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03/10/2018 12h:28 CET | Actualisé 03/10/2018 13h:27 CET

Retour à Jemna: L’exercice libre et convivial de la citoyenneté

Nous avons-là une belle leçon de l’émergence de la citoyenneté libre en dehors du cadre restrictif et autoritaire de l’État national.

Dalila Yacoubi

Au moment où la citoyenneté traverse une crise profonde liée à l’affaiblissement de l’État et à la déstructuration des liens sociaux, la leçon politique et civique vient d’un lieu lointain et périphérique par rapport au centre du pouvoir: l’Oasis de Jemna.

Lors de la matinée du dimanche 23 septembre 2018, l’Association de protection des Oasis de Jemna organisa la vente aux enchères des dattes du “Henchir El Moamer”, l’ancien “Domaine du Colon” couvrant une superficie de 185 hectares contenant 11.000 palmiers. 

Tenue annuellement, la vente aux enchères eut pour théâtre le “Henchir”, dans un coin ombragé, près des vieux palmiers “Gargout”, en présence des membres de l’Association, d’une dizaine de commerçants et de plusieurs habitants de l’Oasis.

La disposition dans l’espace de ces trois publics différents traduit à la fois la diversité de la communauté villageoise et la vivacité de la société civile locale structurée par des relations de proximité.

L’élégance des dattes protégées des intempéries et suspendues au-dessus des têtes n’avait d’égale que la convivialité des citoyens ainsi que leur sens responsable de la liberté retrouvée.

La vente aux enchères étant un mécanisme de négociation entre des agents économiques et sociaux, l’Association s’évertua à mener à terme la transaction commerciale, en favorisant la concurrence et en exigeant la discipline de l’assistance.

Mieux, le sentiment de stress causé par la montée progressive de l’offre n’empêcha guère l’échange d’anecdotes entre l’animateur de la séance de vente et un groupe de commerçants à l’affût de la montée du prix.

Aussi, les enchères ont-elles mis en exergue non seulement la capacité organisationnelle de la société civile représentée par l’Association mais également l’intérêt de la communauté pour les affaires publiques de la Cité.

Il n’y pas longtemps, en octobre 2016, le chargé général des litiges de l’État avait gelé les comptes du commerçant Saïd Jaouadi, acquéreur infortuné de la récolte du “Henchir”. Cependant, la Cour d’appel de Tunis avait décidé, en juillet 2017, de lever ce gel et d’obliger le chargé du contentieux de l’État à payer les charges accumulées au cours du procès.

Il est vrai qu’un bras de ber opposa, ces dernières années, le Ministère des biens de l’État et l’Association de protection des Oasis de Jemna. Il n’en demeure pas moins qu’une solution à l’amiable fut proposée par le ministère de l’Agriculture, en vue de la conversion de l’Association en une unité coopérative de production agricole (UCPA), selon la Loi de 1995. C’est de la sorte qu’une issue honorable fut trouvée au conflit majeur entre la légitimité de la récupération de “la terre des ancêtres” et la légalité de la propriété du “Henchir”.

Tout en acceptant ce compromis moyennant certains amendements, l’Association continua de gérer le Domaine en employant plus d’une centaine d’ouvriers et en entretenant les palmiers-dattiers, dans la perspective de l’économie sociale et solidaire. C’est ainsi que les bénéfices des différentes cueillettes sont investis, depuis 2011, dans des projets économiques et sociaux au profit des habitants de la ville-oasis.

Rien de tel n’avait lieu à Jemna avant la révolution, en raison de la location du “Henchir” à des privés qui avaient succédé à la STIL (la Société Tunisienne des Industries Laitières), après sa faillite pour mauvaise gestion administrative et financière.

La toute récente vente aux enchères, la 8ème de son genre, rapporta 1 million 700 mille dinars et fut acquise par les frères Belhassine honorablement concurrencés par la société Taoufik. Le report d’une semaine permit à l’Association de gagner 94 mille dinars puisque le prix précédent était fixé à 1 million 606 mille dinars.

Dalila Yacoubi

 

La transaction commerciale réussie entre les deux parties s’est déroulée dans un climat de confiance révélateur de la pacification des liens sociaux. La présence de la garde nationale était si discrète qu’elle passait inaperçue, tellement l’ordre était et demeure inscrit dans la nature des rapports sociaux noués au sein de la communauté oasienne de Jemna.

Nous avons-là une belle leçon de l’émergence de la citoyenneté libre en dehors du cadre restrictif et autoritaire de l’État national. Une telle particularité mérite d’être soulignée et valorisée d’autant plus qu’elle est rare en période de transition démocratique.

Jusqu’en 2011, les citoyens étaient des sujets soumis à l’État et privés de leurs droits civils et politiques. Ils se définissaient par la nationalité tunisienne tout en subissant la marginalisation à tous les niveaux. L’absence effective de droit de vote était corroborée par une exclusion spatiale de la dynamique de croissance et du développement national. Il en résultait un sentiment de frustration généralisée au point que le pays réel était en divorce avec le pays légal.

Le changement de régime politique généré par la révolution laissa un vide qui ne fut pas comblé par la guerre civile comme c’est le cas en Libye où les milices ont succédé aux tribus mais plutôt par la société civile locale qui se substitua à l’État défaillant dans sa fonction de prise en charge de la communauté.

Cette succession souple et réussie a été rendue possible par une double tradition savante populaire et migratoire auxquelles s’est greffée un savoir-faire associatif acquis grâce aux anciens militants du syndicalisme et des droits de l’homme qui ont fondé l’Association de protection des Oasis de Jemna, durant le printemps de l’an 2011.

De fait, la nouvelle citoyenneté en formation progressive jouit d’un triple contenu: social, politique et civil. Elle ambitionne de trouver une solution, fut-elle partielle, aux phénomènes endémiques du chômage, des inégalités et de l’injustice.

L’administration de la collectivité oasienne dont le nombre est estimé à moins de 10.000 habitants est prise en charge par la municipalité et les autres institutions publiques ainsi que par l’Association de protection des Oasis de Jemna qui est l’ossature de la société civile. Celle-ci est l’initiatrice du projet de démocratie participative et de l’économie sociale et solidaire axées sur une gestion collégiale et démocratique.

À l’ère de la globalisation, la citoyenneté étatique est battue en brèche par la citoyenneté globale et transnationale fondée sur des rapports civiques et des techniques de communication et de mobilisation réelles et virtuelles.

Les étatistes qui agitaient, il y a quelques années, l’épouvantail de l’anarchie, se rendent compte aujourd’hui que la crise de l’autorité de l’État ne se résorbe point par le retour du système policier mais par l’apprentissage progressif de la citoyenneté de superposition, celle issue de la coexistence entre l’État et la société civile.

Finalement, la leçon de Jemna indique la voie de la citoyenneté libre, responsable et conviviale qui est appelée à s’étendre en tant qu’alternative à la crise de représentation et de leadership que vit actuellement la Tunisie.

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