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09/11/2015 10h:38 CET | Actualisé 09/11/2015 10h:47 CET

La manipulation du "religieux" par l'Occident et sa médiatisation calculée, selon Georges Corm

"S'est-on penché sur les textes marxistes pour expliquer les crimes d'Action directe, ou de la bande à Baader ou le goulag ? Chercherions-nous dans les Évangiles une justification des Croisades ou du génocide des Indiens d'Amérique ? Non.". Chose que les "intellectuels" arabes obsédés par les prix littéraires feignent d'oublier : l'Occident focalise sur l'actualité ténébreuse du monde musulman et passe sous silence la mouvance éclairée et elle est dense.

Ghada H.

Auteur d'un livre référence-Le Proche-Orient éclaté-, le Libanais Georges Corm ressemble à une hirondelle dans la grisaille intellectuelle arabe. Quand des auteurs obsédés par les prix littéraires rabâchent ce que les fabricants de l'opinion sur "l'islam par qui le malheur arrive" ressassent, George Corm réfléchit "lourd" et s'efforce de comprendre et bien comprendre. Au risque de subir un embargo médiatique qui n'ose pas dire son nom.

Plus que jamais fécond, le politologue libanais a signé, en 2015, deux livres dignes d'intérêt : "Pour une lecture profane des conflits : sur le "retour du religieux" dans les conflits contemporains du Moyen-Orient" et "Pensée et politique dans le monde arabe : contextes historiques et problématiques, XIXe siècles (La Découverte).

Georges Corm a résumé ses réflexions sur les conflits contemporains dans une remarquable interview au "Monde des religions". Le politologue libanais rappelle des vérités historiques que la littérature et le discours politique occidentaux s'efforcent d'évacuer du débat. L'auteur pointe -sans ambages - les causes de l'irruption de l'intégrisme et sa part dans les désordres du monde.

"L'organisation des Frères musulmans a été bien instrumentalisée afin de s'opposer à un panarabisme anti-impérialiste et tiers-mondiste qui entretenait des relations croissantes avec le bloc soviétique. Bien plus, l'instrumentalisation du religieux est devenue quasiment la politique officielle américaine pendant la Guerre froide.

Zbigniew Brzezinski, conseiller du président américain Jimmy Carter de 1977 à 1981, a décidé d'organiser la mobilisation religieuse contre l'URSS. Dans l'aberrante guerre d'Afghanistan, en 1979, l'Arabie saoudite a été appuyée et financée par les États-Unis pour entraîner des milliers de jeunes Arabes, qui partaient ensuite se battre en Afghanistan.

Al-Qaida est née à ce moment-là. Ces groupes de combattants ont ensuite été transportés en Bosnie, en Tchétchénie, aux Philippines, aujourd'hui dans le Xinjiang chinois... L'instrumentalisation de ces groupes mène à des organisations comme l'État islamique".

Georges Corm charge la classe politique, les politologues et les médias occidentaux et les accusent d'avoir "joué" la mise en avant des porteurs de l'intégrisme au détriment d'une majorité nourrie de l'islam authentique.

Exit la sociologie, parlons islam abstrait

"Les politologues occidentaux ont donné une crédibilité islamique à des gens comme Ibn Taymyya ou Sayyid Qutb, ainsi que Ben Laden et le soi-disant "État islamique ". Vouloir expliquer des phénomènes comme les attentats du 11 septembre 2001 ou celui de Charlie Hebdo par la religion musulmane ne fait qu'amplifier le malaise.

Les organisations terroristes doivent être considérées comme telles. Si vous mobilisez des savoirs soi-disant académiques pour justifier leurs actes par la théologie musulmane, vous jouez dans leur camp et renforcez leur crédibilité".

Et l'auteur libanais de placer - non sans ironie - une banderille dans le camp des publicitaires de l'intégrisme.

"S'est-on penché sur les textes marxistes pour expliquer les crimes d'Action directe, ou de la bande à Baader ou le goulag ? Chercherions-nous dans les Évangiles une justification des Croisades ou du génocide des Indiens d'Amérique ? Non.".

Chose que les "intellectuels" arabes obsédés par les prix littéraires feignent d'oublier : l'Occident focalise sur l'actualité ténébreuse du monde musulman et passe sous silence la mouvance éclairée et elle est dense.

"Aujourd'hui, les médias et les chercheurs ne s'intéressent plus à la sociologie des sociétés arabes, turques, perses... Ils se consacrent à l'étude des réseaux islamistes. C'est un islam abstrait, une méga-identité qui ne veut rien dire mais sert à stimuler cette idéologie du conflit des civilisations".

Coup d'Etat culturel

La mise en avant des ténèbres et de l'archaïsme ne se limite pas au seul monde musulman. Au nom d'une stratégie mue par les intérêts géopolitiques, les mondes chrétien et juif n'y échappent pas.

Georges Corm s'en explique : "On retrouve le même type de crispation, en ce qui concerne le judaïsme. De très nombreux citoyens européens ou américains de confession juive n'approuvent pas la politique d'Israël. Des groupes de religieux, comme Neturei Karta, ne reconnaissent même pas la légitimité de l'État israélien. Mais ils sont totalement marginalisés dans les médias et la recherche académique".

Pis encore, le politologue libanais dénonce une autre manipulation de la mémoire : le passage de la notion d'Occident gréco-romain à la notion d'Occident judéo-chrétien. Il y voit un "coup d'État culturel".

Ce putsch singulier "n'a pas beaucoup de sens, car le christianisme s'est construit contre le judaïsme". Et Georges Corm d'estimer, au moyen d'un tacle appuyé, que "cette opération est destinée à réparer le traumatisme causé par l'Holocauste".

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