MAROC
25/12/2018 13h:28 CET

À Casablanca, l'association Jood réchauffe la vie des sans-abris (REPORTAGE)

Ils arrivent un par un. Finissent par être une quinzaine. Ils sont jeunes, très jeunes. De 8-10 ans à la vingtaine. L’odeur de la colle les suit. Mais leur visage s'illumine à la vue des bénévoles.

Camille Bigo/HuffPost Maroc
Les bénévoles de Jood ont pris le temps de faire une photo avec les mineurs et jeunes sans-abris. (N.B.: Leurs visages ont été floutés afin de les protéger)

PRÉCARITÉ - Quand la nuit tombe à Casablanca, ne reste plus que des ombres dans certains quartiers de la ville. Ces ombres, ce sont des Marocains, des Subsahariens. Des personnage âgées, des enfants, des femmes, des familles, des hommes. En plus de la précarité, ils souffrent de l’“indifférence et du mépris” des autres. Deux fois par semaine, l’association Jood vient leur rappeler qu’ils ne sont pas seuls. Dans les rues de Casablanca presque désertes, le HuffPost Maroc a accompagné l’association, ce 21 décembre, pour sa maraude auprès des sans-abris.  

Il est 15 heures passées dans la capitale économique. À l’intérieur d’une villa prêtée généreusement à Jood, les bénévoles ont déjà commencé à préparer les dîners. El Houcine, Ghali, Rim, Mahjoub, Younes, Meryem et la fondatrice et présidente de Jood, Hind Laidi, s’affairent, depuis 14 heures, à la préparation des repas qui seront distribués ce soir aux sans-abris de certains quartiers de la ville.

Une bouteille d’eau, une mandarine, une pomme, un yaourt, deux pains, du fromage, un biscuit et une cuillère rejoindront le plat chaud que Latifa et Imane font bouillir dans de grosses marmites. Au menu du jour: couscous tfaya au poulet. “C’est un jour spécial aujourd’hui, c’est la dernière préparation que nous faisons ici. Jood va déménager”, précise Hind Laidi. 

Camille Bigo/HuffPost Maroc
La préparation des 400 repas prend généralement 4 heures

Plus de 400 repas complets seront distribués ce soir. À raison de deux maraudes par semaine, Jood nourrit plus de 900 sans-abris de manière hebdomadaire à Casablanca. Le point relais installé à El Jadida s’occupe de 150 personnes démunies. À Marrakech, il y en avait 200 de plus, avant la fermeture du centre. “Nous faisons la distribution tout au long de l’année. On s’arrête seulement pendant le mois de ramadan parce que tout le monde est généreux durant cette période au Maroc”, nous explique la présidente, qui fait visiter les lieux.

À l’étage sont stockés tous les dons: vêtements, jouets, couvertures. “Nous recevons des dons des particuliers et certains magasins nous donnent leurs fins de série. On trie, on garde ce qui nous sert et le reste, on l’offre à d’autres associations, des maisons de retraite, des orphelinats ou des centres pour jeunes étudiantes. Ce qui nous manque, on l’achète”, précise Mme Laidi. Jogging en polaire, bonnets et chaussettes en laine, chaussures, couvertures sont distribués en plus des repas, selon les besoins des sans-abris.

Pour les soins, Jood propose également la prise en charge des médicaments avec ordonnances, l’hospitalisation et la chirurgie dans certains cas. “Nous avons des médecins qui prennent en charge gratuitement des personnes”, souligne Hind. 

On offrait le hammam mais cela posait problème aux gens du quartier, qui se plaignaient des risques de maladies donc on est en train de créer un camion-douche mobile”

Depuis 2015, date de sa création, plus de 2.000 bénévoles s’activent pour faire vivre l’association et aider au mieux les SDF. “Il y en a qui donnent leur temps, d’autres de l’argent, d’autres encore interviennent quand il y a des problèmes. Chaque Joodeur fait ce qu’il peut”.

Parmi eux, Rim, âgée d’à peine 18 ans. Elle est présente aujourd’hui pour la préparation des repas du soir. “Un jour, mon grand cousin m’a dit ‘tu restes toute la journée à la maison à ne rien faire, fais un peu de bénévolat’. J’ai bien aimé l’idée et j’ai rejoint Jood au mois de juin”, nous raconte-elle. Ça réchauffe le coeur d’aider ceux qui ont en besoin. Et toute ma famille participe”. Ses cousins et cousines, sa mère, sa tante, sa grand-mère et même son petit-frère âgé de 8 ans viennent mettre la main à la pâte. 

