MAROC
26/10/2018 11h:13 CET | Actualisé 26/10/2018 14h:20 CET

Rentrée littéraire: 6 livres à lire de toute urgence cet automne

Exil, migration, amour et révolution pour vous tenir en haleine cette saison.

udra via Getty Images

CULTURE - Si l’automne tarde à s’installer au Maroc, il n’en est pas moins la saison du cocooning et du repos, un moment idéal pour se retrouver et grappiller quelques instants de lecture. Le HuffPost Maroc vous a concocté une sélection d’ouvrages et de nouveautés de la rentrée littéraire à lire au coin du feu... ou sur la plage, pour les moins frileux. 

DR

“Les exilés meurent aussi d’amour”, de Abnousse Shalmani. Aux éditions Gallimard, 2018. 

Pour ce premier roman, l’écrivaine iranienne Abnousse Shalmani largue une bombe magistrale, un cri du coeur qui résonnera avec force chez ceux qui ont connu l’exil, “ceux qui n’ont ni le visage du pays natal ni celui du refuge, ceux qui sont trop vieux pour oublier et pas assez jeunes pour se fondre, ceux qui restent toute leur vie sur une île qui flotte sur des océans qui ne leur appartiendront jamais”. À travers le personnage de Shirin, petite fille âgée de neuf ans, l’auteure nous dresse le portrait impitoyable d’une famille d’intellectuels et de communistes qui a fui l’Iran à l’époque du Shah. Au revoir Téhéran, cité des 72 nations. La jeune enfant se retrouve à Paris, dans un appartement partagé avec ses tantes maquerelles, sadiques et odieuses, un grand-père brutal au regard pervers et ses parents qui tentent, tant bien que mal, de fuir le poids des traditions et d’offrir un meilleur avenir à leur fille entourée de révolutionnaires et de trafiquants d’armes. Une saga familiale explosive, un drôle de bazar dans lequel Abnousse Shalmani mêle contes et légendes perses, intrigue policière et quelques gouttes de poison... Au diable les idéaux politiques et religieux, s’il est dur d’être une enfant de l’exil en quête effrénée d’une place, Shirin prouve que l’amour est le meilleur des refuges. A dévorer d’une traite. 

DR

“Arcadie”, d’Emmanuelle Bayamack-Tan. Aux éditions P.O.L, 2018.

Bienvenue à Liberty House, une communauté qui regroupe dans un vieux manoir, des gens cabossés ou cassés, des inadaptés sociaux et des âmes fragilisées, sous la protection d’Arcady, un charismatique gourou syrien assoiffé de désirs charnels. Une communauté dont fait partie Farah, une adolescente de 15 ans au physique ingrat. Elle raconte avec une maturité hallucinante les aléas de cette grande famille d’êtres allergiques aux ondes électromagnétiques, aux glyphosate, aux perturbateurs endocriniens et aux réseaux sociaux. Dans cette petite bulle new-age, quelque part à la frontière franco-italienne, tous tentent de survivre face à monde dysfonctionnel marqué par des conformismes et dogmes dont ils n’ont jamais voulu. Farah fait son chemin “vers les rives sans charmes ni mystères de l’âge adulte” et la plus grande partie de ce roman porte sur l’exploration de son identité et de sa sexualité, privée de télé et d’internet pour se faire une idée. Un beau jour, la communauté qui glorifie l’amour et la non-violence va refuser d’accueillir un migrant d’Erythrée. Pour la jeune fille ce sera un choc, une claque brutale. “Omnia amor vincit” n’est plus, Arcadie, terre de paix et de bonheur n’est qu’un mythe. Ce roman d’Emmanuelle Bayamack-Tan traite avec justesse, beauté et magnificence la laideur de notre société contemporaine. Une dose énorme d’amour et de liberté dont il faut se délecter. Sans modération.  

“J’ai couru vers le Nil”, de Alaa El Aswany. Aux éditions Actes Sud, 2018.

Interdit de publication en Égypte, “J’ai couru vers le Nil” est un roman choral et polyphonique dans lequel toutes les voix déplorent ou saluent un printemps arabe avorté. Du pieux militaire musulman tortionnaire à l’acteur bourgeois et copte abonné aux seconds rôles, de l’enseignante idéaliste non voilée au cheikh charlatan, la galerie de personnages de El Aswany est un savant mélange d’opposants au pouvoir et d’anti-révolutionnaires. L’auteur nous décrit d’abord l’Egypte de Moubarak où répression et corruption font loi, puis s’attarde longuement sur les soulèvements populaires au Caire, sur la place Tahrir prise d’assaut par des hommes et des femmes aux têtes nues ou couvertes, “prêts à changer le pays, à en payer le prix”. Finalement, rien n’a changé, l’ancien régime n’a pas capitulé, les forces armées trompent et manipulent, l’insécurité est grandissante, les Égyptiens sont terrorisés. La seule issue semble la fuite vers l’ailleurs et l’exil. L’écrivain livre un texte poignant plein de ferveur, ne s’impose aucune censure et n’épargne ni les hommes politiques ni les autorités religieuses. Les mots sont crus, les scènes décrites, que viennent parfois adoucir de rares moments chaleureux, transpirent l’horreur. “J’ai couru vers le Nil. Les grenades lacrymogènes remplissaient l’atmosphère et moi je pleurais...” Un roman coup de poing au souffle révolutionnaire, un manifeste signé par une plume précise et incisive, à l’ironie mordante.

