l’Iran semble se dissiper pour céder la place à une crispation et une crainte d’un bouleversement politique et économique sans précédent aussi bien au niveau de la région du Moyen-Orient que sur le plan international. La confiance accumulée par les Etats-Unis sous l’ère Obama commence à sérieusement diminuer et la crédibilité internationale de l’administration américaine sous la présidence Trump devient sujette au débat à un moment où des dossiers très complexes attendent résolution.

Parmi eux se trouvent le programme nucléaire nord-coréen et le sommet tant attendu entre le président Trump et le président nord-coréen Kim Jong-Un, destiné à mettre fin à l’un des conflits les plus complexes depuis la seconde guerre mondiale et permettant de mettre fin officiellement au programme nucléaire nord-coréen, ce qui constituera certainement une nouvelle victoire diplomatique “historique”. Reste à espérer que la décision américaine de rompre l’accord avec l’Iran ne sera pas aussi sans influence sur les dirigeants nord-coréens et sur leurs engagements.