ALGÉRIE
23/01/2019 14h:16 CET

Retour des entreprises françaises dans le secteur pétro-gazier algérien

Total et Technip ont soldé leurs comptes avec Sonatrach et bénéficié de nouveaux contrats. Des entreprises de moindre envergure y ont disposé d’un carnet de commandes record

RYAD KRAMDI via Getty Images

Les entreprises françaises marquent un retour triomphant en Algérie. Après des années de frictions, les champions tricolores Total et Technip se sont réconciliés avec Sonatrach, compagnie algérienne des hydrocarbures, alors que de nombreuses autres entreprises de moindre envergure ont réussi une percée remarquable dans les services pétroliers et parapétroliers, totalisant des centaines de millions d’euros de ventes.

En effet, Total a signé, en avril 2017, un “accord global” qui allait lui permettre de reconquérir un domaine minier qu’elle avait presque totalement quitté dès 2010. Selon les termes du communiqué diffusé à l’occasion, “cet accord devait permettre à Sonatrach et Total de concrétiser de nouveaux projets dans l’amont pétrolier, notamment le nouveau cadre contractuel pour le projet Timimoun, la poursuite de l’exploitation conjointe du champ Tin Fouyé Tebenkort dans le cadre d’un nouveau contrat, ainsi que le développement d’un nouveau projet, et enfin le règlement à l’amiable des différends entre les deux compagnies”.

A la faveur de cet accord, Total a prolongé sa licence du champ gazier de Tin Fouyé Tabankort, a décroché un contrat pour le développement du champ gazier de Erg Issaouane et a démarré la production sur le champ gazier de Timimoun sur la base d’un contrat révisé. Et de racheter des parts dans les champs pétroliers de Hassi Berkine, El-Merk et Ourhoud qui représentent la moitié de la production algérienne de pétrole sans que Sonatrach intervienne pour faire valoir son droit de préemption.

Des années de frictions  

A l’expiration de son contrat pétrolier à Hamra, en 2010, et sa sortie du capital de la compagnie espagnole Cepsa, en 2011, la part de Total dans la production pétro-gazière algérienne était devenue négligeable : moins d’un milliard de mètres cubes de gaz en 2017, provenant intégralement du champ de Tin Fouyé Tabankort où le groupe est associé à hauteur de 35 % des parts aux côtés de Sonatrach (35%) et Repsol (30%).

Or, l’abandon par Total en 2015 du champ de l’Ahnet pour lequel elle s’était engagée à développer le potentiel gazier en association avec Sonatrach, avait envenimé les relations entre les deux compagnies. La chute des prix du pétrole à partir de juin 2014 avait poussé Total à reconsidérer ses investissements et donc, à faillir à ses engagements contractuels avec Sonatrach pour le développement de ce champ gazier. La compagnie algérienne n’avait surtout pas apprécié le chantage de Total, qui avait conditionné la reprise du champ de l’Ahnet par la prolongation de la licence de Tin Fouyé Tabankort devant expirer en mars 2019 et la renégociation du contrat de Timimoun. L’entrée en production du champ de Timimoun dont la capacité s’élève à près de deux milliards de mètres cubes par an et où Total détient 37,75 % des parts a, d’ailleurs, été retardée à cause des discussions autour de la révision de ce contrat.

Pour faire pression sur Sonatrach, Total a engagé en mai 2016 une procédure d’arbitrage international afin d’annuler le prélèvement de la taxe sur les profits exceptionnels réalisés sur le champ de Tin Fouyé Tabankort, rameutant son associé Repsol qui détient des participations dans d’autres gisements. C’était en mai 2016, soit dix ans après l’adoption et la mise en œuvre de cette taxe en 2006. Repsol et Total avaient réclamé respectivement 284 et 100 millions de dollars à Sonatrach. L’entreprise nationale, elle, avait répliqué en exigeant le paiement de 100 millions de dollars de dédommagements suite à l’abandon par Total d’un autre champ gazier qu’elle s’était engagée à développer.

Si la Cour internationale d’arbitrage de Genève avait débouté Repsol, confortant la partie algérienne dans ses prélèvements de la taxe sur profits exceptionnels, une situation cocasse s’était produite s’agissant du contentieux de l’Ahnet.

