TUNISIE
30/04/2019 20h:02 CET

Retour des djihadistes: Des défis de taille attendent la Tunisie, selon l'Institut Egmont

Entre la Tunisie, le Maroc et l'Egypte, qui s'en sort le mieux?

FETHI BELAID via Getty Images

Après la chute annoncée du “califat” de Daech, la question épineuse du retour des djihadistes et de leurs familles à leurs pays d’origine refait surface. Comment des pays comme la Tunisie, l’Egypte ou le Maroc gèrent-t-ils cette problématique? Sont-ils prêts à porter le fardeau de “ce désastre”? 

C’est un véritable casse-tête qu’a tenté de décortiquer l’Institut royal des relations internationales-Egmont, un think tank basé en Belgique, et la Fondation allemande Konrad-Adenauer-Stiftung à travers une comparaison des politiques menées par la Tunisie, l’Egypte, le Maroc en matière de rapatriement des combattants de Daech et de l’efficacité de leurs stratégies de lutte antiterroriste. 

Selon ce rapport, la Tunisie semble avoir le ratio le plus élevé de combattants par habitant dans le monde. Un constat douloureux qui met le pays à l’épreuve de ses moyens. 

Si les statistiques différent et le nombre initial de 6000 djihadistes tunisiens envoyés dans les zones de conflits a été revu à baisse, il n’en demeure pas moins que les chiffres restent éloquents.

Le jihad en Tunisie n’est pas une création spontanée de la révolution 

Pourtant cette vague d’implication des jihadistes tunisiens dans “les guerres étrangères” n’est pas un phénomène nouveau, révèle la source. “Ce fléau n’a jamais correspondu à la mobilisation post-2011” souligne-t-elle en précisant que des anciennes générations de jihadistes existaient bien avant la révolution. 

En effet, l’étude rapporte que de nombreux Tunisiens figuraient dans les rangs des combattants en Tchétchénie, d’ “Arabes Afghans” dans les années 80 ou Jama’at al-Tawhid wal-Jihad en Irak, en 2003.

Selon ledit rapport, le pays se montre réticent à divulguer publiquement des informations relatives aux Tunisiens partis au Jihad. Sa crainte sécuritaire reprend du galon et laisse les autorités beaucoup moins transparents et systémiques dans leurs approches.

De plus, “l’implication” des partis politiques et des fonctionnaires hauts placés dans le soutien et la facilitation de cette mobilisation djihadiste étouffe, parfois, la polémique.

Pourquoi autant de Tunisiens partent-ils au jihad? Quelles sont leurs motivations?

Pour répondre à cette question, le rapport a tout d’abord dressé le profil type du “jihadiste tunisien” en se référant aux données collectées auprès des enquêtes menées sur les combattants de retour des foyers de tension.

Célibataire, âgé d’une vingtaine d’années, un niveau scolaire bas, une situation financière précaire... sont les traits phares qui s’affichent dans la majorité des cas, indique la source. 

Et d’ajouter: “la plupart des djihadistes consommaient des drogues, de l’alcool ou d’autres substances illicites. Ils ont généralement commencé très tôt à consommer ces substances. Cela semble confirmer les résultats de l’étude qui relient la délinquance aux activités terroristes”.

Quant aux motivations, c’est peut-être le sentiment d’insécurité économique qui semble être un des principaux moteurs qui incitent les jeunes à adopter les
idées extrémistes.

La marginalisation et sentiment d’injustice sont également des facteurs statistiquement significatif. “Environ 90% des répondants associent totalement ou partiellement la Tunisie à l’image du “pays de l’injustice”. La plupart d’entre eux ont exprimé une attitude confuse et conflictuelle envers leur pays et ont exprimé un sentiment d’appartenance caractérisé par l’incertitude”.

De plus, la moitié d’entre eux avaient souffert au moins une fois d’un trouble dépressif ou d’une crise d’identité.

Autre révélation dévoilée, aucune zone géographique particulière n’apparaît comme une source exceptionnelle de recrues, puisque les régions reculées et les grandes villes sont toutes pourvoyeuses de terroristes. La corrélation entre les zones géographiques défavorisées et le nombre élevé de jihadistes ne semble pas tenir, d’après les constations du think tank. 

