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04/02/2015 13h:23 CET | Actualisé 06/04/2015 06h:12 CET

Ressusciter les mosquées: Un vœu pieu ?

RELIGION - Ayant grandi au Maroc et fréquenté un lycée français, s'inculquer et se faire inculquer une éducation religieuse a été pour ma part périlleux, du moins déstabilisant. Il est temps de se soucier un tant soit peu du malaise de ces jeunes qui, à la maison, sont légitimement appelés à leur devoir de musulman pour revenir à l'école laïque, transparents.

dalbera/Flickr

RELIGION - Ayant grandi au Maroc et fréquenté un lycée français, s'inculquer et se faire inculquer une éducation religieuse a été pour ma part périlleux, du moins déstabilisant.

Ma réflexion jaillit du périple de ma pensée et de mon expérience. Parce que cela est essentiel pour la suite, je tiens à préciser que j'ai été dans un lycée français. J'imagine déjà de charmants visages déconcertés se crisper: évidemment, c'est un lycée français laïc. Ma réflexion sur le sujet ne prendra pas (je l'espère) la direction inéluctable de réprimander l'enseignement français à l'étranger car moi même, je lui dois beaucoup.

Ma réflexion est personnelle et surtout personnalisée dans la mesure où je déplace timidement le centre de gravité qu'est l'école pour prospecter et élargir les potentialités de l'environnement d'un jeune de 15 ans, iPad dans une main et ballon de foot dans l'autre.

Il est temps de se soucier un tant soit peu du malaise de ces jeunes qui, à la maison, sont légitimement appelés à leur devoir de musulman pour revenir à l'école laïque, transparents. Je salue tous ces valeureux parents soucieux mais bien courageux d'entretenir cette hantise quant à l'éducation religieuse de leurs enfants. J'esquive ainsi toute bifurcation en pédopsychiatrie.

Ce que je souhaite réellement mettre en avant, justifiant l'intitulé de mon article, c'est l'existence matérielle, physique, de lieux de culte connus sous la dénomination de mosquées.

Dans quelle mesure peut-on réellement parler d'existence?

Aujourd'hui, par le retrait relatif de la civilisation musulmane, nous assistons, réconfortés, au retrait des mosquées de la scène communautaire. Je ne parlerai pas d'un désengagement religieux puisqu'il y a de facto les cinq prières qui, par la grâce divine, sauvegardent un semblant de rassemblement communautaire. Il n'en demeure pas moins que le désengagement sociétal suscite de l'indignation. Du moins, il devrait.

Le thermomètre de ce désengagement est simple : si l'on questionne un adolescent sur sa dernière présence à la mosquée et qu'il nous répond vaguement "wa9ila l3id lli fat" ("probablement lors du dernier aïd"); le désengagement est indéniable et la réalité, insoutenable.

Aussi, j'ai été surprise et désappointée d'apprendre que les mosquées, au Maroc (pour le reste des pays, je l'ignore), ferment entre les heures de prières. De là, apprenez que moi-même je n'y ai pas souvent mis les pieds, jusqu'à mon arrivée en France. Vous en conviendrez, le paradoxe peut paraître honteux et blessant à la fois.

Le mot mosquée en arabe "masjid" vient du mot soujoud qui veut dire prosternation. Le masjid signifie donc littéralement l'endroit où l'on se prosterne. Il est par extension le lieu où l'on se rappelle Dieu en communauté. En effet, dès son arrivée à Médine, le prophète Mohamed fit bâtir un lieu de rencontre pour la Communauté, une sorte de "quartier général" pour traiter des affaires des musulmans, les rassembler dans la fraternité et l'échange mutuel, fussent-ils riches ou sans-abris, brigands ou braves.

D'emblée, la mosquée est un agent socialisateur qui entre en compétition avec les autres instances de socialisation que sont la famille et l'école, sans pour autant les effacer. En effet, la mosquée permet la transmission de valeurs qui, de par leur référent religieux, sont inimitables. En aucun cas je ne parlerai d'exclusivité, car l'universalité de l'Islam transcende la nature du régime de chacun: elle se nourrit de ses individualités pour offrir un cadre d'épanouissement pluriel.