Le contrat associant Total (47% des parts) et la compagnie portugaise Partex Oil & Gas (2% des parts) à Sonatrach (51% des parts) pour l’exploitation du champ de l’Ahnet stipule, en effet, que «dans le cas où Total et Partex se retirent ou renoncent au contrat après approbation du plan de développement par Alnaft (Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures), elles payeront une pénalité de cent millions de dollars à Sonatrach et ne pourront prétendre à aucun remboursement à quelque titre que ce soit».

Total, qui avait prétexté la faible rentabilité du projet, s’était retrouvée à un moment juge et partie. Sonatrach avait sollicité les services de Beicip Franlab, filiale de l’Institut français du pétrole (IFP) dans lequel Total est actionnaire, pour expertiser les conclusions de Total.

Patrick Pouyanné, qui venait de prendre les commandes de Total en remplacement de Christophe de Margerie, décédé dans un crash d’avion, avait alors été reçu par le désormais ancien Premier ministre, Abdelmalek Sellal. Ce dernier lui avait préparé le terrain pour rencontrer le PDG de Sonatrach Amine Mazouzi et engager des négociations afin de sortir du piège du pourrissement.

La situation a été débloquée un mois après le limogeage de Mazouzi en mars 2017 à la faveur d’un “accord global” dessinant les contours du partenariat futur entre Total et Sonatrach.

Tout est débloqué ou presque

Total voulait réviser les contrats de Tin Fouyé Tabankort et Timimoun, signés respectivement en 1996 et 2002 sous le régime du «partage de production», pour s’appliquer les avantages du régime fiscal institué par les nouvelles lois sur les hydrocarbures –la loi Khelil (2005) complétée par la loi Yousfi (2013)– qui ont révisé la méthodologie de calcul de l’impôt sur le revenu pétrolier, désormais soumis à la rentabilité du projet au lieu du chiffre d’affaires, et ont ouvert la possibilité d’accéder aux réserves de gaz de schiste que recèlent les deux gisements.

Mais, pour le champ de Tin Fouyé Tabankort, à Alger on ne voulait pas vraiment renouveler la licence de Total, Sonatrach voulait le récupérer à la fin du contrat pour l’exploiter toute seule. Les négociations ainsi engagées sur insistance de la major française ont buté sur le montant du bonus à payer pour continuer à exploiter le gisement ainsi que sur le loyer des installations qui deviendront la propriété de Sonatrach à l’expiration du premier contrat en mars 2019. Le nouveau contrat, d’une durée de 25 ans, signé le 11 juin 2018, confère à Total 26,4 % d’intérêts aux côtés de Sonatrach (51 %) et de Repsol (22,6 %). Il est soumis à l’approbation des autorités politiques algériennes.

Dans le même périmètre et dans le cadre du même accord global, Total va développer conjointement avec Sonatrach le champ gazier d’Erg Issaouane. Signé en octobre 2018, le contrat prévoit des investissements de l’ordre de 400 millions de dollars (350 millions d’euros) dont un gazoduc de 22 kilomètres qui devrait relier le nouveau gisement aux installations de traitement de gaz de Tin Fouyé Tabankort. Total y détient 49% d’intérêts aux côtés de Sonatrach (51%). 

Le champ de Timimoun est mis en service en mars 2018. Total y a obtenu ce qu’elle demandait et le contrat révisé est approuvé par le Conseil des ministres et a fait l’objet d’un décret présidentiel publié en juillet 2018.

Le projet pétrochimique que Total envisageait depuis 2009 de monter dans la ville portuaire d’Arzew, à l’ouest du pays, a également été débloqué. C’est une usine de plastique d’une capacité de 550 000 tonnes par qui va être réalisée en partenariat avec Sonatrach pour 1,4 milliard de dollars (1,2 milliard d’euros). Les deux partenaires (Sonatrach 51% et Total 49%) ont prévu de lancer les études d’ingénierie en novembre dernier.

De plus, à travers l’acquisition de Maersk Oil, finalisée le 8 mars 2018, Total a obtenu une participation de 12,25 % dans les champs pétroliers de Hassi Berkine, El-Merk et Ourhoud totalisant une capacité de production de 400 000 bep/j, soit près de la moitié de la production pétrolière algérienne.

