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20/09/2019 21h:00 CET | Actualisé 20/09/2019 21h:00 CET

Résultats du premier tour des élections présidentielles tunisiennes : L’au-delà du séisme

Ces élections ont sanctionné une élite politique cupide et plus sévèrement l’élite dite moderniste. Les partis de gauche se sont presque effondrés. Moins spectaculaire, mais également très significatif, est la chute de popularité des sociaux-démocrates.

Zoubeir Souissi / Reuters

Le 15 septembre 2019 à 20 heures, au soir du premier tour des élections présidentielles, on vit apparaître sur les écrans de télévisions les visages des deux candidats “qualifiés” pour recueillir les suffrages des électeurs au second tour: Kaïs Saïed et Nabil Karoui. Le premier est un outsider conservateur alors que le deuxième est un publiciste démagogue. À vrai dire, les résultats étaient inattendus et le séisme était grand pour un bon nombre de Tunisiens.

En effet, ces élections ont sanctionné une élite politique cupide et plus sévèrement l’élite dite moderniste. Les partis de gauche se sont presque effondrés. Moins spectaculaire, mais également très significatif, est la chute de popularité des sociaux-démocrates d’où un premier constat : les catégories et les formes partisanes de la gauche et de la famille centriste sont devenues obsolètes.  Deuxième constat : les partis de gauche se sont montrés sensibles à des débats secondaires, se coupant ainsi d’un électorat populaire qui se sentait ignoré. Le discours de la gauche passe donc mal, surtout lorsqu’il est tenu par des élites politiques et intellectuelles qui, elles, vivent loin de la réalité quotidienne des citoyens. Il est clair que ces partis n’ont pas encore su entrer dans l’ère post-URSS au moment où il existe des attentes, un réel désir de gauche. La route semble longue. Pour cela, il faudra sinon de nouveaux partis, du moins un formidable renouveau de la méthode : formation de la jeunesse militante ; sensibilité au numérique et à ses nouvelles formes d’action ; écoute des classes populaires ; retour à la vie des idées ; construction de positions claires et réalistes sur l’avenir économique du pays… (etc.). Un vaste chantier !

La modernité politique en Tunisie semble donc vouée à d’interminables oscillations. Déjà durant plusieurs semaines, le désarroi fut à son comble : fallait-il, pour barrer la route aux démagogues qui menaçaient les valeurs fondamentales de la République se résoudre à voter pour des outsiders ? On avait le sentiment que la crise épistémologique avait atteint un paroxysme. C’est pourquoi il fallut mettre les électeurs en garde contre un certain nombre de fantaisies électorales qui contrevenaient au secret du vote et portaient atteinte à la dignité du suffrage universel.

En réalité, le problème de la conscience publique tombe en dehors de cette confrontation qui évacue précisément la normativité propre à l’action politique. Et l’un des problèmes essentiels consistera alors à redéfinir en quoi consiste la conscience publique ? Je dirai au commencement qu’il s’agit d’une valeur habitée par le sens de la responsabilité citoyenne. Au même temps, le concept de la « conscience citoyenne » doit être réélaboré à la lumière des réalités du terrain. Il est également clair que la politique n’est pas la morale mais la politique a une morale. Ce qui règle l’extériorité des conduites n’est pas ce qui régit l’intériorité des consciences : il faudra se demander si leur télescopage ou leur confusion ne sont pas aussi ruineuses que la relégation de toute considération morale hors du champ de l’action politique. Les abîmes d’une politique « morale », d’un « despotisme moral » pour reprendre le mot de Kant, ne sont-ils pas aussi redoutables que ceux du cynisme politique ? Peut-on, et comment, sortir de cette alternative du « moralisme » et du « réalisme » ?

