ALGÉRIE
05/10/2018 06h:36 CET | Actualisé 05/10/2018 11h:33 CET

Retour sur le contexte d’octobre 1988

1er Novembre 1954, 5 Octobre 1988, 8 mai 1945: l’Algérie adore le "grand soir", ces moments où le monde bascule. Mais c’est aussi un moyen très commode d’occulter l’action politique et les mouvements sociaux qui font la vie de toute société.

Zohra Bensemra / Reuters

En glorifiant le côté “explosion populaire spontanée” du 5 Octobre 1988, ceux qui en écrivent l’histoire vont en faire une copie dévoyée du 1er novembre 1954. Une caricature de ce que fut l’événement, une fois dépouillé de son contexte historique et politique, et du formidable travail militant qui l’a précédé.

Pour le 1er novembre, l’intérêt politique était évident : nier l’action politique intense qui a eu lieu pendant les trois décennies qui ont précédé la guerre de libération, enterrer les leaders qui ont façonné cette période, et offrir le seul mérite de la révolution à ceux qui ont pris les armes le 1er novembre 1954, permettait au pouvoir post-indépendance de rejeter à la marge toute une génération d’hommes politiques d’envergure qui pouvaient devenir des concurrents. Pour simplifier, disons que glorifier le 1er novembre et le slogan  “un seul héros, le peuple”, permettait de se débarrasser de personnages aussi encombrants que Messali Hadj, Ferhat Abbas ou Lamine Debaghine, ainsi que toute cette génération d’hommes aguerris, qui avaient préparé le terrain mais avaient raté le virage du 1er novembre.

Pour le 5 octobre, les choses sont plus complexes. Les bénéficiaires de l’ouverture démocratique qui a suivi les événements d’octobre 1988 ne sont pas les acteurs les plus présents de la période précédente. Celle-ci avait été dominée par des luttes politiques âpres, entre un système politique en fin de parcours, des islamistes qui tissaient leur toile au sein de la société, des mouvements démocratiques agissant en ordre dispersé, et un courant au sein du pouvoir qui voulait garder la main en proposant au pays un nouveau deal.

Chadli, promoteur du changement ? Difficile à imaginer

Difficile d’imaginer le Président Chadli Bendjedid comme chef de file de ce courant qui voulait renverser les choses, alors que ses adversaires politiques le présentaient comme un homme limité, un fruste, une sorte de roi fainéant motivé par sa seule volonté de rester au pouvoir, où il était arrivé par accident et qu’il était destiné à quitter dans les pires conditions. Pourtant, un simple coup d’œil sur l’itinéraire du père des réformes permet de mesurer sa constance dans la volonté de changer les choses, et de mesurer, pour ceux qui s’intéressent au volet théorique, à quel point le changement est combattu d’abord par les appareils et les réseaux agissant de l’intérieur du pouvoir.

Dès son accès au pouvoir en 1979, Chadli Bendjedid affiche sa volonté de faire bouger les lignes. Homme de confiance de Houari Boumediene, à qui il avait succédé, il a rapidement tenté de mettre fin aux aspects les plus décriés de l’ère Boumediene : une austérité sans bornes, des restrictions frisant l’absurde, comme l’autorisation de quitter le territoire, et une négation d’une partie de l’histoire du pays. Il lance alors un programme anti-pénuries, tente de noyer le marché avec des produits de consommation à la faveur d’une embellie financière, et réhabilite des hommes que le pays était sur le point d’oublier : Ferhat Abbas, Krim Belkacem, etc.

Dans la foulée, il confie la réforme de l’économie algérienne à Abdelhamid Brahimi, un homme austère, d’une grande rigueur morale, mais qui a le défaut de vouloir réformer sans quitter le système bureaucratique alors en vigueur. Le résultat est décevant. Le pays perd plusieurs années à tourner en rond, pour se retrouver au même point : les entreprises ne sont pas plus performantes, l’agriculture n’avance pas, et la société étouffe, avec l’islamisme comme principale issue idéologique.

En 1985, Chadli Bendjedid tente de faire sauter un autre verrou. Il fait réviser la Charte Nationale, texte supposé constituer le socle de la pensée politique du FLN et du pays. L’opération tourne court, quand le FLN, ses organisations satellites et les appareils sécuritaires verrouillent le jeu, empêchant toute évolution significative.

Fausses solutions

Les fausses solutions sont alors épuisées. Et le pays est brutalement rappelé à la réalité par la baisse des prix du pétrole, déclenchée par l’Arabie Saoudite qui veut reprendre la main sur le marché pétrolier en 1986. Les revenus extérieurs du pays suffisent à peine à payer la dette, le gouvernement de M. Abdelhamid Brahimi en est réduit à jouer au pompier, pendant que la situation sociale se dégrade et que les appareils de l’Etat perdent peu à peu le contrôle de la société.

Dans ce contexte très difficile, le pays commence à entendre parler de réformes. Au départ, il s’agit de cercles informels, qui discutent d’une organisation nouvelle de l’économie. Progressivement, les choses évoluent, et une pensée très élaborée voit le jour. Elle est concrétisée par un premier acte officiel, en juillet 1987, lorsque des circulaires sont rendues publiques sur l’organisation des entreprises économique et de l’agriculture. Pour les entreprises, on parle d’autonomie, d’indépendance vis-à-vis de la tutelle bureaucratique, de nouveaux organes de gestion qui ont pour nom conseil d’administration et assemblée générale, alors que pour l’agriculture, on sort du schéma révolution agraire pour aller à un modèle totalement différent. Des dizaines de managers, d’universitaires, juristes, intellectuels de tous bords étaient associés à ces débats, alors qu’émergeait dans le pays une “société civile” plus ou moins autonome du pouvoir et des appareils politiques, bouillonnante d’idées, infléchissant le cours du débat, même si elle n’avait pas de levier pour orienter le cours évènements. Le Mouvement des Journalistes Algériens (MJA), ouvert à tous les courants, en était le prototype. Bien que très dominé par des militants communistes aguerris du PAGS, il a réussi à créer un débat de haute tenue sur la liberté de la presse.

Lire aussi: Le Mouvement des Journalistes Algériens (MJA) raconté par Boudoukha Ali Bey

Jusqu’où aller dans le changement ?

Les réformes économiques sont rapidement lancées, malgré la complexité de la tâche. Des terres nationalisées durant la révolution agraire sont remises à leurs propriétaires. Rencontré vingt ans plus tard, Chadli Bendjedid me fit cet aveu :  “contrairement à ce qu’on a toujours dit, j’étais un partisan résolu de la révolution agraire. Mais je suis contraint d’admettre que c’était une erreur. On a privilégié le dogme de l’égalité, et on a occulté l’efficacité économique”.

Pour les entreprises industrielles et de services, le débat a avancé rapidement. Les lois sur la nouvelle organisation économique sont adoptées en janvier 1988, avant d’être mises en application durant le premier semestre, avec les mises en place des fonds de participation et de différents organes de gestion.

Tout ce dispositif législatif et réglementaire a été mis en place avant les émeutes d’octobre 1988, à une époque où le mur de Berlin n’était pas encore tombé. S’il est difficile de dire que Chadli Bendjedjd envisageait, à terme, de parachever ce parcours par une ouverture politique, il est par contre certain que la volonté de réforme est antérieure à Octobre 1988. Les émeutes, qui ont fait 189 morts, ont toutefois servi de catalyseur pour accélérer le rythme du changement, qui a débouché sur la constitution de février 1989, officialisant le multipartisme.