TUNISIE
25/06/2018 19h:35 CET | Actualisé 26/06/2018 12h:04 CET

Rencontre avec Amel Ben Attia, artiste et l'une des 4 commissaires d'exposition pour Jaou

Le monde de l’art est habituellement plutôt masculin, mais le paysage est en train de changer.

Amel Ben Attia

 

Amel Ben Attia, artiste passionnée, sera commissaire d’exposition du pavillon feu pour Jaou, évènement culturel qui se déroulera du 27 juin au 1er juillet. Arrivée sur le projet il y a seulement trois mois, Amel travaille d’arrache pied à la préparation de son pavillon, mais a tout de même pris le temps d’accorder une interview au HuffPost Tunisie.

 

HuffPost Tunisie: Bonjour Amel. C’est bien la première fois que vous êtes curatrice pour Jaou? Comment se passe l’organisation? 

Amel Ben Attia: Oui, en effet. J’ai déjà travaillé avec la Kamel Lazaar Foundation (KLF) par le passé mais c’est la première fois que je suis responsable d’un pavillon. Je suis arrivée sur le projet qui a commencé il y a six mois, un peu plus tard que les autres curatrices. Je ne suis là que depuis trois mois, donc c’est un travail assez intense. 

Étant arrivée la dernière je n’ai pas eu le choix de mon pavillon, et ai eu comme élément le feu, qui en rétrospective me convient très bien. Il me fallait alors trouver un espace, le valider, négocier, créer un concept, choisir les bons artistes et organiser l’exposition de façon à ce qu’elle soit en harmonie avec le décor déjà présent.

Bien que Jaou nécessite beaucoup de travail, j’ai l’avantage d’avoir pu choisir mon équipe et suis donc entourée de personnes de confiance, que je connais bien, et qui connaissent aussi mon système de fonctionnement. Cela permet d’éviter de perdre du temps à tout expliquer.

 

 

Que pensez-vous du fait que cette année, les quatre commissaires choisies soient des femmes?

Lina Lazaar, la créatrice de Jaou, est entourée de femmes: c’est une équipe de femmes qui s’occupe de la KLF. Le monde de l’art est habituellement plutôt masculin, mais le paysage est en train de changer.

Les femmes commencent à prendre possession du marché de l’art, qui demeure cependant macho par essence. Historiquement, ce sont toujours les artistes masculins qui sont reconnus, alors que les femmes sont en général les compagnes des artistes.

Même au niveau du concept, c’est assez intéressant que les quatre éléments soient portés par des femmes. La femme est beaucoup plus porteuse, et donc beaucoup plus proche des éléments.

Mettre en évidence la femme en Tunisie, je pense que c’est quelque chose qui est d’actualité. D’ailleurs, dans mon pavillon, j’ai une oeuvre qui parle de parité.

 

Comment choisissez-vous les oeuvres que vous exposez?

J’ai axé mon commissariat sur les artistes arabes par besoin, par nécessité. Je pense qu’il est temps de répondre au besoin des jeunes. J’ai envie que les jeunes se projettent, surtout les jeunes actifs dans le domaine de l’art. C’est une manière de les faire rêver aussi, de montrer que des artistes arabes sont arrivés à un niveau international.

 

Vous avez fait toutes vos études en Tunisie. Que pensez vous des écoles d’art ici?

Je pense qu’à un moment, une formation ou une résidence à l’étranger devient une nécessité. Au niveau de l’apprentissage, j’ai beaucoup de réserves concernant la Tunisie. Il est nécessaire de compenser avec le métier. C’est important de bouger et de voir où l’on se place. 

De mon côté, par rapport aux autres commissaires qui ont beaucoup bougé, je suis restée assez sédentaire, mais j’ai pu gagner de l’expérience grâce aux contacts, grâce au travail en atelier.

Et c’est aussi le fait que je sois artiste moi-même qui fait que je sois très proche de la praxis qui m’a aidée à comprendre techniquement les artistes. J’ai un point de vue différent d’un individu qui est uniquement dans le rapport visuel à l’oeuvre. 

 

Et quelle est votre perception de la place de l’art contemporain en Tunisie? 

L’art contemporain est très récent, très nouveau ici. Ça a démarré avec Dream City, mais au début le public n’a pas adhéré. Il y a des réticences, des zones d’ombres. Les gens ne savent pas ce qu’est une installation, une vidéo. On me pose la question: “C’est un film?”. Non, ce n’est pas un film c’est comme une peinture, mais en mouvement. Il faut simplifier les réponses pour que le public comprenne.

En Tunisie, on passe de l’antiquité directement vers le contemporain, ce qui fait que c’est exceptionnel ici. D’ailleurs, le pavillon terre traite de ce sujet. On questionne le patrimoine.

 

Voyez vous beaucoup de jeunes Tunisiens qui se tournent vers l’art contemporain? 

Je suis en train de faire du terrain en ce moment et suis secrétaire générale de l’association les ateliers Coteaux, qui sont ouverts à la pratique artistique de tous les âges. Nous sommes axés sur l’art visuel contemporain et conceptuel, et c’est très difficile de trouver des jeunes artistes justement. L’état des lieux est assez désastreux. Actuellement, nous en avons un seul qui vient d’études d’architecture.

La production demande aussi des moyens, ce qui n’est pas toujours évident. D’où l’idée d’ailleurs des ateliers Coteaux, qui offre un espace de travail et un accompagnement.

Il n’y a pas réellement de marché de l’art en Tunisie. Les acheteurs observent les oeuvres d’un point de vue décoratif, et non conceptuel, ce qui réduit le marché de l’art à un simple marché de la décoration. Rares sont les galeries qui assument le conceptuel, qui osent résister et qui ont les moyens de patienter. D’où l’avantage du partenariat privé, qui permet de produire sans vendre.

J’espère que cette année nous aurons une grande partie du public, assez inexpérimenté: le principe de Jaou est d’être ouvert à tous et de faire connaître le monde de l’art contemporain.

 

Des projets après Jaou?

J’aimerais prendre des vacances mais ça ne va pas se faire de si tôt. J’ai toujours les ateliers Coteaux, puis j’ai un autre commissariat que je dois mettre en place pour un solo show de mon mari Malek Gnaoui avec lequel je travaille depuis quelques temps. Et ça va être dans le monumental, dans un espace industriel. Je vais avoir besoin de calme et de concentration pour écrire mes prochains projets et concepts.

 

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