Quand vient la nuit

Jood
À 22h30, tous les bénévoles maraudeurs se retrouvent dans la villa où Jood s'est installée

À 22 heures 30, tous les bénévoles prêts pour la maraude se rejoignent devant la villa de Jood. Ce soir, ils sont une vingtaine. “Nous sommes nombreux. Cela fait très longtemps qu’on n’a pas été autant. C’est bien, ça montre que les gens sont motivés”, souligne Ghislaine, responsable bénévole. Cette dernière a rejoint Jood dès le début, en 2015. ”Je viens à chaque distribution. Je n’avais jamais pensé à faire de l’associatif mais aujourd’hui, je ne manquerai une maraude pour rien au monde. J’ai une bronchite depuis 15 jours mais je viens quand même. Ça fait vraiment plaisir d’aider les sans-abris”, nous confie-t-elle. 

Les maraudes se font toujours tard dans la soirée. “Les sans-abris ne sont pas forcément les mendiants. On ne peut pas les repérer tant qu’ils n’ont pas installé leur carton quelque part pour dormir”, souligne la présidente. Elle se rappelle les débuts, les premières maraudes où ils se réveillaient en sursaut quand Jood apportait les repas. “Ils se mettaient tout de suite en position d’attaque parce que pour eux, quelqu’un qui vient les réveiller, c’est pour les violer, les voler. C’est un danger”. Aujourd’hui, c’est la reconnaissance qui prime. “Ils souffrent surtout du rejet. Voir des gens venir vers eux avec le sourire et trouver un vrai repas au lieu de ce qu’ils mangent dans la poubelle, ça leur fait du bien. Ils sont reconnaissants”. 

Après une photo de groupe et des discussions enjouées, il est temps de se mettre en route. L’équipe sera divisée en deux. Les premiers iront dans les quartiers les plus calmes “où on trouve beaucoup de femmes et d’enfants”, souligne Ghislaine. “Nous, nous irons vers les quartiers un peu plus chauds”, précise Hind Laidi. Au bout de la rue, les premiers sans-abris reçoivent leur repas. Ce sont trois jeunes, qui se retrouvent ici pour la première fois.

Sur la route, tous les bénévoles sont aux aguets. Chaque sans-abris croisé sur le chemin pourra avoir son repas chaud. Premier arrêt au quartier des Habbous. Touristique toute la journée, il se transforme à la nuit tombée. Sous les arches, les magasins ont le rideau baissé. Et des dizaines de sans-abris, installés sur des cartons montés en lit de fortune, s’y réfugient. Leurs visages s’éclairent quand ils reçoivent leur repas. 

“Les sourires qu’ils ont après notre venue, c’est magnifique. Leurs yeux brillent. Ils nous attendent. Tu reçois tellement de remerciements que quand tu rentres, le soir, tu es très satisfait. Ça fait énormément de bien à l’esprit”, confie Marouane, bénévole depuis 1 an. “Je ne connaissais pas la vie associative. Puis, un jour, je me suis dit pourquoi pas faire une bonne action. Un ami m’a présenté Jood. J’ai essayé et je suis resté. Je ne me vois pas louper une seule maraude aujourd’hui. C’est comme une drogue, une drogue positive.”

Jood

Rapidement, les bénévoles tombent sur une femme, allongée sur le rebord d’un magasin. Elle n’accepte pas tout de suite le repas. Hind la convainc. “Elle craint un peu moins de choses ici car les Habbous, c’est le quartier des personnes plus âgées. Mais une femme seule dans la rue, c’est dangereux. Elles se mettent souvent en couple avec un ‘chef’ pour être protégées”. Un peu plus loin, un homme s’énerve. “Il raconte que des gens viennent se faire passer pour des sans-abris pour avoir à manger. Ce n’est pas grave, ça lui fait du bien”. 

Chaque sans-abris qui reçoit son repas est reconnaissant. Et les chats qui les accompagnent ne sont pas mis de côté. “Dans ce quartier, un homme partageait toujours son repas avec les chats. Un jour, on a décidé de lui en donner deux. Mais il continué à garder la moitié d’un repas et le reste pour les chats. C’est ceux qui en ont le moins qui en donnent le plus”. L’association a alors décidé d’acheter des croquettes pour nourrir ces chats, parfois seuls compagnons des sans-abris.

