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23/08/2018 14h:43 CET | Actualisé 23/08/2018 14h:43 CET

Réfléchir la Maghrébinité pour bien comprendre le Maghreb

La question de l’identité du Maghreb est-elle périmée? Pas du tout

ABDELHAK SENNA via Getty Images

Marocains, Algériens, Tunisiens ou Libyens ont tous quelque chose en commun: une histoire partagée, une culture qui englobe une géographie vivante et une langue commune. Loin d’être invariable, cette géographie culturelle maghrébine est toujours en mouvement. Beaucoup souhaitent encore que les Maghrébins réussissent à bâtir une union politique mais, dans un contexte de relativisme et de peur du choc des spécificités locales, nombreux sont ceux qui fuient l’enjeu culturel. Parlementaires tunisiens, je les ai entendus préconiser un découpage entre l’exercice de la citoyenneté politique et l’appartenance culturelle, ravalée à une affaire privée ou locale. Ma thèse va à l’encontre de cette attitude, elle est que sans travail pour l’unité de la culture, il n’y aura d’unité politique et, sans elle, le Maghreb n’a pas d’avenir.

Je me dois tout d’abord de dire ce que j’entends par le mot “culture”. Pour Nietzsche, ce mot désigne un style de vie imprégnant et unifiant toutes les manifestations vitales d’un peuple. Cela a amené Michel Foucault a considéré la “Kultur” des penseurs allemands du 19ème siècle comme un ensemble de conquêtes intellectuelles et morales qui constituent le bien propre sinon exclusif d’un peuple, d’une nation ou d’un État. Bien qu’importants, ces définitions ne permettent de clore le sujet. Mais cela ne m’empêche pas de retenir ici la notion d’unifiant avancée par Nietzsche, désignant ce milieu qui nous enveloppe et dans lequel tout objet se présente à nous.

Il existe aujourd’hui, à l’intérieur des universités maghrébines, une ligne de conflit entre ceux qui se réfèrent à la culture pour expliquer les comportements passés ou présents des groupes humains et ceux qui refusent toute explication de ce genre, voire en contestent le principe même. Néanmoins, force est de constater que la question culturelle n’était jamais prioritaire pour les décideurs maghrébins. L’héritage historique du Maghreb tende de plus en plus à être appréhendé à travers le prisme de la politique. Les questions touchant à la culture sont dorénavant formulées dans la perspective des problèmes (im)posés par la réalité de la politique. L’amalgame entre identité et culture semble donc le prix à payer pour établir un rapport entre le Maghreb et sa Maghrébinité. C’est pourquoi, la définition faite par les philosophes allemands pour cerner le sens profond de la culture semble plus qu’importante pour notre propos puisqu’il s’agit de la définition la plus rationnelle jusqu’à présent. Mais pour beaucoup, le Maghrébin n’a besoin d’aucune preuve philosophique pour adhérer à la vérité culturelle de son image. La culture maghrébine est un ensemble de valeur et de traditions propre à cette partie de l’Afrique, de la Méditerranée et du monde : c’est-à-dire un ensemble d’idées qui forment le patrimoine collectif de cette région et son idéal commun.

Tous les anthropologues, tous les historiens et tous les philosophes montrent que la culture maghrébine est née de l’assemblage de la culture arabe avec un fond dure Amazigh. Aujourd’hui, tout ce qui est identitaire est refusé par l’esprit de la mondialisation englobante, mais la réflexion identitaire peut continuer à persister à travers les lumières de la Raison. Pourtant combien de Maghrébins ne veut pas savoir qu’ils sont les héritiers non pas seulement de la culture arabe mais aussi de celle de Carthage, de Rome, de l’Andalousie, de l’Empire Ottoman et de la France ! Apparemment, l’Arabité les flatte plus, mais que savent-ils du lien nécessaire entre l’identité et l’Histoire? S’interrogent-ils sur les causes du déclin culturel du Maghreb actuel? Ma conviction est qu’il faut comprendre pourquoi cette œuvre culturelle, le Maghreb, a fait sens; sans cette réappropriation individuelle et collective, un dépassement me paraît excessivement difficile.