Ainsi, leurs motivations sont “déterminées par un schéma général qui inclut: crise d’identité, problèmes de gouvernance, frustration sociale, difficultés économiques et échecs scolaires”, lance le rapport.

Pourquoi la Tunisie?

Alors que les conditions poussant certains à rejoindre des troupes djihadistes sont communs à de nombreux pays de la région, “il existe au moins quatre facteurs spécifiques à la Tunisie et pouvant expliquer le nombre sans précédent de départs vers les zones de conflits”. 

Premièrement, les gouvernements dirigés par les islamistes entre 2011 et 2013 ont fourni un climat politique favorable, explique le rapport en arguant que le 
climat de radicalisation a pris de l’ampleur face au laxisme de l’Etat.  

Quant au second facteur, il s’agit du remaniement de 2011 dans le secteur de la sécurité. “Une des toutes premières décisions du gouvernement post-révolution a été la dissolution des services secrets en mars 2011”, rappelle la source. Une décision qui s’avère être impertinente. 

De plus, “l’amnistie générale accordée aux prisonniers en février 2011 a entraîné la libération de 2 000 prisonniers politiques présumés du régime de Ben Ali. Parmi eux se trouvaient 350 personnes “entraînées militairement” dans des camps étrangers ou ayant une expérience du combat en Afghanistan, Irak ou Algérie. Ces figures charismatiques ont joué un rôle clé dans la mobilisation des jihadistes tunisiens” indique le rapport.

Enfin, la situation chaotique en Libye a facilité le fonctionnement de ces réseaux terroristes. Le rapport met en exergue l’environnement anarchique en Libye qui a donné lieu à une plus grande liberté de mouvement, entraînement et financement, associés à la disponibilité immédiate des armes qui prolifèrent librement dans le désert. 

Le retour des djihadistes, un fardeau de plus?

Le rapport souligne que “la Tunisie n’est pas assez équipée en termes de ressources, de savoir-faire et de renseignement pour établir une typologie des combattants revenants des zones de conflits et pour développer
des politiques ciblées pour traiter au cas par cas les différentes situations”.  

“Le manque d’expertise et des ressources financières pour mener des programmes de réinsertion pour ces jihadistes rapatriés dans les prisons compliquent également la tâche de l’administration pénitentiaire”, regrette le rapport.

En outre, les prisons surpeuplées et l’absence de programme de formation notamment pour le personnel pénitentiaires compliquent la mise en place d’une stratégie globale visant à les désengager, les réhabiliter et les réintégrer.

Un défi majeur attend, certes, la Tunisie surtout qu’aucun programme de déradicalisation ou de réinsertion destinés à ces jihadistes n’est été proposé jusqu’à présent, indique la source.

Rien également n’a été prévu concernant les femmes et les enfants des combattants.  

Entre la Tunisie, le Maroc et l’Egypte, qui s’en sort le mieux?

Selon ce think tank, le Maroc a une longueur d’avance par rapport à ses voisins. Ce dernier est le pays le plus préparé à affronter le problème des jihadistes revenus des zones de conflit.

Il a accumulé une expérience notable en matière de lutte contre le terrorisme. Il a en outre réformé sa législation antiterroriste en prévoyant des peines allant de 5 à 15 ans de prison et de lourdes amendes contre les personnes qui rallient ou tentent de rallier les groupes jihadistes. 

Un programme de réconciliation (Moussalaha) visant à déradicaliser les détenus condamnés dans des affaires de terrorisme a été également mis en place.  

Conscient de l’enjeu de retour des jihadistes à leur pays d’origine, le rapport souligne l’importance du rôle de l’Europe. “Les inquiétudes suscitées par le retour des combattants étrangers ne sont pas spécifiques au Maghreb. La chute du califat est un défi mondial aux ramifications transnationales et régionales”, a mis en garde ledit rapport.

Pour lui,  “le succès ou l’échec des pays nord-africains à contrer la menace des personnes revenues à leur pays d’origine aura des effets évidents, à long terme, sur la sécurité en Europe”. Une stratégie commune et globale s’impose ainsi pour lutter efficacement contre ce fléau et contrer les principaux facteurs favorables à la radicalisation et au terrorisme.

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