Néanmoins, peut-être serait il plus prudent de nuancer cette fonction sociale par un phénomène dont on parle peu, décrit par le professeur Robert King Merton, appelé "socialisation anticipée". L'idée est simple: les jeunes gens sont issus d'un "groupe de référence" (la famille musulmane), de culture et de confession différentes du groupe vers lequel ils sont dirigés et par lequel ils sont amenés à se construire, à savoir l'école française.

Dans l'idéal, la structure sociale marocaine est ouverte à une certaine mobilité en va-et-vient, qui permet aux jeunes individus de développer une instance critique propice à leur enrichissement culturel. Remarquez que je parle bien d'un "enrichissement". À cet égard, l'amalgame tant chéri de la "double culture" biaise aisément la réflexion. Pour autant, cette structure sociale doit être solidement charpentée par une préparation, si ce n'est un remaniement des attitudes et du comportement de nos jeunes.

نريد بناء الساجد قبل بناء المساجد

Dans une traduction approximative de l'expression arabe, nous voulons "construire" l'individu qui prie avant de construire les lieux de prière. Je serai tentée d'admettre l'effet raccourci et presque dédaigneux que dégagent ces quelques mots de langue arabe. Assurément, la formulation prend un joli ton de maxime, la consonance est fièrement distinguée et l'articulation binaire, persuasive.

Néanmoins, grâce à ces quelques mots, j'ai enfin pu mettre le couvercle sur la marmite. Une marmite bouillonnante de fantasmes et d'indignation à propos de l'éducation des jeunes musulmans (marocains).

Aujourd'hui, dans les villes, nombreuses sont les mosquées, typiquement enjolivés, régulièrement rénovées, les lieux de prières ne manquent pas et les vendredis, très vite saturés. Si en amont, des donateurs merveilleux investissent pour la vie éternelle, en aval, les responsables se doivent d'élever les mosquées au delà du simple édifice patrimonial. Selon moi, le projet de construction d'une mosquée est un projet de société, un projet d'éducation de la communauté, de construction personnelle et d'élévation spirituelle. Il faut impérativement faire vivre les mosquées.

Comment? Je ne saurai donner une réponse tranchée sur le sujet sinon quelques grandes lignes qui selon moi, soulignent les priorités actuelles en termes de pédagogie et d'exigence sociale.

Main dans la main...

Pour cela, je parlerai plutôt d'une pédagogie participative qui accompagne (allez, soyons fous), la mission laïque française. Cet accompagnement doit naître d'une réconciliation entre la sécularisation de l'enseignement français et l'éthique musulmane. Plus encore, (allez, encore plus fous) nous devons envisager une complémentarité entre les deux. Si l'école produit du savoir chez nos jeunes, la mission éducative des mosquées serait d'éveiller les âmes de manière permanente si bien que s'opère une conversion de l'élève en Homme capable de sentir et de penser, en harmonie avec ses convictions.

Une telle conversion pourrait désamorcer la "crise des savoirs", guidant l'élève vers une réappropriation contextuelle de ce qu'il apprend. Entendez qu'en aucun cas, je ne remets en cause la laïcité de l'école, c'est d'ailleurs par son biais que j'apprécie autant le goût exquis du débat (et puis c'est ridicule sachant que les parents ont délibérément opté pour ce type d'enseignement).

En revanche, il est vain et lâche de jouer les fatalistes avec ces prétextes incongrus, irritables mais qu'on place à toutes les sauces: "Ana mi anfant son tà la missian... chman islam... l3rbiya 3ndhoum mflssa..." ("Mes enfants sont à la mission... de quel islam tu parles... Leur arabe est nul"). Hadi hdra khawya ! (ce sont des paroles en l'air!") (J'ai préféré l'euphémisme "khawya" au terme obscurantiste).