“La belle de Casa”, de In Koli Jean Bofane. Aux éditions Actes Sud, 2018.

Meurtre à Casablanca dans le quartier très populaire de Cuba. Ischrak, une femme à la beauté magnétique qui rendait fous les hommes avec ses courbes sensuelles et son regard provocateur, est morte. C’est Sese Tshimanga, un jeune congolais débrouillard sur le point d’immigrer en France ou en Belgique puis parachuté au large du Maroc, en plein océan Atlantique, qui découvrira son corps. Le commissaire Mokhtar Daoudi ouvre une enquête sans grande motivation car élucider le meurtre d’une fille aguicheuse, vivant avec une mère folle et malade, ne fera pas avancer sa carrière. Les circonstances du décès de la jeune femme sont vite remplacées par une dissection, presque scientifique, du désir masculin et ses conséquences souvent dévastatrices. Jalousie et passion, trafics d’affaires et luttes d’influences sont au coeur de cet ouvrage de In Koli Jean Bofane. Si de prime abord, le roman semble être un récit policier, il est en fait une comédie sociale dépeignant de nombreux maux africains, à savoir corruption, partage inégal des richesses et migration des peuples vers les contrées européennes. Une sorte de conte dépaysant avec cet humour irrésistible propre à la littérature africaine. 

“Hôtel Waldheim”, de François Vallejo. Aux éditions Viviane Hamy, 2018.

Si Davos est réputé pour être le lieu du plus grand forum économique mondial, dans le roman de François Vallejo, la ville est le théâtre de complots fumeux et d’énigme politique. Jeff Valdera reçoit un jour une vieille carte postale anonyme de l’hôtel Waldheim où il séjournait adolescent, dans les années 70. Le message inscrit au dos va plonger notre héros au plus profond de ses souvenirs, à l’époque lointaine et révolue de la Guerre froide. Pour lui, l’hôtel était un havre de paix, de promenade, de découvertes et de parties d’échecs... Pour le correspondant anonyme, qui finira par se dévoiler, ce lieu est la pièce manquante d’un mystérieux puzzle impliquant des espions de la Stasi, les services de renseignements de la RDA et des dissidents de l’Allemagne de l’Est. L’introspection commence, Jeff cogite, ouvre les boîtes parfois poussiéreuses de sa mémoire et découvre qu’il est au coeur d’une grosse affaire d’espionnage à l’origine d’un événement tragique. Un roman à tiroirs à l’intrigue remarquablement ciselée, à la mécanique parfaite. Et un grand plongeon dans l’une des périodes les plus fascinantes de l’Histoire. 

Casterman

“Prendre refuge”, de Zeina Abirached et Mathias Enard. Aux éditions Casterman, 2018. 

De Alep à Berlin, en passant par les Bouddhas de Bâmiyân, en Afghanistan. De nos jours, parmi les nombreux réfugiés syriens venus rejoindre la capitale allemande à la recherche d’une vie meilleure, Neyla, ingénieure et docteure en astronomie, fait la rencontre de Karsten, un jeune architecte. Rien ne semble les rapprocher de prime abord, mais rapidement, tous deux vont trouver un langage commun, s’ouvrant l’un à l’autre, partageant leurs rêves et leurs espoirs. Parallèlement à ce récit, le livre propose une mise en abîme à la faveur d’une autre relation qui se noue en Afghanistan, peu avant le début de la seconde guerre mondiale. En filigrane de ces destinées, comblées ou contrariées, l’Histoire est un personnage secondaire omniprésent, qui façonne les destins des uns et des autres au gré des époques, des pays, des villes et des conflits armés qui s’y jouent. Quels que soient l’impact et la portée de ces guerres, reste intacte l’envie de vivre, de dépasser la perte de repères pour ne pas simplement chercher mais véritablement prendre refuge. Signé par la dessinatrice libanaise Zeina Abirached et l’auteur français Mathias Enard, entièrement réalisé en noir et blanc, ce sublime roman graphique est un bijou, une oeuvre où la poésie nous saisit au dépourvu, et nous invite au fil des pages à contempler les dessins et le propos défendu.