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12/12/2018 14h:12 CET | Actualisé 12/12/2018 14h:15 CET

Réminiscences... autour des ''mémoires d'un architecte'' de Fernand Pouillon

Michel BARET via Getty Images

J’ai lu “Mémoires d’un architecte” de Fernand Pouillon au sortir de l’école d’architecture Il y a longtemps. Une lecture fondatrice qui commence par la case prison. 

Le récit d’une vie commence chez le juge d’instruction au bout d’une sinistre et glaciale salle des pas perdus d’un palais de justice, celui de Paris je crois, puis la fuite suspendue à un bout de ficelle fixée à un clou rouillé enfoncé dans le cadre d’une fenêtre. Un clou qui ne cédera pas et qui permettra au détenu d’enjamber la fenêtre et s’enfuir. Qu’à cela ne tienne on peut bien hypothéquer sa vie parfois et la suspendre à la caboche corrodée d’un clou.

Un livre foncièrement humain dans lequel il est plus question du combat quotidien de l’homme que de l’architecte, de ses projets, de son agence, de ses clients, de ses collaborateurs, de ses satisfactions et de ses déboires.

Quinze ans avant sa cavale, à trente ans, l’iconoclaste architecte commençait une fabuleuse vie professionnelle jalonnée de transgressions qui lui mettront sur le dos les inimitiés des confrères et de l’institution de l’ordre des architectes. Ne dit-on pas que c’est le propre des gens qui réussissent de finir un jour en prison. On les jalouse, on leur en veut, on ne leur pardonne jamais leur réussite.

Une vie professionnelle qui commence à Marseille comme architecte entrepreneur. Il réalise des aménagements dans une caserne militaire américaine au lendemain de la deuxième Guerre mondiale. Il tient à bien ménager l’égo du supérieur en agençant bien son bureau. Travail qui a plu à son client qui l’a grassement payé. Il n’en fallait pas plus pour propulser l’ambition grande du jeune architecte.

Au talent indiscutable qu’il avait la “bassesse” que pouvait suggérer l’entretien de ses affaires ne l’encombrait guère. Il ne s’en cachait pas. Puis il y a eu le siège de Nestlé qui pour l’avoir la direction de la célèbre marque l’a mis au défit de déplacer le tracé d’une route qui passait sur le terrain du projet. Chose qu’il a obtenue des services des chaussées ce qui lui a permis de prendre l’affaire.

Puis l’aménagement du vieux port de Marseille, un concours à rebondissement plein de zones d’ombres. Il manoeuvra pour relancer une consultation déjà attribuée en faisant venir de Paris sa majesté Auguste Perret comme membre du jury.

Il aimait par dessus tout son agence. Son outil disait-il, sa force de frappe. Au coeur de cette agence il y avait son assistante qu’il adorait. Sa cheville ouvrière. Coureur qu’il était on n’en saura pas plus de leur relation si ce n’est un fort témoignage de l’engagement de la vaillante dame et son efficacité.

L’Iran et ses langueurs, sa princesse qu’il fit venir à Alger dans la Villa des Arcades, Alger et Chevalley, son hôtel particulier à l’île Saint Louis à Paris, sa fabuleuse collection d’art, son bureau du seizième arrondissement qui appartenait à la “statue” Auguste Perret, son manoir, sa femme et ses filles qu’il oubliait, pris dans le tourbillon des journées de dix-huit heures de travail.

Il sait que dans leurs sacs, les samedis, elles prenaient beaucoup d’argent pour leur shopping. Insouciantes, elles ne savaient pas ce que cela lui coûtait en travail cet argent de poche, écrit-il. Et tout cela devait finir par le comptoir du logement une brumeuse affaire de société de promotion immobilière qui précipita sa lourde chute.

Dans le dortoir de la prison dans lequel il purgeait sa peine, il remarqua deux Algériens à la conduite irréprochable qui accomplissaient leurs prières régulièrement. Il étaient là depuis seize ans rescapés des événements de mai 1945.

Deux inconnus qui forcèrent le respect de l’architecte. Il connaissait bien leur pays dans lequel il se rendra après son évasion de prison. Pour une nouvelle vie.