MAROC
19/03/2018 11h:49 CET

Rencontre avec Brenda Chapman, invitée d'honneur du FICAM 2018 (ENTRETIEN)

La réalisatrice de "Brave" ("Rebelle") revient sur les hauts et les bas d'une carrière où le féminisme n'est jamais bien loin.

FICAM

FICAM - Bien avant le scandale Weinstein, et le mouvement “Me too” qui en a résulté, Brenda Chapman, alors réalisatrice chez “Disney”, se lance dans la réalisation de “Brave” (“Rebelle”), film d’animation qui sonde le conflit entre une jeune princesse indépendante et sa mère qui tente désespérément de la garder sur le chemin des traditions. Un long-métrage qui, comme l’explique Brenda Chapman, “lui sera retiré des mains” par le studio de Mickey Mouse.

Mais malgré cette ingérence de Disney, Brenda Chapman est la première femme à avoir remporté l’Oscar du meilleur long métrage d’animation en 2013 pour ce film. Vendredi 17 mars, c’est elle qui était en charge de donner la première conférence du FICAM. Devant un public venu nombreux, cette dernière a partagé son parcours mais aussi prodigué quelques leçons pour développer ce qui est, pour elle, l’élément clé d’un film d’animation: l’histoire. 

Des débuts de conte de fées

Il faut dire que le parcours de cette animatrice ressemble presque à une des trames de tant de ces films Disney qu’elle a animés. En 1987, à peine sortie de son école, elle rentre aux studios Disney grâce à un bouleversant court-métrage, intitulé “Birthday”, qu’elle a d’ailleurs présenté au public présent lors de sa conférence. Elle travaille alors sur ce que deviendront des grands classiques du studio comme “La Belle et la Bête”, “Le Roi Lion” ou encore “La Petite Sirène”, instant nostalgie assurée pour le public. Pendant huit ans, elle sera la seule femme du service “story animation”.  

Après “Le Roi Lion”, “quand la cupidité a pris le dessus à Disney”, raconte-t-elle, elle décide de quitter le mythique studio pour le récemment fondé Dreamworks, où elle devient la co-réalisatrice du “Prince d’Égypte”. Mais sur place, elle retrouve finalement la même recherche du profit.

En 2012 sort alors “Brave”, l’histoire d’une princesse rebelle. Mais le film a également eu son lot de crises. En 2011, Disney lui retire le film d’entre les mains pour le confier à un homme, Mark Andrews. C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’elle a partagé son Oscar en 2013.

Coup dur pour la réalisatrice qui doit en plus voir son personnage “pouponné” par l’équipe marketing du géant américain qui commercialise des poupées de Merida en version ultra-glamour. “Je n’allais certainement pas me taire après cela”, déclare la réalisatrice.

Une histoire que la réalisatrice a visiblement toujours du mal à digérer en vue de la réponse donnée à cette question d’un élève: “Doit-on ne pas mettre trop d’émotions dans nos projets?”. “Absolument pas”, tranche-t-elle: ”à quoi cela sert de faire ce que l’on fait, si on ne s’attache pas à notre travail? À ce niveau là, autant être comptable!”. 

“Brave”, un film précurseur

Nous retrouvons Brenda Chapman deux jours plus tard, à l’occasion d’un point presse. Avec cette dernière, nous sommes revenus sur la nouvelle vague de film “féministes” lancés par Disney après “Brave”, son expérience avec ce studio pendant le réalisation de ce film ou encore les conseils qu’elle aimerait prodiguer aux futurs jeunes animateurs.

 

HuffPost Maroc: Quand “Brave” est sorti sur les écrans en 2012, la préoccupation autour de la mise en avant de personnages féminins forts n’intéressait pas encore les grands studios. Avez-vous l’impression d’avoir ouvert une voie?

Brenda Chapman: Je pense que cela a commencé avec “Brave”. Est-ce que j’ai raté la vague de “Time’s Up” et du mouvement “Me too”? Oui, mais j’ai été surprise par tous le soutiens que j’ai reçus de la part de mes collègues car en général, quand quelqu’un est si soudainement retiré d’un projet, ils ont tendance à être mis de côté et je suis contente d’avoir été épargnée. Mais je pense que les gens ont jeté un regard critique sur l’industrie après cela et ont dit que ce qui est arrivé n’était pas bien.

Lors de votre conférence à Meknès, vous êtes revenue sur la promotion autour de “Brave” et la “glamourisation” du personnage. Aujourd’hui, les studios semblent beaucoup plus prudents avec le marketing de ces films. Ont-ils appris leur leçon?

Je pense que j’ai apporté une vision auquel un homme n’aurait pas pensée, et cela leur a fait prendre conscience de certaines choses. 

Vous avez expliqué que le film vous avait été “retiré” par les studios. Comment cela s’est produit?

En un sens, ce qui est arrivé est que Disney a acheté Pixar. Du coup, la date de sortie de mon film a été repoussée car ils voulaient privilégier les suites de films Pixar. Cela a donné à la hiérarchie plus de temps pour le modifier. Le film est resté en production trop longtemps. Aussi je pense qu’ils étaient nerveux par à quel point “Brave” était centré sur les femmes. Après que l’on m’ait retiré le projet, j’ai assisté à une projection et j’ai vu qu’ils avaient changé le focus de l’histoire de la mère et la fille vers un personnage masculin, l’ours, ou avec la présence d’éléments plus “machos”. Ils l’ont ensuite montré à une audience test qui n’a pas aimé cela et donc plusieurs des éléments que j’avais incorporé ont été remis en place, même si pour moi il y avait encore trop de gags qui n’allaient pas avec l’histoire. Mais le plus important pour moi est que la trame du conflit entre la mère et de la fille ait fait son retour.  

L’histoire de “Brave”, celle du conflit entre un parent qui veut garder son enfant sur le chemin de la tradition, et d’une jeune fille qui rêve d’indépendance, parle surement beaucoup aux étudiants présents lors du FICAM, mais aussi de façon plus générale à la jeunesse marocaine. Quels conseils pourriez-vous donner pour gérer cette dualité?

Je leur dirai de rester forts et de rester fidèles à eux-mêmes, tout en essayant de garder l’essence de ce que leurs parents tentent de leur enseigner. Dans “Brave”, la mère de Mérida est attachée à toutes ces traditions car au final, elle souhaite une vie plus sûre pour sa fille et pour le royaume. Il faut essayer de rejoindre les deux opinions, s’écouter, avoir du respect l’un pour l’autre. Les parents peuvent avoir une certaine sagesse mais ils doivent aussi comprendre que le monde change et qu’il est normal pour leurs enfants d’avoir à vivre de nouvelles expériences en grandissant.