Certes, le problème de l’unité à la Kadhafienne semble déplacé: le défi principal est maintenant celui de l’unité dans la pluralité: sauver le Maghreb de la crise identitaire pour pouvoir vivre en harmonie avec soi-même, c’est-à-dire avec sa propre culture, et avec l’Autre. Pour autant la question de l’identité du Maghreb est-elle périmée? Pas du tout. Il serait aberrant de croire que les Maghrébins pourraient œuvrer à une civilisation mondiale issue du partage des traditions, en faisant table rase de leur propre culture et de leurs choix historiques. Au contraire, nous devons puiser dans nos ressources historiques, morales, et pour cela une connaissance critique de notre universalisme est indispensable.

Le Maghreb a puisé dans les civilisations précédentes, mais quand commence-t-elle-réellement? La question est plus explosive qu’il n’y paraît. Beaucoup évoque un catalogue d’apports ou d’influences dont sortirait notre Maghrébinité : Carthaginois, Romains, Arabes, Andalous, Turques, Français... (etc.). Sous-jacente est l’idée que le Maghreb est un espace géographique où de nombreux peuples se sont croisés. C’est vrai mais banal, est surtout une description n’a jamais révélé l’essentiel. Elle entretient un relativisme où chacun fait sa pêche sans souci de l’unité de la culture. Or il y a bien une construction culturelle et identitaire spécifique.

Pour qui veut la saisir, je renvoie au livre du penseur Marocain Abdallah Laroui (L’histoire du Maghreb : un essai de synthèse) qui a su répondre à cette question en sortant du petit coin historico-descriptif pour s’ouvrir sur l’univers historico-philosophique. À la question des commencements, il répond d’abord ainsi : le Maghreb est naît quand des gens ont conscience d’être Maghrébin. Comment peut-on le savoir? Laroui découvre une trace dans les écrits d’Ibn Battouta qui se disait fier d’avoir voyagé et d’avoir vu et connu les plus importantes villes d’ “Ardh al-Maghreb”. Beaucoup d’autres suivront. Ainsi Ibn Khaldoun dont les analyses historico-sociologiques devraient nous éclairer sur la signification de toute création identitaire.

La recherche de Laroui poursuit celle de Charles André Julien, pour qui le Maghreb a surgi quand l’Empire romain s’est écroulé. Mais pour Laroui, le foyer des rencontres culturelles n’est plus, depuis la chute de Rome, la Méditerranée, il est devenu, continental et saharien. Latins (Roûms), Arabes et Amazighs se sont mélangés et opposés sur le territoire du “Bilad al-Maghreb”. Tous se sont convertis à la Maghrébinité ; idéologie officielle de la région depuis les Aghlabides. Quant à l’organisation politique, les différentes royautés Maures, Arabes et arabo-andalouses ont servi longtemps de référence nostalgique, alors que les fragmentations du terrain étaient à l’œuvre.

Contrairement, donc, à la conception nationaliste et aux discours islamiste, qui réduiraient les composantes/fondements de la culture maghrébine à deux dimensions arabe et islamique, on ne peut que suivre Mohammed Arkoun qui postulait depuis les années 1980 l’existence d’un pluralisme culturel maghrébin qu’il conviendrait de le déterminer par des enquêtes sociologiques, afin de mieux cerner ses aires et milieux sociologiques où elles prédominent. En ce sens, on invite les décideurs maghrébins à mieux explorer la dimension plurielle de la personnalité maghrébine, en l’occurrence la richesse de ses langues, de sa littérature, de son art et de ses religions. Cela va sûrement les engager à prendre conscience de l’immense travail de la recherche scientifique et de la réflexion à entreprendre, en vue de protéger, conserver, réhabiliter, revaloriser les diverses expressions de la Maghrébinité.

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