Justement, justement. La laïcité offre une opportunité merveilleuse dans le sens où elle instaure un cadre idéologique et libérateur qui régirait l'intervention participative des mosquées. En aval et sous l'égide d'une laïcité qui ne dit pas (encore) son nom, le rôle éducatif de ces instances religieuses serait de problématiser le savoir acquis. En d'autres termes, inscrire le savoir dans le cadre d'une démarche didactique qui fait de l'élève un investigateur, sujet de son Histoire, conquérant de ses Libertés, questionneur de sa Foi plutôt qu'assujetti à une pensée msswaba momifiée et momifiante.

Non, je ne vends pas du rêve!

Concrètement, sur le terrain, la faisabilité de cette conversion peut prendre divers aspects. Je pense notamment à la « culturalisation » de la langue arabe, qui fait (quelque peu) défaut aux élèves issus des lycées français. Ces élèves sont généralement effrayés par l'arabe qui n'est autre que leur langue maternelle (je suis consciente de la nuance arabe/darija) mais bien plus encore, celle du Coran. Par "culturalisation", j'entends définir les horizons d'enracinement de cette langue, ses défis de vulgarisation et ses attraits à la civilisation musulmane.

Par quel procédé à la fois rationnel et prétentieux, peut-on envisager un renouement du jeune avec sa foi en marginalisant le message même de l'Islam, le Coran ?

Il ne s'agirait pas de perpétuer la pédagogie traditionnelle d'une mémorisation figée du Coran : les élèves dont il est question n'en ont ni la capacité ni la volonté immédiates. Pour l'avoir vécu, ces jeunes ont besoin d'être "accrochés", pour cela ils doivent être fascinés par le miracle de la Parole divine. Il faut que celle-ci leur paraisse incarner la vérité ultime de tous les savoirs, la perfection du style et de la substance, qu'ils en fassent un point de départ et un point d'arrivée.

Certains érudits nous bernerons très vite par l'exigence d'une maîtrise parfaite et exhaustive de la langue, je rejette fermement de telles idées. Selon moi, l'apprentissage de la langue arabe n'est pas être une fin en soi mais plutôt un outil indispensable pour une approche raisonnée et passionnelle de la spiritualité.

Le Coran a été révélé à un prophète intelligemment illettré, pour les générations passées et celles futures. Le miracle du Coran est justement dans la simplicité généreuse qu'il dégage et la complexité infinie qu'il recèle. Nous devons nous saisir de cette gracieuse simplicité pour arracher les jeunes marocains à la frivolité des consciences. Tel serait pour moi le défi de valeureux challengers.

Tentons un léger détour par le système scolaire marocain

Je ne suis pas experte en la matière, du moins, l'enseignement de la religion dans le système marocain laisse échapper un écho sourd auprès des collégiens et des lycées: "tarbiya islamiya chi7aja bzaaaf". Est-ce à dire qu'ils n'y comprennent rien? Qu'ils ne veulent pas comprendre? Ou qu'ils sont perdus dans ce qu'il apprennent? C'est un vieux cercle vicieux dont les élèves ainsi que les professeurs s'amusent à peaufiner le contour.

Personnellement, j'ai souvent posé la question autour de moi de savoir si finalement c'est l'islam en tant que foi religieuse ou l'islam en tant que code juridique qui est enseigné. Est-ce la conviction intime de chacun que l'on cherche à questionner où plutôt l'admirable aptitude à manier les lois d'héritage, de mariage et de divorce légiférées ?

Je ne cherche pas à caricaturer l'orientation pédagogique qui malgré tout a été voulue et mise en vigueur depuis longtemps, simplement, j'estime qu'il nous faut discuter des priorités, débattre des idées et mettre en perspective à travers le prisme de la laïcité.

Chers conformistes, nul besoin de frémir. A l'antipode du système français, l'éducation nationale au Maroc est en faveur d'un enseignement religieux spécifique, celui de l'Islam. Soit.

• Peut on dire qu'une telle exclusivité ait aboutit ?

• Quelles seraient les clauses d'un éventuel "rééquilibrage" ?

Le débat est d'envergure et la controverse, certainement explosive.

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Galerie photo Les plus belles mosquées du Maroc Voyez les images