Les quatre voitures mobilisées pour ce trajet repartent. En chemin, un homme éméché jette le repas distribué. “Avec l’alcool ou la drogue, certains sans-abris sont très violents. On a arrêté d’aller dans certains quartiers à cause de ça. Un jour, on a eu droit à des bousculades et quelqu’un a sorti un couteau. Je ne veux pas faire courir de risques à mes bénévoles. Aucune assurance ne nous couvre, ils trouvent qu’on s’expose trop”, raconte la présidente.

Sur la route de Mediouna et la gare Ouled Ziane

Camille Bigo/HuffPost Maroc

La maraude continue, il est presque minuit. Un enfant arrive vers la voiture. Les retrouvailles avec les bénévoles sont chaleureuses. On se prend dans les bras, on rit. Le jeune homme grimpe sur un grillage, traverse, et fait la même chose de l’autre côté de la route. “Il appelle ses copains, ils dorment tous aux bords des rails du train qu’il y a en-dessous”. Ils arrivent un par un. Finissent pas être une quinzaine. Ils sont jeunes, très jeunes. De 8-10 ans à la vingtaine. L’odeur de la colle les suit. Mais leur visage s’illumine à la vue des bénévoles. Et des rires, des danses, des chants s’installent peu à peu. Ils récupèrent chacun leur repas, des croquettes pour le chien qui les accompagnent. Demandent de nouvelles chaussures, un nouveau pull, des couvertures.

C'est comme si nos parents venaient nous voir. On dirait qu’on a une famille

Un mélange d’insouciance, celle qu’ils devraient vivre tous les jours pour leur âge. De courage, celui qui les fait survivre, si jeunes, dans les rues de Casablanca. Et d’espoir, comme chez ce jeune marocain de 22 ans. Malgré la rue, il a un rêve: celui de devenir militaire. En attendant, il compte sur Jood et tous ces jeunes qui l’accompagnent. C’est sa “famille”. 

Né à Meknès, il s’est retrouvé à la rue à l’âge de 9 ans quand ses deux parents se sont remariés et l’ont abandonné. À Casablanca depuis longtemps, il décrit sa vie dans la rue. “Notre nuit, c’est notre journée et la journée, on dort. Quand on se réveille, on cherche dans les poubelles, on fait la manche”, nous confie-t-il, les yeux pleins de courage. “Jood nous rend heureux. C’est comme si nos parents venaient nous voir, on dirait qu’on a une famille”.

Le jeune adulte, qui révèle un manque d’affection, raconte aussi l’indifférence des Casaouis. “Les gens nous regardent mais ne nous voient pas réellement. Ils n’aiment pas qu’on soit là. Ils nous méprisent quand on les approche, Jood ne nous méprise pas. C’est vraiment notre famille. Et ici, avec tous les garçons, on est aussi une famille. On s’entraide comme on peut. Si quelqu’un ramène quelque chose à manger, on partage. On est comme des frères.” 

Dans un autre quartier, on rencontre Amine, cité en exemple il y a quelques minutes par Ghislaine. Âgé aujourd’hui de 25 ans, il a quitté sa maison 10 ans plus tôt. “Je vivais avec ma mère et mes frères dans une chambre trop petite. Ça me faisait mal au coeur d’y rester sans avoir de travail. J’ai donc décidé d’aller vivre dans la rue”, nous confie le jeune homme handicapé moteur, qui explique avoir pris cette décision pour ne pas être un fardeau.

Le problème est qu’Amine n’a jamais trouvé de travail en raison de son handicap. “Ils disent qu’avec mon handicap, je n’ai pas assez de force. Mais je veux travailler. Le seul travail que je trouve c’est durant ramadan, j’achète des sacs en plastique et je les distribue”, raconte le jeune homme en nous montrant son attestation de handicap. “Mon plus grand rêve aujourd’hui est d’avoir un travail, de pouvoir me marier, d’avoir des enfants et, surtout, de donner des sous à ma famille”. Quand on parle de Jood, Amine se souvient de la toute première visite. “C’était au mois de novembre 2015. Ce sont les meilleurs”. 