En ce qui concerne les contrats d’approvisionnement en gaz naturel liquéfié (GNL) , 4,6 millions de tonnes par an dont Total avait hérités après le rachat en juillet 2018 des activités amont de l’autre major française Engie, le PDG de Sonatrach Abdelmoumen Ould Kaddour a indiqué en octobre dernier qu’ils allaient être renouvelés “avant la fin de l’année”. Ce n’est pas encore fait mais, Total a désormais la promesse du PDG de Sonatrach.

Technip se repositionne

Durant cette même période, le champion français de l’industrie parapétrolière, Technip,  qui était embourbé dans une procédure d’arbitrage avec la compagnie algérienne, a également réglé ses problèmes et il émarge à nouveau dans son carnet de commande. 

Après la nomination d’Abdelmoumen Ould Kaddour en remplacement de Amine Mazouzi à la tête de Sonatrach, cette dernière a abandonné les poursuites à l’encontre de Technip dont elle réclamait près de 900 millions d’euros à cause du retard accusé dans la réalisation des travaux de rénovation de la raffinerie d’Alger, soit le montant du contrat. Le contrat, signé en 2010 pour une durée de réalisation de deux ans, a connu justement énormément de retard, poussant Sonatrach à le résilier en juin 2015 et à confier le reste des travaux aux Chinois de CPECC pour un montant de 45 milliards de dinars algériens (environ 350 millions d’euros).

Sonatrach et TechnipFMC ont décidé de régler de manière complète et définitive tous les différends relatifs à la résiliation du contrat de réhabilitation de la raffinerie d’Alger et de mettre fin immédiatement à la procédure d’arbitrage”, avait indiqué TechnipFMC dans un communiqué diffusé en juin 2017.

Technip, qui a fusionné avec l’Américain FMC en 2016, s’était même vu confier la mission d’ingénieur-conseil pour le suivi des travaux de rénovation de cette même raffinerie après la résiliation du contrat du bureau d’études indien EIL. Sonatrach a indemnisé EIL à hauteur de 20 millions de dollars (17,5 millions d’euros) pour le remplacer par TechnipFMC suivant un nouveau contrat de 8 millions de dollars (7 millions d’euros) qui s’ajoutent aux frais du projet lequel n’est toujours pas livré. TechnipFMC a décroché deux autres contrats pour un total de deux millions de dollars (1,75 million d’euros),  un contrat d’études en  juin 2018 et un contrat de fourniture de brides au mois d’août de la même année. De même qu’elle a été pré-qualifiée par Sonatrach pour la fourniture des têtes de puits en octobre 2017.

Ce faisant, il convient de rappeler que Technip, qui boudait Sonatrach à cause du contentieux sur la raffinerie d’Alger, n’avait pas manifesté d’intérêt pour l’appel lancé par Sonatrach en février 2017 afin de réaliser de nouveaux complexes pétrochimiques. Des projets à 8 milliards de dollars (7 milliards d’euros) qui ont drainé 53 entreprises de 17 nationalités, mais pas Technip. C’est dire le fossé qui la séparait de Sonatrach avant l’arrivée d’Abdelmoumen Ould Kaddour à la tête de la compagnie en mars 2017. Et, l’on susurre dans les couloirs de Sonatrach que «le résultat de cet appel à manifestation d’intérêt n’a pas été rendu public, bientôt deux ans après son lancement, pour être annulé et permettre à TechnipFMC de participer dans une nouvelle compétition».

Beicip Franlab dame le pion à DMN, Cieptal cartonne

En matière d’études, c’est surtout Beicip Franlab qui a damé le pion à l’Américain DeGloyer & MacNaughton (DMN), ami de l’Algérie, son conseiller attitré et évaluateur de ses réserves pétro-gazières depuis l’indépendance.

DMN compte l’une de ses trois représentations en dehors du Texas à Alger, et son expérience en Algérie est inégalée pour avoir joué le rôle de conseil pour le développement des gisements géants de Hassi Messaoud et Hassi R’Mel. Il a réalisé toutes les études majeures en matière d’hydrocarbures et statué sur la viabilité économique de la majeure partie des découvertes réussies en Algérie. 