Aujourd’hui, il importe de montrer que, s’il y a une morale de la politique, elle ne concerne pas seulement ceux qui détiennent et exercent le pouvoir mais tous les membres de la communauté politique, tous les citoyens. La chose est d’autant plus difficile que les conditions de la modernité ne facilitent pas la pratique des vertus publiques : le triomphe de l’individu, la priorité à la fois logique et ontologique qui a été accordée par rapport à l’institution du lien social et au vivre-ensemble, a fortement accrédité l’idée que c’est avant tout dans la sphère des satisfactions privées que les Tunisiens peuvent investir leur énergie et réaliser leurs aspirations. Le souci de soi l’emporte sur le souci du pays et l’idée d’un « bien commun » ne nous est rien moins qu’évidente. La modernité et la démocratisation du pays ont ainsi développé un double mouvement. D’une part, elles ont autonomisé les critères de l’agir politique : la politique, comme on le voit avec Machiavel, s’est dégagée de l’emprise des contraintes morales et éthiques. L’émancipation de la politique est le fait d’une société auto-instituée, c’est-à-dire d’un établissement humain qui ne repose sur aucun ordre extérieur au citoyen : le désenchantement du monde est indissociable du retrait de la transcendance. D’autre part, elles ont autonomisé l’individu et reconnu, comme le dit Hegel, le droit absolu et infini à la liberté subjective.

Il faut donc à la fois s’interroger sur les normes propres à l’activité politique et à la sphère publique et sur la discordance potentielle entre la recherche des fins privées et l’accomplissement des fins publiques. Avec la modernité et la démocratisation de la Tunisie, la rencontre entre les visées de la communauté et celles de l’individu est en effet devenue problématique : la politique n’est plus orientée vers la réalisation des fins que s’assigne la Cité (ce que les Grecs appelaient la « vie bonne »), mais il lui revient de garantir les satisfactions privées des individus installés en posture de fondement. La tension entre les deux est réelle : autorise-t-elle pour autant à prononcer le caractère obsolète ou inopérant de la vertu publique ?

La politique n’est pas la morale mais elle n’est pas hors d’atteinte de la morale. On ne peut ni la réduire à la morale ni l’en affranchir totalement. D’abord parce que les fins qui lui sont propres, fins relatives à la communauté, ne sont pas soustraites à l’évaluation, pas plus que ne le sont les moyens mis en œuvre pour leur réalisation : il y a une dimension normative de la politique, liée notamment au fait qu’elle engage la reconnaissance réciproque des citoyens. Nous sommes confrontés en permanence, en Tunisie postrévolutionnaire, non seulement à la question, de son adéquation pragmatique, mais aussi à celle de sa légitimité. Celle-ci ne peut pas être tranchée par la proposition : « La fin justifie les moyens ». Si tel était le cas, la politique ne serait qu’une pragmatique réglée par l’efficacité. Or elle est une pratique, c’est-à-dire une action de liberté qui, à ce titre, ne peut être vidée de sa substance éthique. La raison d’être de la politique c’est la liberté et la vraie morale de la politique consiste peut-être à aimer la liberté plus que soi-même.

On voudrait croire qu’une telle exigence est encore possible dans une Tunisie où la crise du système politique et des institutions apparaît comme sans précédent. Car la difficulté ne tient plus seulement à la discordance des fins ni même à l’hiatus entre des attentes ou des aspirations insatisfaites et des réponses politiques jugées inadéquates. Le trouble est spectaculaire, le déboussolement massif devant la complexité du réel et la mise en flottement ou la disparition des repères collectifs : la « souffrance honteuse » des laissés-pour-compte de la démocratie est aujourd’hui sur le devant de la scène. Précarisés, « oubliés » de la démocratie, relégués dans une position victimaire et donc privés de responsabilité citoyenne, ils cristallisent leur détresse existentielle (réelle ou fantasmée) dans une plainte dont s’empare le style populiste. Or ce dernier reconduit de vieilles dichotomies simplistes : les petites gens contre les nantis, les braves gens contre les pourris, le repli sur la tradition contre l’ouverture à la modernité. Il s’offre une moralisation facile et univoque qui fonctionne sur une logique manichéenne : le bien et le mal, les bons et les mauvais, la pureté et la corruption, le désespoir et la satisfaction immédiate. Il nie à la fois l’incertitude propre aux systèmes démocratiques et le fait que l’exercice de la politique ne débouche jamais sur des solutions immédiates : le tragique de l’action, c’est précisément qu’elle ne peut répondre à toutes les exigences à la fois. Le dernier avatar de la « moralisation » de la politique, c’est aujourd’hui le refuge dans un simplisme caricatural, dernier asile de l’ignorance et de la détresse face à la complexité du réel. Or précisément, c’est aux antipodes de ce simplisme, dans l’affrontement à cette complexité, que réside véritablement l’ethos de la politique.   

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