Camille Bigo/HuffPost Maroc
Les Subsahariens arrivent en courant, encerclant la voiture

Il est une heure et demi du matin et la maraude touche bientôt à sa fin. Après avoir quitté Amine, les voitures s’approchent de la station de bus Ouled Ziane. Quand, soudain, 3, 5, 15 Subsahariens courent vers la voiture. Ils sont de plus en plus nombreux. Les bénévoles finissent par s’arrêter. “La situation est tendue ici. D’habitude, on ne s’arrête pas parce qu’il n’y a jamais assez à manger pour tout le monde”. Hind prend les choses en main. Elle leur demande de se mettre en ligne, sur le côté. “Un par un”, lance-t-elle. C’est difficile pour eux. Ils sont affamés. Des bagarres éclatent. Une femme hurle qu’elle se fait battre. Les repas continuent à être distribués.

“On y va”. Tous n’ont pas été servis. Certains courent encore derrière la voiture. Jood s’arrête un peu plus loin. Il ne reste qu’une dizaine de repas. Ils seront distribués dans le calme aux Subsahariens qui viennent à la rencontre des bénévoles. “Shukran”, “Merci” et des yeux qui brillent viennent conclure cette nouvelle maraude nocturne.

“Ils me font pitié. Ceux qui sont nés dans la rue n’ont connu que cette vie. Les migrants avaient une famille. Ils espéraient trouver un travail ici, avoir un toit, aider leurs proches restés au pays et ils se retrouvent à la rue. C’est malheureux”, souligne la présidente de Jood. Elle revient sur les incendies qui touchent le camp installé à côté de la gare, sur le terrain de football. “Les gens voudraient qu’ils s’en aillent. Mais pour aller où ?”

Des projets pour 2019

Une nouvelle nuit se termine. Une nuit chargée en émotion. Hind a été particulièrement touchée par ces enfants qui disaient considérer Jood comme leur famille. “C’est la première fois que je les entends dire ça”. L’agitation près d’Ouled Ziane ne les arrêtera pas. De nombreuses nuits de maraude sont encore au programme. Et Hind Laidi a aussi de nombreux projets en tête. 

D’abord, le camion-douche qui sera opérationnel en 2019. “Ce sera un camion de 20 tonnes qui comprendra un système de reconnaissance faciale et digitale afin d’identifier les sans-abris. Le projet a été possible grâce à un formidable donateur d’origine palestinienne, Michel Riad Sahyoun qui est président du groupe Mecomar. Il finance tout, sans restriction de budget. Je lui en suis reconnaissante à l’extrême. C’est un exemple”, souligne la présidente.

Une application est également en cours de développement. Développée par une université de Casablanca, elle permettra à tous les citoyens de signaler les sans-abris, d’en donner une description, de signaler leurs besoins. 

Une façon aussi de recenser les sans-abris. D’après les chiffres officiels données par le Haut-commissariat au Plan (HCP) en 2017, ils seraient 7.226 au Maroc. “Je ne suis pas du tout d’accord. Aujourd’hui, il n’y a aucun moyen de les compter. Ils n’ont pas de pièce d’identité pour la majorité, ce sont des fantômes. Certains enfants sont nés dans la rue”, considère la présidente de Jood. “Aujourd’hui, personne ne peut avancer un chiffre. Les 7.000 SDF cités ne représentent même pas tous ceux qui vivent à Casablanca”.

Jood a déjà sorti près de 160 personnes de la rue. Mais sans soutien, sans véritables centres pour les accueillir, le nombre de sans-abris ne peut qu’augmenter. Toutes les situations peuvent basculer du jour au lendemain, comme le rappelait Ghislaine, la responsable bénévole. “Il y en a parmi eux qui avaient tout et qui ont tout perdu. On est chez nous, dans notre confort, avec la santé. Mais demain, ça pourrait être nous.”

Petite histoire de la création de Jood

Hind Laidi a créé Jood le 17 septembre 2015. “Au début, c’était à une toute petite échelle, pour aider quelques sans-abris. Je ne m’attendais pas du tout à ce que ça prenne cette ampleur”. L’idée est née grâce à sa mère. Un soir, après avoir égorgé un mouton et en avoir fait du couscous, elle lui demande de sortir distribuer des barquettes à ceux qui dorment dehors. “C’était en mai 2009 et j’ai toujours gardé ça dans un coin de ma tête pour refaire la même chose dès que l’occasion se représenterait. Chez nous, dans notre culture et dans la religion musulmane, la meilleure aumône qu’on puisse faire est de nourrir un affamé”. Hind Laidi est sollicitée par ses proches, sa famille. “Je me suis retrouvée à faire beaucoup plus de plats que prévus, et c’est parti ainsi pour devenir une association”.