Beicip Franlab, qui évoluait à la marge,  a réussi en 2018 à décrocher trois études pour plus de 10 millions de dollars (8,7 millions d’euros) : l’évaluation du potentiel en hydrocarbures non conventionnels du domaine minier du Sahara algérien pour 4,85 millions d’euros, une étude intégrée pour l’évaluation du potentiel en hydrocarbures du sillon de Melrhir et de la partie nord de Hassi Berkine pour 3,7 millions de dollars (3,2 millions d’euros), et l’évaluation du potentiel schisteux de Reggane. Des études qui étaient plutôt l’apanage de DMN.     

L’autre entreprise française qui a percé ces deux dernières années sur le marché algérien, c’est Cieptal, filiale algérienne du restaurateur Catering International Service (CIS), spécialisée dans la gestion de bases-vie pour les entreprises de l’industrie pétrolière. Cieptal a été l’attributaire de 15 contrats auprès de Sonatrach et ses filiales totalisant 8,4 milliards dinars algériens (près de 62 millions d’euros). C’est le triomphe pour cette entreprise qui sort d’un conflit avec la Banque d’Algérie (banque centrale) qui l’accusait de transfert illicite de devises et lui bloquait le transfert de 28,5 millions d’euros de dividendes malgré une décision de justice lui donnant gain de cause.

La Banque d’Algérie n’a pas donné de suite favorable à la demande de transfert sans pour autant motiver sa décision. De ce fait, CNA (Catering North Africa Services, véhicule d’investissement utilisé pour l’acquisition de Cieptal en 2006), après s’être rapproché en vain de la Banque d’Algérie, a engagé au cours du mois de février 2018 une procédure en vue d’annulation de cette décision”, peut-on lire dans le rapport annuel 2017 du groupe CIS.

Enageo, une niche française

En matière de fourniture de tubes, de pièces de rechanges et autres consommables, la plus significative des percées est celle de Vallourec, fournisseur de tubes pour l’industrie pétrolière. Vallourec, qui a ouvert un bureau de liaison à Alger en juin 2017 et qui opère en Algérie par le biais de sa filiale Vallourec Oil and Gas France, a décroché pour près de 200 millions de dollars (175 millions d’euros) de contrats, supplantant le fournisseur historique de Sonatrach, le japonais Itochu qui a vendu en Algérie pour moins de 100 millions de dollars (87 millions d’euros) pendant cette période.

En effet, Vallourec a décroché en février 2018 un contrat de 129 millions de dollars (113 millions d’euros) auprès de Sonatrach et un contrat de 23 millions de dollars (20 millions d’euros) auprès de Enafor, filiale de Sonatrach spécialisée dans le forage, un contrat de 25 millions de dollars (21,9 millions d’euros) en avril 2018 auprès du groupement Reggane associant Sonatrach à Repsol, Dea Deutsche Erdoel AG et Edison, et il a été retenu en octobre 2018 pour la fourniture des pipes au titre du programme 2018/2019 auprès de l’association Sonatrach-Agip, un programme de plusieurs millions d’euros qui consiste en un renouvellement des raccordements des puits du bassin de Berkine. 

Last, but not least, les petits fournisseurs tricolores de l’Entreprise nationale de géophysique (Enageo) –filiale de Sonatrach spécialisée dans les enquêtes topographiques, les études géotechniques, les forages hydrauliques ainsi que les acquisitions sismiques et leur interprétation, dans laquelle l’Américain Teledyne est associé–, ont préservé leur niche.

Enageo, qui s’équipait depuis le début des années 2000 essentiellement chez Sercel, achète y compris les pièces de rechanges pour ses véhicules de marques japonaises et italiennes chez des fournisseurs français dont certains sont des représentants de Sercel. Ainsi et outre Sercel qui a vendu directement à Enageo pour 1,8 million d’euros, Easi lui a vendu pour 5,5 millions d’euros et Techniques françaises d’export (TFE) pour 3,4 millions d’euros sur un total de ventes vers l’Algérie de 16,5 millions d’euros, lui livrant des fournitures diverses dont des pièces de rechange pour Nissan, Toyota, Mitsubishi ou encore Iveco.

Aux côtés de TFE, Pai et CPI France comptent parmi les fournisseurs de la division Exploration de Sonatrach, ils lui ont vendu respectivement pour 9,1 millions et 6,1 millions d’euros.

Seul Arkema, fournisseur de produits chimiques, a été battu sur son terrain par l’Italien Chimec, lequel a obtenu pour 22,1 millions d’euros de contrats lors des deux dernières années contre 4,8 millions d’euros pour son rival français.