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17/08/2019 17h:31 CET | Actualisé 17/08/2019 17h:32 CET

Retour aux sources: Cinq documentaires de l’atelier de création de films documentaire de Timimoun

Liberté Algérie

A l’initiative de la cinéaste Habiba Djahnine et du collectif Cinéma et Mémoire,  un atelier de création de films documentaires a rassemblé pendant plus d’un an et demi sept femmes (et non six comme je l’ai écrit précédemment), décidée chacune à écrire et tourner un documentaire qui parlerait d’elles mais aussi de nous.  De leurs mères et de leurs grand-mères, de leurs voisines, de leurs amies et de leurs proches mais aussi des nôtres. Sept femmes puissantes. Sonia At Qasi Kessi, Wiame Awres, Saadia Gacem, Kamila Ould Larbi, Leïla Saadna et Kahina Zina et Sara, auteure pour sa part d’un documentaire sonore. L’ensemble de ces travaux seront projetés et entendus au Festival de Douarnenez en Bretagne du 17 au 24 août prochains. 

Après avoir évoqué le travail de Wiame Awress, et celui de Sonia At Qasi Kessi, c’est aux autres documentaires visuels et sonores que ce billet sera consacré. S’il est une question que chacune de ces réalisatrices se pose c’est bien celle des origines. La source de  leurs questionnements, de leurs combats, de leur lutte incessante pour s’exprimer et trouver un espace de parole et d’action. La source de leurs tourments et pour certaines de leurs traumas. C’est ainsi que courageusement, chacune à sa façon, va entamer une enquête qui grâce à la forme documentaire se déploie sous nous yeux comme une quête nécessaire et vitale. 

Leila Saadana dans Dis-moi Djamila, si je meurs demain comment feras-tu ? (33‘) essaye de reconstituer son histoire familiale. Leila Saadana est née en France, des secondes noces de son père avec une française, après que ce dernier a quitté sa première femme et ses trois enfants. Elle décide d’interroger certains acteurs de ce drame familial.

D’abord sa grand mère Djamila qui a longtemps été le seul lien de la réalisatrice avec l’Algérie et sa famille algérienne, mais aussi cette première épouse délaissée qui lui rappelle - comme elle le dit elle-même au début du film - qu’elle sera toujours, elle, la fille de la française, une enfant illégitime. Si le documentaire est constitué de voix de femmes qui témoignent ou qui chantent, il est hanté par cette figure paternelle complexe qui renvoie à toutes les souffrances de l’exil et de l’émigration.

Les destins brisés et les identités parfois meurtrières. Il a fallu beaucoup de courage à Leila Saadana pour se livrer ainsi dans une société qui préfère la pudeur, pour ne pas dire le silence, dès qu’il est question de traumatismes familiaux aussi profonds. 

Il a fallu tout autant de bravoure à Kahina Zina dans Le Rideau (26’) pour poser la question cruciale de la femme dans l’espace public, celle non moins importante de la possibilité de vivre en paix avec les hommes. Elle interroge sa sœur et une amie sur leur manière de vivre au quotidien.  Elle rend aussi hommage à des femmes victimes de violences dans la rue. Amira Mrabet, brûlée vive en août 2016 par un homme qui n’a pas supporté d’être éconduit. Razika Chérif écrasée par la voiture d’un homme qui la harcelait et auquel elle refusait de répondre. Le propos rappelle que la rue est encore souvent un lieu hostile et dangereux pour la femme. Lieu où des vies basculent, comme a basculé celle de Kahina qui raconte à la fin du documentaire, dans des mots simples et bouleversants, un événement traumatique de son enfance. Comme pour ouvrir ce rideau qui protège et entrave à la fois. 

Retour littéral aux sources qu’effectue Saadia Gacem en revenant dans son village à Bordj Arreridj désormais déserté. Dans Felfel Lahmar, elle explore en dialoguant avec sa famille mais aussi ses amies et des militantes du réseau Wassila ce qui constitue aujourd’hui encore l’une des principales entraves à la liberté de la femme en Algérie : Le Code de la famille. Ce code, Saadia Gacem le connaît bien. Mais les femmes le connaissent-elles aussi bien qu’elles le pensent ?  Le documentaire montre la difficulté d’en décrypter le sens mais aussi la manière insidieuse dont il continue à régir les liens sociaux, les discours et les espaces.

Loi scélérate, imposé par un état conservateur et misogyne et qui n’a jamais fait objet d’un véritable débat public. Comment s’émanciper si la loi elle-même ne cesse d’entraver la marche des femmes vers une totale émancipation et une véritable autonomie ? C’est bien là la source de tous les maux. Le code de la famille qui mériterait d’être nettoyé de tous les détritus qui l’encombrent, comme l’est dans le film, la source abandonnée du village de Saadia Gacem. 

Dans un dispositif désarmant de simplicité et d’efficacité, la mère de la réalisatrice Kamila Ould Larbi, repasse des chemises d’hommes face à la caméra et tente de transmettre à sa fille ce que la vie lui a appris. La tension est palpable entre mère et fille. La fille prenant un chemin : le cinéma, que la mère ne comprend pas très bien. La fille pointant certains choix de sa mère, qu’elle a du mal à accepter. La mère n’a de cesse de partager quelques conseils pour que sa fille  parvienne à se libérer des questionnements qui semblent la tourmenter. Une forme de sagesse aux résonnances quasi bouddhistes émane de ce documentaire. La vérité se situant souvent au milieu, les protagonistes de Selon elle font chacune un pas vers l’autre, résumant parfaitement, en quelques minutes seulement, les difficultés de toute transmission et de toute émancipation. 

En écho à toutes ces réalisations visuelles, le documentaire sonore de Sara, intitulé Mon Peuple, les femmes (23’), fait une synthèse de ce que le féminisme signifie aujourd’hui en Algérie. Il évoque les violences physiques et symboliques faites aux femmes. Il évoque Amira Mrabet à nouveau, dont on comprend que le meurtre en 2016 a marqué la jeune génération de féministes et a constitué un moment fondateur dans leur engagement et leur lutte. Le document qui mériterait d’être largement diffusé à la radio ou dans des festivals qui donnent leur place aux productions sonores, comme celui de Douarnenez, rappelle l’importance de la parole, la nécessité de mettre en place des espaces où les femmes peuvent partager leurs expériences et leurs vécus, à l’instar du groupe d’auto-conscience non mixte dont a fait partie pendant deux ans Sara à Constantine. Elle semble y avoir trouvé sa voix qui on l’espère résonnera encore longtemps dans les rues de la capitale où elle a élu domicile dans l’espoir de vivre sa vie, en toute liberté et en toute autonomie.